DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE I
parut rarement au barreau ; il n'eut plus qu'un but : rénover la science du droit, et pour cela commencer par conquérir une chaire à la Faculté de droit de Paris ; mais encore une fois, ceci ne devait être qu'un moyen; pour lui, une chose primait tout : mettre fin aux abus de toute sorte qui embarrassaient en France la marche de la science juridique. 11 devait tout sacrifier à cet idéal.
Son indépendance d'esprit et son mépris des contingences comme de ses intérêts personnels, en présence de l'intérêt de la science, commencèrent par s'affirmer en 1819, dans la Relation qu'il écrivit d'un concours ouvert devant la Faculté de droit de Paris pour une chaire de droit romain; il publia jour par jour le compte rendu des diverses épreuves des concurrents; son but, déjà indiqué, était (le donner à ce concours la plus grande publicité possible et d'en rendre les résultats hors de tout conteste en faisant participer, pour ainsi dire, le monde scientifique tout entier au jugement final et en rendant ainsi cerlaine l'impartialité des juges, dont des circonstances spéciales avaient fait un moment douter (^).
La fondation de la Thémis suivit de près ce travail, <]ui est demeuré unique dans son geure. A compter de ce moment, Jourdan consacre le meilleur de ses eflbrts à assurer le succès de l'entreprise. Il ne se contente pas de découvrir, ainsi que nous l'avons dit, tout ce qui est susceptible d'intéresser ses lecteurs et de répartir la besogne entre ses collaborateurs, au mieux de leurs aptitudes; il cslime ({ue ses fonctions de directeur de la Thémis ne doivent pas se limiter à cela, et c'est encore lui ([ui s'oc-
nisine devienl un mérile exclusif. Voilà vos jugements, Monsieur le Docteur, et cependant vous parlez d'histoire et de philosophie». Lettre de Du Caurroy à Dupin, précitée. (') Supra, p. 188, note 2.
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cupe du côté matériel de l'œuvre; il prépare l'impression et rédige toutes les annonces diverses insérées dans la revue; il correspond avec les plus grands savants étrangers, il n'a pas de paix qu'il ne possède les derniers ouvrages importants parus dans tout pays. « 11 correspondait, dit Du Caurroy, avec tous les jurisconsultes étrangers; l'Angleterre. l'I^cosse, la Belgique, l'Allemagne et l'Italie ne produisaient rien qui ne lui fut aussitôt connu. C'est à lui qu'arrivaient en même temps les opuscules anglo-romains d'irving, de Reddie et les nombreuses dissertations que publie l'Allemagne, les Elemcnla de Heineccius, impi-imés à Edimbourg en 1822, et les nouveaux textes découverts au Vatican et à Turin. C'est par lui que nous suivions le docteur Haennel explorant les bibliothèques européennes et Clossius appelé en Russie par l'Empereur Alexandre. Sa bibliothèque renfermait des livres que l'on n'a point connus ailleurs; il les faisait venir à ses frais des pays étrangers pour les communiquer à ses amis, quelquefois même pour les réimprimer, pour les répandre en France, (^'est ainsi (ju'il a publié les tableaux chronologiques de Haubold ; c'est \mv son impulsion et son intermédiaire que les éditeurs d(> la Thé?nis ont traité avec Mai pour les Fragmenta Vaticana (') ».
Pour si absorbantes qu'elles puissent pai'aîlre, lis préoccupations que nous venons de décrite ne constituaient toutefois ([u'une partie de la tàciie de Jourdan, comme directeur de la Thé/nis. Il ne se conlenta pas de diriger la masse fie ses collaboi*atours et d'assurer la publication de la revue, il fut lui-même le meilleur écrivain, sans contiedit, de la T/trmis. C'est par ses soins que la
(') Thémis, VIII, l" p., p. [o6.
partie la plus difficile de son programme fut réalisée ; c'est à sa plume que sont dues la plupart des études de philosophie du droit que renferme la Thémis ; il comprenait que l'œuvre de rénovation poursuivie par elle ne serait pas réalisée, si l'on ne commençait pas par dresser le bilan de l'état de la science du droit en France à ce moment et par tracer l'esquisse générale de ce qu'il convenait de faire, eu prenant pour point de départ le droit romain, étudié d'après la méthode de l'Ecole historique. Cette préoccupation donna naissance <à trois belles études dont nous aurons à parler et ayant pour titre : Coup (Vœil sur l'histoire de la science du droit ('j. Co7isidérations sur l'état de la science du droit en France [^). Quelques réflexions sur l'histoire de la philosophie du droit ('). Dans ces études, Jourdan s'attaquait aux fondements mêmes de la science juridique, à ses méthodes, à sa fonction. Mais il ne s'en tint pas là; aucun des aspects de la science ne lui échappa; à côté de ces travaux philosophiques et généralisateurs, accompagnés d'études sur le droit romain et particulièrement sur la découverte du manuscrit de Gains, il traça dans la Thémis le rôle de la jurisprudence pour la formation et les progrès du droit, il démontra la nécessité de son étude pour le jurisconsulte (*). Préoccupé par les questions législatives, il alla chercher dans les pays étrangers des éléments de solution et fut ainsi amené à publier des dissertations de droit comparé (^). Au milieu de tous ces sujets d'études, il ne
(') Thémis, II, p. 74.
(») Thémis, III, p. 367.
(') Thémis, VIII, 2-= p., p. 97.
(') Thémis, 1, p. 48 s.
{') Examen de la législation européenne en matière d'hypothèques, à propos de l'article de M. Grenier, Thémis, v. p. 225; Sur le nouveau système des hypothèques établi en Bavière, VI, p. 193, etc.
perdit pas de vue linterprétation du Gode civil ; soit au moyen de comptes rendus d'ouvrages, soit au iiioyen de dissertations, il fît encore connaître aux lecteurs de la Thémis ses conceptions en celte matière ('). Dans des articles, souvent non signés, il s'occupa, d'autre part, de l'enseignement du droit et tout particulièrement des concours pour les nominations de professeurs (-}. Enfin, la Thémis renferme des lettres célèbres de Jourdan, ayant pour objet soit la défense des rédacteurs et des doctrines de la Thémis, injustement attaqués, soit la critique des œuvres d'écrivains illustres; telles sont les Lettres à Irving sur la traduction de la Hépnhliqiie de Cicéron, par Villemain .,'), et sur les Essais sur l'histoire de France, de Guizot (^) ; telle est encore la Lettre en réponse à des critiques de Hugo sur les articles de la Thémis (').
30. Les fonctions ainsi comprises de directeur de la Thémis auraient, semble-t-il, dû suffire à l'activité scientifique de Jourdan. 11 n'en fut rien. En 1821, d'accord avec Decrusy et Isambert, il entreprit de constituer le Recueil des anciennes lois françaises depuis l'an 4W jusqu'à la Révolution de 1789- Il collabora à la rédaction des huit premiers volumes et se chargea seul du règne de Louis XVI ; la mort l'arrêta à la fm du quatrième volume et l'empêcha de réaliser le projet annoncé dans l'intro-
(') Analyse du traité des servitudes ou services fonciers, par Pardessus, Thémis, II, pp. 27o, 455; III, p. 163; Conséquences et développements de l'article S30 du Code civil, v. p. 321 ; De l'aliénation, soit totale, soit partielle, du droit de propriété par l'effet des conventions ou autres actes entre vifs, v. p. 481, etc.
(') Quelques mots sur les conditions et formes des concours dans les Facultés de droit, Thémis, I , p. 269.
(') Thémis, V, p. 417.
(*) Thémis, VII, p. 19.
(») T/iémis, III, p. 380.
duction; il ne se proposait pas, en effet, de faire une simple compilation de textes, mais bien une véritable histoire du droit français de l'époque de Louis XVI. « L'auteur, disait-il, se propose de joindre à ce recueil des tableaux de nos relations diplomatiques, de notre organisation judiciaire, etc., antérieurement à 1789. Par le secours de tous ces documents, l'historien philosophe pourra dresser un procès-verbal officiel de l'état de la France avant la Révolution; l'administrateur, le magistrat trouveront dans une législation encore vivante, sur la diplomatie, la guerre, la maiine, les colonies, la police administrative et sur uu grand nombre d'autres matières, des règles qu'ils doivent appliquer chaque jour et qu'ils cherchent en vain dans notre bibliographie législative » (').
A la fin de cette même année 1821, Jourdan fut envoyé en mission en Angleterre par le garde des sceaux de Serre pour étudier sur place le fonctionnement des justices de paix (^). A son retour, il publia en collaboration avec Blondeau et Du Caurroy un recueil de textes romains sous le titre de Juris civilis Ecloga; ce recueil, qui eut un
(') Recueil des anciennes lois françaises, t. XXIII, préface de Jourdan.
(*) C'est pendant ce voyage que Jourdan se lia avec Irving, professeur à l'Université d'Edimbourg. Les études qu'il fit sur la vie politique, les institutions judiciaires et le caractère du peuple anglais calmèrent quelque peu les regrets qu'il avait éprouvés en se voyant refuser par le ministre de l'Instruction publique, de Corbière, une mission à Vérone pour y étudier le manuscrit de Gaius dont la découverte le passionnait. Le ministre, ancien professeur h la Faculté "de droit de Rennes, avait fondé son refus sur la complète inutilité d'un semblable voyage. Cette particularité, rapprochée de l'enthousiasme provoqué en Allemagne par la découverte du célèbre manuscrit, contribue à montrer quel était à ce point de vue l'état des esprits en France.
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grand succès attesté par plusieurs éditions successives, renfermait dans sa première partie des extraits de Pomponius, Gains, Ulpien, etc., et dans la seconde, les I/istitiites de Justinien accompagnées des Novelles il 8 et 197 . Les trois auteurs entendaient reuiettre ainsi en honneur l'élude des textes anté-justiniens négligés en France. Entre temps, Jourdan entrait en relations avec le futur cardinal Mai, qui venait, au commenccuieut de 1822, de découvrir les Fragment!^ <lu Vatican. Il désirait obtenir lauturisation de publier immédiatement inie édition française de ces textes; mais les négociations furent laborieuses; Mai était particulièrement jaloux de sa découverte et se prêtait mal au désir de Jourdan ; grâce toutefois à linlervention du ministre de Serre, celui-ci arriva à ses fins et, en décembre 1822, les éditeurs de la T/irmis avaient traité avec Mai et publiaient peu après une édition des Fragments du Vatican^ k la préparation de laquelle Jourdan prit la plus grande part. Cela nempècha pas le directeur de la Thémis de donner seul à la même époque une édition française des Tabulœ chronologicœ Jiiris romani de Haubold et de publier un peu plus tard, en 182 i, un Code des chemins vicinaux composé d'un commentaire de la loi du 28 juillet 1824 et des divers textes relatifs aux chemins vicinaux parus depuis 1780. I/opposition de ces deux travaux, qui eurent dans des milieux dillerents un égal succès, suffirait à montrer la puissante organisation et l'étendue de lintelligence de Jourdan.
La liste de ses travaux n'est pas ainsi close d'ailleurs. Nous devons, pour être complet, signaler à son compte un ouvrage en préparation, que la mort l'empêcha de terminer : De l'Instruction criminelle en gênera/ et spécialement des jastice'i de paix anglaises ('). Il avait aussi
(') La Thémis en contient un exliail, Vlli, 2'' part., p. 97.