‹ La ThémisChapitre 12 sur 107 · PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE II · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE II

de nos écoles; iiuiis quel que soit le mérite des ouvrages élémentaires publiés depuis, nous devons poser en fait qu'aucun d eux n'a obtenu un succès général, une faveur universelle ; enfin, nous sommes, en France, pour ainsi dire sans livre élémentaire pour l'étude du droit romain » ('). Ce que Jourdan disait du droit romain avait une portée générale et s'appliquait à toutes les branches du droit. 11 le déclarait lui-même : « La science attend une nouvelle direction, disait il; c'est le moment de la lui imprimer » (^;.

16. L'apparition du Code civil n'était pas toutefois la seule cause de la stagnation de la science du droit. Il en existait bien d'.iutres. Lune d'elles consistait dans la manière dont les professeurs des nouvelles Ecoles de droit avaient été recrutés. Le pouvoir impérial se préoccupa, beaucoup trop souvent, dans ces nominations, du loyalisme des candidats professeurs envers les institutions et la politique du moment, plutôt ({ue de leur capacité professionnelle, li n'est pas sans intérêt de nous arrêter un instant sur ce point et de prouver nos assertions, en rappelant les titres à leurs nouvelles fonctions de certains des premiers professeurs et inspecteurs généraux des Ecoles de droit.

17. Et tout d'abord les professeurs. Comme nous devons nous limiter, nous nous contenterons de fixer la physionomie de trois des professeurs de l'Ecole de droit de Paris en 1806 : le directeur Portiez de l'Oise, Berthelot, professeur de droit romain, Morand, professeur de droit civil.

18. A première vue, la carrière de Portiez (■^; peut paraître quelque peu extraordinaire. Rien évidemment ue laissait prévoir (|ue Portiez serait appelé à présider à

(•) Thértm, l. II, p. 60.

(') Thémis, t. II, p. 69.

(') Thiot, Portiez de l'Oise. Sa vie, ses travaux, 1765-1 S 10, Heuuvais, 1907. — Documents complémentaires, Beauvais, 1908.

Bonn. 12

178 LA TIIKMIS

quarante ans aux destinées de la future l"]cole de droit de Paris, quand, le 15 janvier 1788, il prêta son serment d'avocat devant le Parlement de Paris. Tout écartait une pareille hypothèse : les aptitudes, les opinions et les goûts de Portiez. Mais celui-ci eut, comme tant d'autres de ses contemporains, l'idée opportune de s'apercevoir, au 18 brumaire, que si la prise de la Bastille et les événements qui l'avaient suivie demeuraient des faits d'armes glorieux, il convenait désormais de les reléguer dans l'oubli de l'histoire pour continuer à s'adapter aux nécessités du moment.

Portiez, en effet, prit part à la prise de la Bastille ; mais peu après il rentrait à Beauvais, sa ville natale, où il fonda le Journal de COhe, destiné à défendre la Hévolution. Le 5 septembre 1792, il est élu député de l'Oise à la Convention, où après avoir voté, le 16 janvier 1793, pour la niurt de Louis XVI avec sursis, il se décide le 19 suivant pour la mort sans sursis, par crainte d'être suspecté de niodérantisme.

A la Convention ('), Portiez eut l'habileté d'éviter la Tribune et de se confiner dans la rédaction de rapports sur les matières les plus diverses, notamment les linances,

(') Pendant qu'il siégeait à la Convention, Poilit-z publia une brochure intitulée : l.e roi des Français était-il jugeable? Il n'est pas sans intt'rêt d'en rappeler la péroraison parce qu'elle mérite d'être rapprochée des adresses que Portiez envoya plus tard à Napoléon empereur. « 0 ma patrie !, s'écriait-il, tu veux fonder la République sur les principes de l'égalité et tes législateurs mettent en question, dès leur entrée dans leur carrière, si un homme, paice qu'il fut roi, doit courber devant la loi un front jadis ceint du diadème. Désespère de voir jamais établir, dans l'étendue de lun territoire, cette liberté dont tu portes les biensfaits chez tes voisins, tant qu'on osera mettre en doute si un individu, quel qu'il soit, peut impunément troubler l'harmonie sociale. Je conclus à ce qu'un roi des Français pouvait être jugr ». Cette brochure fut imprimée par ordre de la Convention. Thiot, op. cit., p. \0.

PREMIÈRE PARTIli:. — CHAPITRE II 179

la législation, l'instruction publique. Déplus, du 17 octobre 1794 au 15 avril 1795, il fut envoyé en mission à l'armée du Nord et de Sambre-et-Meuse et séjourna en Belgique et en Hollande; il avait assisté auparavant au 9 Thermidor et s'était prononcé contre Robespierre.

Il est inutile que nous suivions dans tous ses détails le rôle (!e Portiez à la Convention. Arrivons au Conseil des Cinq-Cents où Portiez fut élu le 24 vendémiaire an IV ; enhardi par l'atmosphère chaque jour plus calme de la vie politique, il aborda plus fréquemment la tribune; mais les électeurs de l'Oise ne lui renouvelèrent pas son mandat en l'an VI et il dut aux électeurs de la Seine de continuer à siéger aux Cinq- Cents.

Entre temps, les événements marchaient et Portiez était attentif aux moindres mouvements d'opinion. A l'annonce faite à l'Assemblée, le 22 vendémiaire an VllI, du débarquement à Fréjus de Bonaparte et de Berthier, il estime que le moment est venu d'accentuer, en faveur de Bonaparte, l'évolution de ses opinions politiques; <à vrai dire. Portiez n'avait jamais eu d'autre opinion que celle d'être constamment d'accord avec la majorité; encore fallait-il être doué d'une sagacité rare à cette époque pour deviner la veille les changements du lendemain et donner ainsi à l'évolution permanente et systématique de ses idées politiques une allure en quelque sorte naturelle. Quoi qu'il en soit, Portiez demande la parole à l'annonce de l'arrivée du futur empereur et n'hésite pas à tenir un la^ngage qui. chez un autre, aurait pu être considéré comme une délicieuse ironie; mais Portiez était toujours sincère : « c est aujourd'hui (ju'il faut parer de tleurs la statue de la Liberté, s"écrie-t-il; peuple français, c'est aujourd'hui ta fête , le héros dont la gloire est inséparable de ton indépendance et de ta grandeur vient de toucher le sol de la République ».

Paroles ne tombèrent jamais mieux à propos; le 18 brumaire et l'expulsion des leprésentauls du peuple ne devaient pas tarder à les illustrer. Une heureuse circonstance (') dispensa Portiez de protester; quelques jours après, il adhérait au 18 Brumaire et devenait tribun. Sa nouvelle fonction devait enfin lui fournir l'occasion de se trouver pour une fois dans la minorité; ce fut au moment où, en frimaire an X, le Tribunal proposa le rejet du titre préliminaire du Code civil et où le Corps législatif vota effectiveuient ce rejet. Portiez, nous l'avons dit, vota pour l'adoption, mais eut la chance de se trouver dans la minorité avec le Premier Consul; Portiez avait avec raison estimé que là était la vraie majoiité.

Ce fut vers l'an XI ({ue Portiez se préoccupa de trouver un emploi pour l'époque où prendraient fin ses fonctions. Il songea un moment au poste d'archiviste de la Légion dhomieur (-;. Les préférences de Portiez allaient toutefois

(') Il se mariait ce jour-là.

(') Il écrivait :

<' Général, premier consul,

» Depuis douze ans consécutifs, j'ai dû remplir aux assemblées représentatives un poste qui n'a pas toujours été sans danger.

» Dans l'intervalle, j'ai «'té chargé de deux missions délicates dans la Belgique; la première, à l'époque de la conquête de la Hollande; la deuxième, après la loi de réunion pour l'organisation du pays.

» Mes fonctions de tribun cessent en l'an XII.

)i Serait-ce trop piésumer de mes forcesque de solliciter de votre bienveillance la place d'archiviste de la Légion d'honneur? Si une probité ci toute épreuve, un zèle actif, un attachement sincère au gouvernement sont des titres suffisants pour y piétendre, l'auteur du Code diplomatique (le 3* et le 4* volumes vous seront présentés sous peu de jours, si vous le permettez) croit pouvoir vous exprimer son vœu pour l'obtention d'une place (jui le mettrait à portée de continuer un ouvrage jugé utile par beaucouj) de Franrais et recherché de l'étranger.

)) J'ai prèti' sei ment d'avocat au Pailement de Paris en 1788.

Page 1