ROGERS
Il y a une troisième classe d'hommes dont l'organisation est tellement grossière ou émoussée, qu'elle paraît insensible ; rien ne l'émeut, ne l'attendrit ; tout glisse sur elle comme sur de la glace : — caractères froids, égoïstes, indifférents, et souvent cruels.
There are'tis true plebeian soûls array'd In one tliicTc crust of apathy and sJiade, "Whose dull setisorium feels not once an âge A spirit brigMen.
(Cawthorn.)
Nous ne parlerons ici que des personnes qui sont douées de cette organisation sensible et délicate, que le monde appelle maladives, parce qu'elles ne jouissent pas à! une force athlétique et d'une santé imperturbable, et qu'elles repoussent avec dégoût les sensualités de la table qui délectent V homme animal ; parce qu'elles ont besoin de peu d'aliments, et qu'elles s'accommodent mieux d'une nourriture végétale et légère, — comme le pain, le riz, le maïs, etc. ; et de breuvages simples et purifiants, — comme l'eau douce et le café amer, ces virginales et spiritualisantes boissons, ces véhicules
puissants de la pensée, ces deux aîles de l'âme.
Si, comme il est prouvé, l'homme se nourrit par les pouriions et les jpores aussi bien que par l'estomac, (l'air étant un aliment subtil^ on conçoit qu'un air pur et chargé d'électricité et d'effluves balsamiques, devienne une nourriture assez substantielle, et qu'elle suffise, avec iDeu cV aliment végétal, à certaines personnes douées d'une organisation d' élite, perfectionnée par une vie toute spirituelle. Ces personnes paraissent en tout exagérées et excentriques : Telle nourriture, qui est appétissante pour les autres, leur est nauséabonde ; tel fruit, qui semble insipide à d'autres, est très savoureux pour elles ; ce qui est inodore pour d'autres, exhale pour elles la plus suave ou la plus insupportable odeur ; tel bruit enfin, qui effleure à peine l'organe des autres, est pour elles comme un choc électrique, comme un coup de tonnerre. Oh! quelles nuances infinies dans leurs sensations : — elles éprouvent mille impressions délicates, là où les autres restent insensibles : formes, couleurs, parfums, accords, prismes lumineux, tout se reflète et se répercute en elles avec une électrique rapidité. Elles ont une merveilleuse aptitude à se mettre en rapport avec la nature, et à être initiées à ses mystères harmonieux, à sa poésie et à ses charmes les plus doux, parce qu'ils sont les plus cachés ; elles entrent dans le temple fermé aux profanes ; elles pénètrent jusqu'au sanctuaire, et soulèvent le voile sacré qui couvre le visage ravissant de la chaste pré tresse, de la muse vierge, qui les accueille et les consacre, en leur donnant une lyre divine. — O St-François d'Assise ! O Ste-Thérèse î O St-Jean de la Croix ! Vous nous
comprenez, vous qui avez compris, aimé la poésie ; vous qui avez sympathisé avec toute la nature !
Mais puisque notre sujet nous a entraîné jusque-là, nous dirons quelques mots de la pojésie :
"Le Très-Haut ayant profondément imprimé dans tout son ouvrage une beauté parfaite, et au milieu d'une variété incroyable un ordre merveilleux, un concours de toutes les parties vers un même but, qu'on pewt appeler justement harmonie; ayant ainsi reproduit comme en un miroir, une ombre, une image de sa perfection, ne voulut pas que la race humaine entière restât le témoin stupide et oisif d'un si admirable spectacle. Il doua donc certains esprits de \n faculté et du pouvoir de le sentir et d'y correspondre par un mouvement et une affection particulière de leur âme.
L'homme qui, par le secours de l'imagination, sut donner la vie et l'action à cet assentiment, à cet accord (s'il est permis de parler ainsi) de Vâme avec les œuvres de Dieu, et qui l'exprima dans un langage animé, nombreux et réglé sur les lois de Tharmonie, reçut le nom de poète, c'est-à-dire, d'imitateur de la divinité et de créateur."
{De Vexcellence et de la perfection du talent poétique : discours par M. Rau.)
"C'est un PRÉJUGÉ commun de croire l'imagination opposée à la raison et à la vérité. De petits esprits se croient dispensés de toute discussion et avoir tout dit, quand ils ont parlé de ce qu'ils appellent un homme d'imagination. Mais ce préjugé est récent.'''' {Recherche de la vérité par les faits,
par M. Valéry, p. 44.)
"Les savants, ne considérant jamais quhincôté a la fois, n'ont jamais été et ne pourront jamais être d'accord avec le peuple. Le peuple ne s'accorde bien qu'avec les grands poètes, parce que ceux-ci voient avec le coup-d'œil de l'ensemble, à la manière des masses ; seulement, ils expriment les choses avec plus d'enthousiasme, parce que, comme artistes, ils dégagent plus énergiquementla pensée de l'infini, en ltji donnant une
FORME INSPIRÉE. (BlANC SaINT-BoNNET,
De V Unité spirituelle, vol. 2, p. 398.) "La prédication ne sort pas de la prose, et la prose, si éloquente qu'elle devienne, n'est après tout que le langage de la raison. Quand la raison a produit la vérité, qu'elle conçoit, sous une forme
APOLOGIE DE LA VIE SOLITAIRE ET CONTEMPLATIVE
«xacte et lumineuse, elle demeure satisfaite. Mais l'amour ne se contente pas si facilement : il faut qu'il reproduise les beautés dont il est touché dans un langage qui émeuve et qui ravisse.
L'amour est inquiet : rien ne le satisfait ; mais aussi rien ne lui coûte. II ajoute à la parole, il lui donne l'essor poétique, il lui prête le rhythme et le chant comme deux aîies.
"Q^uand la poésie s'est emparée d'une âme qui lui convient, elle ne lui laisse pas de relâche qu'elle n'en ait tiré des chants." (Ozanam.)
Laissons Scaramelli, l'un des plus
grands théologiens mystiques, décrire
un des effets de la sainte ivresse et de
la poétique irradiation que produit
quelquefois l'amour divin dans les
âmes contemplatives :
"Nec silentio praeteribo alium sanctœ.
hujus ehrielatis effectum^ quem non solum Harpius annotât, sed & sancta Theresia refert, in eo situm, quod persona nec poëseos, nec metri, quo versus ordinari soient, perita quandoque tamen divini amoris œstro abrepta gratiosas can- TIUNCULAS coMPONAT. Et reapse credimus, in hâc amoris ebrietate ab ea fuisse compositam cantilenam amore plenam, in quâ identidem repetit dulce 111 ud intercalare : morior quia non morior. — Nec id mirum habeat lectorem, cum S. Athanasius, S. Joannes Chrysostomus, et sacri codicis interprètes commun! consensu Spiritum Sanctum poëseos sacrfB amicum asseverent :
quia sicut Deus nihil operatur nisi in numéro, pondère, et mensurâ, sic & afficitur erga pia animi sensa certo vocum numéro, et regulari métro expressa. Et sane sanctus David divino afflatus spiritu pientissima animi sui sensa describit métro poëtico, prout & mater Ecclesia in Hymnis assolet." {Directorium mysticum, Tr. m, cap. vu. p. 569, 570, Auciore, P. JoAX. Bapt. Scaramello.)
"Poème veut dire littéralement création ; poète, créateur. En ce sens, Dieu est le vrai Poète ; la création, le poème de Dieu. Le but de ce poème est la glorification de Dieu dans les créatures ; sa durée est le temps ; l'univers en est le lieu ; l'action marche d'une éternité à l'autre Q,ui connaît bien Dieu, entend facilement le poème de Dieu ; qui le connaît mal, l'entend mal ; qui ne le
connaît pas du tout, ne l'entend pas du tout et se perd dans un fragment. Qui le connaîtrait et l'aimerait jusqu'à s'idendifier en quelque sorte avec lui, jusqu'à le contempler déjà, pour ainsi dire, dans son essence, celui-là comprendrait parfaitement tout le poème; il en comprendrait non seulement l'ensemble, mais encore les détails ; il verrait que tout, jusqu'à un instant et un point, y est esprit et vie. La création entière lui serait une poésie, une musique où chaque mot, où chaque note est vivante et parlante. Ravi au dessus de lui-même, il verrait, un Saint nous l'a dit (St-Jean de la Croix) comment toutes les créatures ont en Dieu la vie, le mouvement et l'être. Il verrait comment, dans le Christ, si diverses qu'elles soient, si dissonnantes qu'elles paraissent, elles forment une harmonie ineffable. La vue d'un oiseau, d'un brin d'herbe, suffirait pour éveiller en lui, comme en St-François d'Assise, le sentiment de ce divin concert. Son âme en extase, comme il est arrivé à Ste- Thérèse, s'exhalerait spontanément en stances poétiques.
"Ah ! quand est-ce que nous verrons des poètes répondre à leur sublime vocation ? Quand s'élèveront-ils, par la vivacité de leur foi et de leur amour, jusque dans le sein du Poète éternel ? Quand se disposeront-ils, par la pureté de leur cœur, au souffle divin de l'Esprit vivant qui anima les prophètes? Ils se plaignent qu'il ne leur reste plus ridïi à chanter, et les plus célèbres jusqu'ici n'ont fait que bégayer quelques vers du poème infini de Dieu."
{Hist. Univ. de VEgJise, par
Rohrbacher, vol. 3, p. 3n.)
Disons maintenant quelques mots de la musique, ce vague écho du ciel, cette langue de I'infini et de I'idéal :
"L'on s'étonnera qu'un prophète (Elisée) recoure à la musique pour se disposer à l'inspiration divine. Il en est qui disent qu'il voulait se remettre de l'émotion qu'il avait éprouvée en parlant au roi d'Israël ; mais cette émotion venant du zèle de Dieu, ne semble point un obstacle à la communication de Dieu. Il est plus vrai de dire que Dieu ne se communique pas toujours à ses prophètes, mais quand il lui plaît et comme il lui plaît. Elisée voulait se préparer au souffle divin, comme un instrument bien d'accord. Mais quel rapport entre le son d'une harpe et le concert d'une âme avec Dieu ? — Un rapport intime. D'à-
APOLOGIE DE LA VIE SOLITAIRE ET CONTEMPLATIVE
près les Sages de l'antiquité et les Pères de l'Eglise, en particulier St-Augustin, la musique que Dieu a donnée aux hommes est une image, un écho de celle qu'il exécute lui-même dans son immense éternité. L'univers entier est une magnifique harmonie où la divine sagesse, atteignant d'une extrémité à l'autre, dispose tout avec douceur, nombre et mesure. C'est elle qui produit dans un nombre musical l'armée des cieux :
ainsi entend l'évêque d'Hippone une parole d'isaïe (40, 26). Pour ramener l'homme dans cette céleste harmonie, l'éternelle sagesse unit dans sa personne la nature divine et la nature humaine; cequ'eiledemande,c'est que nous soyons à l'unisson avec elle. Aussi, un St-évêque et martyr, Ignace d'Antioche, compare le corps mystique de la sagesse incarnée, l'Eglise catholique, à une harpe mélodieuse qui rend la louange à Dieu par le Christ. Jean n'a-t-il pas vu les élus dans le ciel, tenant des harpes de Dieuet chantantle cantique de l'Agneau?
Enfin, chaque fidèle est une lyre composée de deux pièces, le corps et l'âme, qui agissent l'un sur l'autre, comme les cordes sur la lyre et la lyre sur 1«'S cordes. Augustin, en même temps que les cantiques de l'Eglise charmaient ses oreilles, sentait la vérité divine couler dans son cœur, y allumer la dévotion, y produire des fontaines de larmes. Il ne faut donc plus s'étonner que le disciple d'Elie, par une harmotiie sainte, voulût disposer son âme à une communication prophétique avec Dieu."
{Hist. Urdv. de V Eglise,
vol 2. p. 274..)
On se demande peut-être, comment, à propos de vie solitaire et contemplative, nous avons parlé de poésie et de musique : Ah ! ne sait-on pas que tout se tient dans l'ordre de la grâce et de la nature ; que toutes les sphères se répondent, s'harmonisent; et que tout enfin se résout en Vundté de I'archétype î
Mais revenons aux personnes qui sont organisées avec cette subtile délicatesse dont nous avons essaye de dire quelque chose.
Malheureuses au milieu du monde, qui ne les comprend pas, ces personnes éprouvent un malaise intolérable
au contact glacial des hommes positifs; elles s'affectent vivement et s'afflio-ent profondément ; elles sont sensibles et sympathiques au point d'absorber une grande partie de la souffrance des autres ; elles sont passives ou passionnées ; elles subissent l'action des autres, et réagissent puissamment sur ceux qui les entourent ; elles ne sont jamais indifférentes ; on les voit souvent ©rageusement emportées par les sens, ou angéîiquement élevées par l'esprit ; elles sont tour à tour exaltées ou abattues. Tout, dans leur conduite, a un caractère de spontanéité et d'inspiration ; leur manière d'être tient plutôt de l'intuition que du raisonnement et de la réflexion. Elles sont plus dégagées de la matière infime, et communiquent plus facilement avec le m.onde invisible des esprits.
Il n'est pas juste et selon la charité que ces frêles et fébriles constitutions soient livrées, comme de fragiles hochets, aux chocs violents et répétés des tempéraments de fer ; qu'elles soient heurtées chaque jour par ces lourdes charpentes humaines. Il n'est pas juste et selon la charité qu'elles soient molestées par une aveugle et impitoyable force physique, par une robuste et antipathique santé matérielle. — Et d'ailleurs, de quel côté est la santé VÉRITABLE, la santé selon le Médecin divin ? Est-ce du côté de la chair animalisée, matérialisée; ou est-ce du côté de la chair spiritualisée, et pour parler le langage de Tertullien, caro angclifvcata ? S'il y a un corps animal et grossier, nous dit l'Apôtre, il y a aussi un corps spirituel : — De quel côté est donc Vétat normal, Vitat de santé désirable ? Répondez pour nous, ô saints et saintes, qui n'avez pas joui d'une santé grossière et invariable !
APOLOGIE DE LA VIE SOLITAIRE ET CONTEMPLATIVE
En supposant que tout soit dans l'ordre de la Providence, chacun a une santé relative et 'proportionnte à son état : la santé d'un moine contemplatif n'est pas la santé d'un 'inissionnaire, d'un homme d'action. A celui qui est appelé à mener une vie tranquille et inactive, une vie de prière et d'étude, Dieu donne une santé en rapport et en harmonie avec cette vie angélique ; — et à celui qui est destiné à une vie active et fatigante, Dieu accorde des forces plus grandes, une santé plus robuste et capable de supporter les fatigues : mais il ne faut pas conclure de là, que le premier est malade, et que le secojid se pmte bien. — Et puis, qu'on se souvienne que d'après la loi de la solidarité et de la réversibilité, c'est souvent à la maladie de l'un qu'est due la santé de l'autre, que V innocent expie souvent pour le coupable, et que le saint souffre pour le pécheur. Mais admettons que toutes les personnes tris nerveuses soient continuellement sous l'influence d'une sorte àefitvre névralgique, le remède est-il au milieu du monde, parmi les objets surexcitants, dans le tourbillon des plaisirs ou la tourmente d'une vie publique ?
Ecoutons ce que dit un célèbre médecin allemand :
"It would, indeed, be the height of ABSURDiTY to recommend to a person sufFering under a dérangement of the nervous System, the diversions and dissipations or public LIFE, when it is known, by sad expérience, as well as by daily observation, that the least HURRY disorders their frame, and the gentlest intercourse palpitâtes their hearts. The healthy and robust can hâve no idea how violent tlie slightest iouch vibrâtes through the trembling nerves. The gay and healthy, therefore, seldom sympathize with the sorrowful and the sick."
(ZiMMERMAN.)
En retenant ces personnes dans le monde, loin d'améliorer leur état, on
l'aggrave d'une manière dangereuse et pour leur bien-être et pour leur salut. Mais le monde dit, que la solitude est mauvaise, qu'elle exalte l'imagination et nourrit la mélancolie, et qu'il faut les distractions mondaines. Quoi!
les plaisirs, le luxe, le bal, le spectacle, les fêtes prolongées dans la nuit, la lecture des romans, les émotions et les ivresses des sens, la fièvre des passions n'exaltent pas, n'agitent pas, mais calment et guérissent ? O aveuglement du monde î O concupiscence de la chair î
"Je hais les villes, dit Lamartine, de toute la puissance de mes sensations rurales. Je hais les villes, comme les plantes du Midi haïssent Vombre humide d'une cour de prison. Mes joies n'y sont jamais com'plètes, mes peines y sont centuplées par la concentration de mes yeux, de mes pas, de mon âme, dans ces foyers de regards, de voix, de bruit et de boue. J'analyserais et je justiherais en mille pages cette impression des villes, ces réceptacles d"" ombre, d'humidité et d'é' goïsme, que le poète CoAvper a défini si complètement pour moi, en un seul vers:
C'est Dieu qui fit les champs, Thomme qui fit les
[villes.
{NmiveUes Confidences.)
Les personnes nerveuses sont comme étrangères dans le monde ; elles sentent ce que les autres n'ont jamais senti, et ne peuvent comprendre ; elles passent pour extravagantes et folles ; on les regarde comme d'inexplicables anomalies : Et voilà pourquoi, incomprises de tous, elles fuient une société, qui les blesse et les condamne avec une froide et cruelle injustice. Heureuses d'échapper à cette société insensible et dure, elles se jettent, avec un filial abandon, dans les bras maternels de la solitude ; elles demandent à la nature, avec des cris plaintifs, avec des accents douloureux de prière et d'amour, elles demandent le silence et le repos, et cet esprit de calme et de vie qui circule
en elle, qui nous pénètre doucement, et qui apaise bientôt les turbulentes pensées, les fiévreuses émotions du cœur ; et ce rhythme harmonieux, qui se communique au système nerveux et lui imprime ses mouvements réglés, le ramenant peu à peu à ses lois divines, jusqu'à ce que toutes les cordes vibrantes de ce subtil instrument frémissent à l'unisson de la lyre universelle et ravissante.
C'est donc parmi elles que se trouvent les plus irrésistibles vocations à la vie solitaire et contemplative ; elles tendent à s'isoler autant par instinct de conservation que par amour surnaturel de la solitude, du silence et de la contemplation ; le séjour des villes leur est insupportable et funeste ; tout y est discordant ou dangereux pour elles, — les bruits, les discours, les mœurs, les désordres privés et publics : oui, il leur faut le calme, l'ordre, l'harmonie, le rhythme et le concert divin de la nature, qui est comme son Auteur, toujours ancienne et toujours nouvelle. L'organisation de ces personnes est un instrument si bien accordé, si juste et si vibratile, qu'elle frémit et résonne à l'unisson de toutes les plus faibles harmonies ; mais aussi elle est comme brisée par les moindres discordances..
"Plus une nature est élevée, nous dit Blanc St-Bonnet, plus est en elle le sentiment de Vinfini, et plus elle souffre de la vie. Moins une âme contient de ce seniiment divin, moins elle se trouve en disparate avec ce monde.^^
Les artistes en général, les poètes, les orateurs, beaucoup d'hommes de génie, et, dans un autre ordre, beaucoup de Saints, et surtout de Saintes, reçoivent de Dieu cette organisation supérieure ou l'acquièrent et la développent par la souffrance, par un régime austère, et surtout par les états surnaturels et sublimes où ils sont élevés
par l'amour divin. St-Arsène, qui ne pouvait supporter le bruit des roseaux qui avoisinaient sa cellule, avait une organisation de ce genre. C'était aussi celle de St-Pascal Baylon : '«Le " commerce du monde, nous dit Ville- " fore, lui devint insupportable par " une délicatesse de conscience qui ne " lui permettait pas de rien souffrir " dans la conduite d'autrui qui pût '* donner atteinte à la loi divine. Tout " révoltait sa sensibilité ; et il se for- " ma dans son cœur un si grand dé- " GOÛT pour le monde, qu'il résolut " de l'abandonner et d'aller chercher " dans quelque solitude un asile à son " innocence." {Vies des Solitaires d'Oriejit, vol. iv, p. 333.)
Ste-Liduvine, Ste-Catherine de Sienne, Ste-Thérèse, Ste-Magdeleine de Pazzi, Ste-Rose de Lima, etc., avaient cette même organisation nerveuse, impressionnable, souffrante et crucifiée; mais, est-ce là une organisation maladive et malheureuse, comme l'entend le vulgaire ? Oh î non, répond l'amour : ou souffrir, ou mourir !
On voit, d'après tout ce que nous venons de dire, que la vie de communauté, telle qu'elle existe aujourd'hui dans la plupart des maisons religieuses, serait presque impossible aux personnes TRÈS NERVEUSES. Chez elles la sensibilité est tro^D exaltée pour qu'elles puissent observer rigoureusement la règle commune, sans se faire une violence qui, répétée souvent, amènerait les plus grands désordres. Elles ne sont donc pas faites pour la vie religieuse proprement dite, la vie de communauté ordinaire ; il leur faut au moins une certaine liberté, qui est dans V ordre divin, quoiqu'elle ne soit pas la liberté contrainte et invariable- • ment réglée en tout : telle a été la liber-
APOLOGIE DE LA VIE SOLITAIRE ET CONTEMPLATIVE
té de tous les anachorètes. Il leur faut une sorte de solitude et de mystère, une vie à part, telle que celle des religieux qui ont des cellules séparées, et qui ne se réunissent qu'à des heures fixes, comme les Chartreux, les Camaldules et les Carmes ; ou mieux encore, comme les Solitaires de l'Orient, qui habitaient le même désert et qui vivaient sous la direction d'un Ancien, d'un chef commun; ils ne s'assemblaient qu'à des jours déterminés, pour entendre la messe ou avoir des conférences ; et chacun se retirait ensuite dcDis sa cellule, plus ou moins écartée. Voilà ce qui a existé en Orient. — Et pourquoi n'y aurait-il pas aujourd'hui, comme autrefois, des Anachorètes, des Solitaires ? Pourquoi n'y en aurait-il pas en Amérique, comme en Afrique et en Europe ? Pourquoi une vie, qui était autrefois regardée, louée et embrassée par les Sts-Pères, comme la plus excellente et la plus angélique, serait-elle devenue aujourd'hui extravagante et impraticable ?
Pourquoi, pourquoi, nous le demandons?— Qu'on nous le dise, quelle contrée plus favorable à ce genre de vie que l'Amérique, cette immense et sauvage THÉBAIDE DE L'OCCI- DENT ? Où trouverait-on plus de grottes et de cavernes profondes, plus de sommets inaccessibles, plus de sites pittoresques, plus de forêts et de savanes inhabitées ? Où trouverait-on une plus grande abondance de ressources naturelles ? — Ah ! si quelque chose manque, ce n'est pas du côté de la. nature, mais du côté de V homme ; ce n'est pas du côté de la grâce, mais du côté de la volonté, ; ce n'est pas du côté de Dieit, mais du côté du chrétien, devenu lâche et sans amour, égoïste et incapable d'héroïques sacrifices !
Parmi les Carmes, les uns vivent
plus retirés que les autres ; il en est même qui vivent dans une entilre solitude : on les appelle reclus.
Dans tous les monastères, il se trouve souvent . des âmes solitaires en faveur de qui X équitable charité des Supérieurs fait fléchir la Règle, quelque rigoureuse qu'elle soit :
"Gerson, l'auteur supposé de l'Imitation de J.-C, assure que les plus solides fondemens d'un ordre religieux sont la prudence et la charité des Supérieurs, qui sont eux-mêmes la loi vivante, et les interprètes des lois mortes et sans voix : De-là vient qu'un ordre religieux a beau être un dans ses lois et ses constitutions^ il ne doit pas néanmoins être toujours le même dans la pratique et dans V exécution... Q,ue les Supérieurs observent donc exactement la portée de chacun de leurs Religif^ux, afin de modérer l'exécution de la règle générale, selon la complexion et LE GÉNIE des particuliers qui composent la communauté... Les lois veulent être Interprétées selon les règles d'une judicieuse équité. Les pasteurs doivent avoir un zèle plein de discrétion, et conduit par une sagesse équitable." (Maximes de la vie spirituelle, p. 283. DoM Barthélémy des Martyrs.)
"Heureux l'Ordre rehgieux, dans lequel ceux qui ont reçu la grâce de la contemplation, ont la liberté de s'entretenir dans ce doux repos sans avoir Vembarras d'aucune affaire extérieure, et sans être assujettis aux règles et aux devoirs publics de la communauté ! Ce sont ces âmes favorisées de Dieu que les Supérieurs DOIVENT MÉNAGER ET CHÉRIR, comme des fleurs exquises, comme des Benjamin élevés à la snbiimité des plus hautes pensées du ciel."
(DoM Barthélémy des Martyrs, Abrégé des Maximes etc, p. 281.)
Parmi les Ordres contemplatifs existants, un de ceux, il nous semble, qui répoudrait le mieux, dans les Etats- Unis, à la vocation d'un certain nombre d'âmes ; qui réaliserait le plus parfaitement le besoin et le désir des natures d'élite qui nous ont le plus spécialement préoccupé dans la composition de cet ouvrage, c'est V Ordre des Carènes, réformé par Ste-Thérèse et St-
Jean de la Croix. Il existe déjà des Carmélites, à Baltimore ; ne serait-il pas à souhaiter qu'il y eût aussi des Carmes, ou quelque Ordre nouveau, dans le même esprit, mais mieux adapté aux circonstances de temps, de lieux et de personnes ?
"Lorsque Ste-Thérèse entreprit la réforme des Religieux de son Ordre, elle eut principalement en vue d'en faire des sociétés de personnes entièrement séparées du monde, et uniquement occupées à la contemplation des choses célestes ; mais elle ne prétendit pas en faire toutà-fait des hommes inutiles au prochain.
Ainsi, les premiers Solitaires de cet Ordre, aussi bien que ceux d'à présent, crurent se devoir conformer aux anciens Prophètes qu'ils regardèrent comme leurs modèles, et dont la vie se passa presque entière dans la solitude, à la réserve des temps que par ordre de Dieu ils descendaient de leurs montagnes pour exercer divers offices de charité dans les occasions où la Providence divine les appliquait aux besoins des peuples.
"Nous considérons donc aujourd'hui les Carmes Déchaussés comme des Solitaires jpar état, et qui 'par accident travaillent au salut des âmes pour concourir avec les autres Religieux à l'œuvre de Dieu, lorsque l'Eglise a besoin de leur ministère."
( Vies des Solitaires, par
ViLLEFORE, vol. 4, p. 375.)
"Il n'y a point de règle certaine pour le lieu de la retraite. Il y en a qui se plaisent dans les forêts, d'autres dans les campagnes. Les uns se trouvent fort bien dans l'église pour méditer, d'autres aiment à ne point sortir de leur cellule. Choisissez donc le lieu où vous croyez que la grâce de Dieu vous favorisera davantage, et sur toutes choses, tâchez, soit en public, soit en sohtude, de ne perdre jamais le recueillement intérieur.''^ {Abrégé des Maximes de la vie
spirituelle, par Dom Barthélémy DES Martyrs, p. 186.)
On semble aujourd'hui ne plus vouloir comprendre que s' il est des personnes faites pour prier en public, et au grand jour, il est aussi d'autres personnes, d'une nature plus tendre et timide, qui ne peuvent bien prier qu'en
particulier et en secret : il leur faut une lumière adoucie par les vitraux colorés, par les ombres du cloître ou de la forêt ; il leur faut une sorte de sanc- 1 tuaire mystérieux et impénétrable ; elles ont une certaine pudeur mystique qui s'effraie de la présence et de la vue des hommes. Les architectes des églises gothiques, ces artistes inspirés, avaient compris ces natures contemplatives, ces colombes chastement timides ; et ils leur avaient ménagé dans leurs vastes églises, — unes et multiples à la fois, — des trous dans la pierre, des enfoncements obscurs, des niches solitaires, en un mot, les cellules du triforium, où elles pouvaient se dérober aux regards curieux, et exprimer sans crainte, par leur attitude et leurs gestes naïfs, les ardeurs séraphiques de leur âme. Si ces âmes sentent le besoin d'être seules, si elles s'isole7it ainsi, si elles souffrent d'être vues et observées, ce n'est pas par amour déréglé d'une liberté mauvaise, d'une indépendance répréhensible ; mais c'est parce que Dieu les tire à l'écart, où il veut leur parler avec une douce familiarité : telle était la nature de Ste-Marianne, la vierge américaine ; ''elle voulut être parfaitement libre, et que qui que ce fût au monde ne pût observer ses actions.'"
O chaste et timide colombe, d'où vient que tu restes dans les villes, toi qui as reçu des aîles pour t'envoler au désert ?
O humble et languissante sensitive, as-tu été faite pour croître au bord des grands chemins, et pour être foulée aux pieds, et flétrie par une aride poussière?
O harpe éolienne et mystique, est-ce aux parois des maisons habitées ou aux branches de l'arbre du désert, que tu dois être suspendue, pour faire entendre tes harmonies célestes ?
APOLOGIE DE LA VIE SOLITAIRE ET CONTEMPLATIVE
O âme de poUe, est-ce au milieu de la foule profane et tumultueuse, ou dans la solitude tranquille et sacrée, que tu trouveras l'esprit divin, qui seul inspire des chants sublimes ?
Pars, pars, ô doux cygne ; sors vite de la cité, où la fange et la poussière souilleraient la blancheur de tes aîles ; vole loin de l'éclat et du bruit de ce monde ; vole au désert inaccessible, pour y chercher un lieu de repos et de sûreté, pour y parler seul à seul avec Dieu, et y vivre en frère avec l'ange familier ; pars, et laisse là toutes les vanités et toutes les créatures : Dieu seul est aimable, Dieu seul peut te satisfaire ; et c'est dans la solitude que tu le posséderas !
"Seigneur, dans le troupeau des robustes humains Il est de beaux enfans, frêles et blanches mains, Trop faibles pour lutter durant la vie entière. Et se voir obéir par la lourde matière ; Ils ne savent pas faire avec les socs tranchants Jaillir les blonds épis des veines de vos champs, Aider les nations à construire leurs tentes, Tisser de pourpre et d'or les robes éclatantes. Et charger les vaisseaux, sous un ciel reculé, Des tapis d'Ecbatane et du fer de Thulé, Est-ce donc, ô mon Dieu, que leur grâce inféconde Est livrée en opprobre aux puissants de ce monde. Et qu'à votre soleil cliacun leur peut ôter L'humble coin qu'il leur faut pour prier
[et CHANTER?
Est-ce qu'au jour marqué pour la grande justice. Afin qu'aux yeux de tous votre enfer accomplisse L'anathème porté sur les rameaux oisifs, Vous frapperez ces fronts amoureux et pensif s /
Préférez-vous au lac les grands flots des rivières, Et la roche inflexible aux tremblantes bruyères ? lues fleurs et les oiseaux vous sont-ils odieux ? Mais le cèdre est chargé de nids mélodieux, L'hysope entre ses pieds pousse une humble racine, Et le Liban les berce en sa large poitrine ? Les auriez-vous mêlés dans la création Pour bannir les plus doux de votre affection ? Oh ! vous aimez. Seigneur, la forme pure et belle, Car c'est l'achèvement de l'idée éternelle, La splendeur de l'esprit visible à l'œil mortel. Chacxcn de son coté travaille pour l'autel; Si les /or^5 ouvriers en sculptent les colonnes, Les enfans les plus beaux tresseront des couroniies. Ne faut-il pas des voix pour prier, pour chanter ?
Ce n'est pas être oisif que de vous ecou- De recevoir de vous chaque soir l'huile sainte, [ter, Lampe qui luit dans Vornbre et n^ est jamais éteinte.
Oh! quand les lourds marteaux se reposent, le soir,
Les hommes ont besoin de lyre et à' encensoir ;
C'est l'immense désir de toute créature
De chercher vos rayons épars dans la nature,
Et c'est u?ie vertu de lire avec clarté
Un peu de votre nom écrit dans la beauté ;
D'avoir le front marqué de votre sceau de flamme,
Et, mêlant des parfums aux musiques de l'âme,
D'être Vur7ie de baume ou le luth frémissa^it
Qui parfuma la terre et chante en se brisant !
(Les Parfums de la Madeleine, par "Victor de Laprade.)
Quelques uns de nos lecteurs regretteront peut-être que nous ayons cité l'autorité des poètes dans un ouvrage aussi sérieux ; ils penseront qu'il eût bien mieux valu pour notre livre de l'exclure entièrement ; nous ne partageons pas ce prosaïque préjugé des t«mps modernes ; nous croyons, au contraire, l'autorité des poètes très utile et d'un très grand poids. Dieu étant le premier et le plus grand Poète, la Création étant le poème de Dieu, le plus beau livre de poésie que possède l'homme, et Dieu ayant inspiré à des auteurs sacrés de parler cette langue harmonieuse, nous n'avons pas hésité à suivre l'exemple de ces auteurs, l'exemple de St-Grégoire de Nazianze, de Synésius, d'Apollinaire, de St-Rémi de Reims, de St-François d'Assise, de Ste-Thérèse, de St-Jean de la Croix, et de tant d'autres Saints qu'il est inutile de nommer après ceux-là. Nous ne voulons pas être de ceux qui se laissent dominer et entraîner par l'esprit infécond du protestantisme, par l'esprit Tîiercantile àeiioixQ siècle de/er eià^argent ; nous ne voulons pas céder, comme tant d'autres, à son goût exclusif pour le raisonnement sec et froid, pour la lettre qui tue, et le chiffre qui glace ; enfin, pour tout ce qu'il appelle, dans son orgueil idolâtrique,
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THE MATTEROF FACT, le POSITIVISME.
Si nous étions plus poltes, nous serions un peu plus tnystiques et moins attachés à la terre.
Voulez-vous savoir où nous a conduits l'esprit de raisonnement, de rationalisme et d'analyse, substitué à l'esprit de foi et de synthèse, d'amour et d'enthousiasme ? Ecoutez ce que dit un philosophe du 18e siècle, qui fut cependant un des plus chauds partisans de cette froide et dissolvante philosophie rationnelle :
"Religion too (dit Grimm,) considered as a source of enjoyment or consolation, has snffered from the progress of phiiosophy, exactly as the fine arts and affections hâve done. It has no doubt become infiiiitely ??2ore rational ; but then it has also become much less enchanting and ecstatic ; — much less prolific of sublime raptures. béatifie visions, and lofiy enthusiasm. It has sufFered, in short, in the comtnon desenchantment ; and the same cold spirit which has chased sa many lovely illusions from the earth, has dispeopled heaven of half its marvels and its splendours.^^
C'est là le témoignage d'un 2^hilosopJie, et c'est Lord Jeffrey, autre philosophe, qui le cite dans un de ses ouvrages.
Ecoutons maintenant ce que dit Brownson, ce célèbre et courageux écrivam catholique, aussi brillant qu'élevé et profond :
*'The poet is an artist, and the aim of the artist is to realize or embody the beautiful; but the beautiful is never separable from the irue and the good.
Truth, goodness, beauty, are only the three phases of one and the same thing. God is the True, the Good, the Fair. As the object of the intellect, he isthe true ; as the object of the will, the good ; as the object of the imagination, the passions, and émotions, the beautiful ; but under whichever phase or aspect we may contemplate him, he is always one and the same infinité, eternal God, indivisible and indistinguishable. In his works it is always the same. In them, no more than in him, is the beautiful detached or
separable from the true and the good ; it is never any thing but one phase of what under another aspect is good, and under still another true. The artist must imitate nature, and he fails just in proportion as he fails to realize the true and the good in his productions. His productions must be fitted to satisfy man in his integrity. We hâve reason and will, as well as imagination ; and when we contemplate a work of art, we do it as reasonable and moral as well as imaginative beings, and we are dissatisfied with it, if it fail to satisfy us under the relation of reason or will, as much as if it fail to satisfy us under tliat of imagination.^^ (Brownson's Quarterly RevieWf April, 1847.)
Il est facile de comprendre, d'après cette lumineuse définition de Brownson, qu'une œuvre qui ne satisfait pas Vimagination, aussi bien que l'intelligence et le cœur, ou la volonté, est une œuvre incomj^Ute.
L'Eglise, dans toutes ses œuvres, a compris et satisfait V]iom.xa.Q tout entier ; elle a immensément accordé à l'imagination, à la poésie, aux beauxarts ; ses temples, son culte et ses offices sont magnifiques et ravissants de poésie. Rome, le centre du catholicisme, est encore, et sera toujours, le refuge et l'arche du génie poétique et des beaux-arts.
Laissons parler un savant orientaliste, le fondateur et le principal rédacteur des Annales de philosophie chrétienne, Augustin Bonnetty :
"Jadis Platon, au nom de la philosophie païenne, et au nom de la Chose-Publique, chassait les poètes de la cité, après les avoir couronnés de fleurs, comme des victimes qu'il dévouait à cette divinité cruelle, sauvage, égoïste, toujours sanguinaire, sous la protection de laquelle était placée la cité ou l'église païenne. Mais il ne saurait en être ainsi de l'Eglise chrétienne, fille et épouse d'un Dieu-Homme, mère tendre, charitable, compatissante, dévouée, de tous les hommes.
"Au contraire, on croirait que dans cette vallée de larmes, tandis que Thom-
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me pleure courbé sous le joug d'Adam, TEglise, pour le consoler, et pour alléger ou déguiser sa peine, a retenu les chants de tous les âges pour les chanter tous les jours à ses enfans. Aussi, estelle pardessus toutes les autres sociétés la reine des chants et des cantiques.
Elle chante dans ses joies et dans ses douleurs, dans ses prières et dans ses actions de grâces. Elle chante sur l'homme vivant, et puis elle chante encore sur l'homme mort. Toujours elle chante, sa voix n'est qu'un perpétuel cantique.
"Voici un fait : maintenant, non seulement l'Eglise chrétienne, mais tous les peuples, tout l'univers parle à Dieu, avec harmonie, rhythme et mesure. Avant, plus nous remontons à travers les âges, plus nous nous rapprochons de Dieu, plus nous trouvons de chants et de poésie dans la bouche des hommes. Car, entendez : à mesure que vous vous rapprochez davantage du commencement, votre oreille est frappée davantage de l'universalité des chants : les premiers monumens de l'histoire des peuples sont des chants ; les peuples ont d'abord chanté, ils ont écrit ensuite, a dit Chateaubriand. Après la vie, au-delà des siècles, ce que nous en savons, c'est que les chants y seront continués ; Vhosanna, Valleluia, le trisagion, seront éternels. Réfléchissons, encore un coup; il y a ici sacrement et mystère, (^ui sait ? La poésie est peut-être la voix primitive de l'humanité, cette voix que Dieu avait donnée à l'homme. Dans notre état primitif, nos paroles étaient de la poésie, et nos discours des hymnes. Et en effet, si l'harmonie, la mesure, si une ravissante douceur et une divine et irrésistible puissance, constituentla poésie, quel torrent de poésie que ces paroles par lesquelles Dieu se communiqua à sa créature, lorsqu'il lui montra la beauté de ses œuvres. Quelle poésie dans cette voix des anges qui venaient converser avec les hommes ! Q,uisait? Nous venons de trouver l'exphcation de cette parole, qui retentit encore dans tout le monde, que la poésie est le langage des Dieux^ et que le poète est un prophète, un voyant, un inspiré d'en haut
"Aussi, de loin en loin, sans qu'on sache pourquoi, il se trouve quelqu'un de nos frères, qui se sent intérieurement saisi, dominé, rempli de l'esprit poétique. Ne lui demandez pas à lui-même, pourquoi? Il ne sait, il ne se connaît pas; seulement, il se frappera le front, et vous dira : "J'ai quelqv£ chose là; il faut
QUE JE CHANTE." Il chaute donc."
(Annales de philosophie chrétienne, 2d. vol. p. 365 et 366. A Bonnetty.)
Ainsi, qu'on ne soit pas surpris que nous ayons parlé de poésie, dans un chapitre sur la vocatio7i à la vie solitaire et contemplative : — entre la solitude, la vie contemplative et la poésie, il y a une relation intime ; le poète véritable est un conteni'platif de l'ordre le plus élevé : — tel était St.-Jean de la Croix, cette âme si mystiquement élégiaque. Qu'on ne soit pas surpris, non plus, que nous ayons parlé de la nature et de son influence : la nature, cepohne, cette harmonie, cette image matérielle et ravissante de Dieu, la nature agit d'une manière merveilleuse sur une organisation nerveuse, sur une âme mélancolique et contemplative ; elle l'attire, s'empare d'elle, et la domine, en rétablissant en elle l'ordre, l'équilibre, le calme universel; elle la dispose à l'étude, à la prière et à l'amour divin ; et l'âme, ainsi élevée et ravie, trouve tout en elle, — solitude, musique, poésie, livre et miroir des plus hautes instructions ascétiques.
Mais après cette longue et apparente digression, reprenons notre sujet principal, et procédons par des autorités, qui sont irrécusables parce qu'elles ne sont pas poétiques :
"Le P. Rossignoli nous dit, dans son excellent ouvrage, Du Choix d'un Etat de vie : la grâce s'adapte a la nature; ceux qui sont d'un tempérament mélancolique, et qui aiment le repos et la retraite, se sentent attirés vers la solitude et le désert.'^''
"Pour ce qui est du penchant naturel, on demeure d'accord, à la vérité, qu'il est en quelque manière nécessaire pour se déterminer à vivre dans la retraite ; car il est très rare qu'on se porte aux choses pour lesquelles on n'a pas d'inclination : mais on soutient qu'iZ ne suffit pas seul pour rendre la solitude chrétienne ; il faut y joindre des motifs spirituels."
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(Girard de Ville-Thierry.
La Vie des Religieux, p. 148.)
"L'âme, dans la plupart de ses fonctions, suit les impressioms du tempérament. Il y a des génies si actifs et si impétueux, qu'un moment de méditation leur serait un long supplice; tandis que d'autres, d'une trempe plus douce, n'y trouvent rien que d'accommodant et de facile."
(DoM Barthélémy des Martyrs,
Abrégé des maximes de la vie spirituelle, p. 149.)
"Il y a des personnes d'une complexion
si DOUCE ET SI TENDRE, QUE LA VIE AC- TIVE leur SERAIT UN FARDEAU TRÈS IN- SUPPORTABLE, au lieu que la contemplation ne leur coûte rien. Il y en a même, qui, soit par une grâce de Dieu, soit par une vertu de tempérament^ y feront plus de progrès et y auront plus d'avance en un jour que beaucoup d'autres en six mois." {Le même ouvrage, p. \%Q.)
'■^ Pour peu qu'on se sente de disposition pour la vie contemplative, on est obligé de s'y appliquer, si Von veut êtreutile à ses frères, comme on le doit."
"Si donc l'Esprit de Dieu, par quelque fort instinct, vous poussait dans la solitude, vous ne ferez point mal, que dis-je ? Vous mériterez beaucoup d'abandonner les soins de la vie active, pour ne suivre que les voies de la vie de Vesprit:' (Page 188.)
"Je ne voudrais pas, dit le Cardinal Bellarmin, {De monachis. lib. 2. c. .42.) qu'une personne fût en mauvaise conscience de s'employer continuellement à Vétude, ou à la contemplation. Les Saints ont ainsi vécu, un St-Benoît, un St- Alexis, un St-Siméon Stylite, et la plupart des anciens Anachorètes."
"Nous ne nous retirons pas dans la solitude, dit St-Jean-Climaque, (grad. 3. num. 82.) par aucune aversion que nous ayons de nos parents ou des lieux que nous quittons, Dieu nous en garde ; mais pour éviter les pertes que nous pourraient causer leur présence et leur compagnie."
"C'est le désir immense et ardent que les Saints ont eu de s'unir incessamment et indissolublement à Dieu, qui les a conduits dans la solitude, où ils avaient pour demeures les grottes et les cavernes. Ce n'est pas, nous dit St-Augustin, {lib. de moribus Eccl. cJi. 30) qu'ils aimassent moins les hommes pour cela, puis-
qu'ils priaient pour eux ; mais c'est qu'ils aimaient incomparablement mieux leur Dieu, pour l'amour de qui ils se privaient de la fréquentation des hommes."
"St-Grégoire-le-Grand pense qu'il est des âmes si susceptibles de mauvaises impressions, qu'elles n'ont, pour sa»sauver, d'autre voie que celle de la solitude. Cette vérité doit fournir une ample matière de réflexions à tous ceux qu'une triste expérience a convaincus de leur faiblesse, et qui ne se sentent point assez forts pour vaincre les charmes de ce monde corrupteur."
"La solitude est non-seulement un besoin, mais un devoir pour les hommes d'une sensibilité trop délicate, d'une imagination trop ardente." (Zimmerman.)
"Ctuelques âmes ont une vocation spéciale pour aller servir Dieu dans une entière solitude. Cette vocation se reconnaît aux motifs qui déterminent : lo Un chrétien, convaincu par l'expérience de sa faiblesse, a tout lieu de présumer que son innocence ne se soutiendra point au milieu de cette multitude de pièges que le monde lui tend de toutes parts ; alors, il peut, quelquefois même il doit se séquestrer du commerce des hommes.
Dans ce cas, il y aurait de la témérité à dire qu'il évite de servir Dieu et le prochain. Il n'évite que le péché et les occasions qui l'y feraient tomber...
"2o Une autre marque de vocation à la vie solitaire, est la connaissance des qualités qui rendent propre à cet état plutôt qu'à toute autre fonction publique. Les dons de Dieu sont diversifiés : les uns sont appelés à la vie active, les autres à la vie contemplative. Ceux que le ciel a destinés à la solitude, servent l'Eglise à leur manière, et les hommes retirent plus d'avantages de leurs exemples et de leurs vertus, qu'ils ne pourraient en attendre de leurs veilles et de leurs aumônes, s'ils étaient dans le monde riches ou savants. C'est ainsi que la société ne perd aucun de ses membres; ils ne lui sont même jamais plus utiles que quand chacun est à sa place. C'est la remarque d'un ingénieux écrivain protestant, qui ajoute, qu'un homme, qui se retire du monde, ne refuse pas de le servir, mais qu'il veut seulement n'avoir rien de commun avec ses vanités." (Lucas,
Traité du Bonheur.)
"L'obligation d'embrasser la vie solitaire est encore pour tous ceux qu'une vocation particulière destine à cet état."
(GODESCAED.)
APOLOGIE DE LA VIE SOLITAIRE El CONTEMPLATIVE.
St-Thomas d'Aqiùn, dans sa somme de théologie, se pose cette question :
la vie de ceux qui vivent en cotninu- 7iauté est-elle plus excellente que la vie des Ermites, ou des Solitaires ? — Et voici quelle est sa réponse :
"La vie solitaire professée par quelqu'un, dans sa manière convenable, est plus excellente que la vie religieuse telle qu'elle s'exerce dans les cotumutiHntés, selon St-Augustin. Car la vie solitaire, dans le cas allégué, ne convient qu'aux parfaits, et ne doit être professée que par ceux qui sont arrivés à la perfection de la vie religieuse, et qui par un long exercice de samtetè ne peuvent plus être effrayes par les pénibles ttssauts qu'il laut, selon St-Jtrôme, souffrir dans les affreuses solitudes. — Et, comme la vie religieuse, qui s'exerce dans les communautés, est convenable non seulement à quelques parfaits, mnis encore à tous ceux qui tendent à la perfection de la vie : la vie solitaire est plus excellente, sous ce regard, que n'est la vie religieuse des communautés, c'est-à-dire, de ceux qui vivent en commun.
"Si la vie solitaire est embrassée par quelqu'un, sans s'étire exercé 'premièrement en la pratique d r^ vertus, par un long espace de temps, et sans s'y être consomme, elle est très périlleuse, si Dieu, par sagrâce, ne supplée, en la personne du solitaire, à ce que les autres ont obtenu par un long exercice des vertus, comme il l'a fait en la personne de St-Antoine, de St- Benoît, et de beaucoup d'autres, que Vinstinct du Saint-Esprit a poussés dans les solitudes et remplis, en même temps, de sagesse, de science, de vertus, et de toutes perfections spirituelles...
"Comme Jesus-Christ se trouve au milieu de ceux qui s'assemblent en son nom, il habite aussi dans le cœur du solitaire qui s'attache à la contemplation, pour l'amour de Dieu.
"Embrasser la solitude, pour s'adonner entièrement à l'amour, et à la contemplation des choses divines, c'est un effet qui surpasse la condition humaine, et c'est ce qui a fait dire au philosophe que le solitaire doit être un dieu^ c'està-dire un homme divin."
(^QuesiionSS, Clef de St-Thomas, par Marandé.)
Il faut remarquer ici, que St-Thomas ne parle que d'une solitude entière et absoltie, où l'on est privé de tout se-
cours et de toute société humaine ;
mais lorsque plusieurs sont ensemble,
les mêmes dangers n'existent X)lus.
"Une solitude entière et constante est donc un état où peu d'hommes sont capables de vaquer, avec une ferveur non interrompue, aux exercices de la pénitence et de la contemplation. Un solitaire qui se relâche, ou qui ne converse pas toujours avec Dieu et ses anges, est à lui-même son plus dangereux ennemi.
La solitude n'est donc point sans pièges et sans dangers. Mais quand on embrasse cet état par une vocation extraordinaire ; quand on s'y propose de vivre avec ferveur dans les pratiques de la pénitence ; quand on s^applique de jour en jour à purifier ses affections, on échange la socit té d'un monde corrompu contre celle de Dieu et des esprits célestes ; on substitue le glorieux emploi des anges aux folies du siècle ; on goûte le plus parfait bonheur qu'il soit possible de goûter sur la terre ; on jouit, par une espèce d'anticipation, des délices qui sont réservées dans le ciel aux bienheureux."
(GODESCARD
La vie solitaire et contemplative, c'est la vie religieuse dans sa plus haute et séraphique manifestation : mais comment faire comprendre cela à un protestant, à un homme du tnojide, et même à la plupart àesfidïles ordinaire^ ?
Ecoutons ce que dit une femme :
"Certes, je le comprends, voici une grande difficulté, — car la langue qu'il faut parler pour répondre est une langue absolument inconnue, ou du moins oubliée, sur cette terre chrétienne où naguère elle fut si bien comprise, mais où nul aujourd'hui n'en sait plus la signification.
"L'idée que Vamour de Dieu puisse devenir la seule passion du cœur, et qu'il puisse être aussi doux de vivre pour lui sans partage que de vivre pour la créature la plus aimée de ce monde, cette idée (qui devrait paraître simple) a cessé d'exister dans le christianisme protestant.
"L'idée que ce Dieu qui s'est fait homme et qui est mort pour nous, s'est aussi doimè à nous dans un sacrement mystérieux et divin, et que pendant que tous y participent quelques uns se vouent plus spécialement que les autres à véné-
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rer, à bénir et à adorer sans cesse l'auteur de ce don précieux dans ce don luimême... autre idée incompréhensible, et qui doit l'être, pour tout ce qui ne croit
plus à la PRF,SEx\CE RÉELLE.
"L'idée que dans ce déluge de crimes, d'impiétés et de blasphèmes qui inondent la terre, la miséricorde de Dieu puisse être implorée, et son courroux desarmé par les prières et les sacrifices de quelques âmes fidèles et ferventes sans cesse prosternées pour demander grâce et pour détourner les fléaux de la tète des coupables — cette idée {que réveillent 'plus qu3 jamais des temps comme les nôtres) est une troisième idée incomprise et rejetée de ceux qui ont rejeté toute croyance à la puissance de Vintercession.
"Et à ceux qui nient la valeur des actes de souffrance et de mortification volontaire, à ceux qui disent : "Pourquoi souffrir ? il n'y a pas de plus haute vertu que de jouir raisonnablement des biens de la vie?" iîonunent faire comprendre cette réponse de quelques âmes (qui est une quatrième idée de la vie contemplative) ? "Parce que Celui qui nous a aimés plus qu'aucune créature ne nous aimera jamais, a voulu souffrir et mourir pour nous, et qu'en retour nous voulons l'aimer uniquement et souffrir pour Lui et avec Lui pour nos frères.
"Enfin le souvenir de Madeleine, — premier modèle de contemplation et d'amour parfait ! — Madt leine. immobile aux pieds du Sauveur, fut protégée par Lui contre le saint empressement de sa sœur par ces douces paroles : '■'Marie a choisi la meilleure pa?'^;" et l'Eglise, attentive aux moindres paroles de son Maître, tout en secondant et bénissant la vie active et dans le inonde et dans le cloître, garde une place pour un petit nonibre de ses enfants que le même amour retient, comme Madeleine, aux pieds de Jesus-Christ et nous dit comme Lui : Laissez-les, elles ont choisi