DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE I
précurseur la justice qui lui a été, tout au moins en France, trop longtemps refusée.
Jourdan a, en effet, été un méconnu; les générations contemporaines ignorent dans leur immense majorité Jusqu'à son nom, alors qu'il a sa place marquée dans la série des jurisconsultes qui ont illustré la science du droit en France au cours du xix" siècle. En tête de son ouvrage sur les Grands jurisconsultes et afin de bien délimiter son entreprise, Rodière a jugé à propos de placer une définition du « grand jurisconsulte ». « Il n'est point du tout nécessaire, dit-il, pour être un grand jurisconsulte, d'avoir publié de gros volumes; il suffit d'avoir jeté dans la science du droit une semence utile, qui a germé et qui a produit des fruits abondants. 11 pourra arriver alurs que l'humanité goûte ces fruits immortels sans s'enquéiir jamais des noms des hommes qui les lui ont procurés... Rome, en particulier, eut une foule de grands jurisconsultes, dont les noms cependant sont tombés dans un oubli si profond qu'ils n'en sortiront probablement jamais » ('). En d'autres termes, Rodière ae distingue pas entre le droit et les autres sciences ; celui qui en matière juridique découvre une voie nouvelle mérite le nom de grand jurisconsulte tout comme celui qui fait une découverte dans une autre branche lui donne souvent son nom, alors qu'il n'aura pas pu en poursuivre l'application. Cette assimilation est sans réplique et explique que nous placions Jourdan parmi les jurisconsultes les plus méritants du xiî* siècle. Cela est d'autant plus juste qu'une trop courte destinée l'a seule empêché de mettre lui-même en application les conceptions qu'il avait élaborées et d'en mesurer ainsi les effets salutaires pour la science du droit.
(') Rodière, Les igrands jurisconsultes. 1874, p. 49.
A l'étrauger, on ne s'y était pas trompé. Wai'nkœnig justifiait en ces ternies, au lendemain de la mort de Jourdan, l'importante notice qu'il lui consacrait dans la Revue de Sfivigny : « La situation dans laquelle l'auteur de la présente notice se trouve placé à l'égard des travaux récents publiés en France en matière de science du droit, lui fait un devoir d'attirer l'attention de sa patrie sur l'un des plus méritants parmi les auteurs de ces travaux... La part active prise par Jourdan à la renaissance de l'étude scientifique du droit en France, ses relations avec les plus grands jurisconsultes de notre époque, la direction que pendant une existence courte, mais bien remplie, il s'est efi'oi'cé d'imprimer à la marche de la science du droit en France, lui avaient acquis dans le monde savant une situation et un nom qui ne méritent pas d'être oubliés. Depuis l'année 1819, où pour la première fois Jourdan se révéla écrivain juridique, jusqu'au moment de sa mort, il combattit dans les conditions les plus défavorables pour une noble cause qui l'occupa tout entier; il lutta sans cesse pour la rénovation de la science juridique. Sa mrirt prématurée l'empêcha seule d'inaugurer une période nouvelle dans l'histoire de la science du droit en France » ('). Cette appréciation dit à elle seule dans quelle estimetenaient Jourdan les savants étrangers; un simple aperçu de sa vie, de ses travaux et de ses doctrines suffira, nous l'espérons, h. la justifier.
29. Athanase-Jean-Léger Jouidnn na({uit le 21) juin 1791 à Saint- Anbin-des-Chaumes, dans l'ancien Nivernais. Son père fut membre de la <l<>uvonti<in nationale, où il siégea dans les rangs des modelés. Après avoir fait ses études à l'Ecole centrale de son département, Jourdan suivit les
('; Zcitschrift fiir f/esr/iichtliclie Hechtsuissenschaft, t. VII, p. 43-44.