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DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE I

Il est incontestable que nous retrouvons là le vague de l'École historique à ses débuts et aussi cette admiration exagérée du droit romain initial, auquel elle prêtait toutes les vertus. Mais les expressions de Jourdan dépassaient à ce moment-là sa pensée ; il se laissait aller encore une fois à son amour pour les études historiques et la philosophie du droit sans entendre faire une déclaration de principe complète. La preuve c'est que, comme nous l'avons dit, Jourdan acceptait le principe de la codification dont la fausseté était un dogme pour de Savigny, et nous verrons plus loin qu'il en était ainsi parce que le directeur de la Thémis se séparait de l'Ecole historique sur l'essence même de sa doctrine : le fondement du droit.

Jourdan ne se contentait pas d'ailleurs de la loi, codifiée ou non, comme source du droit actuel; il fut le premier à mettre en avant la jurisprudence et le droit comparé comme facteurs essentiels des progrès du Droit. Dans une dissertation remarquable que nous reproduirons, il montra le rôle de la jurisprudence et l'avenir qui lui était réservé. Il fit de même pour le droit comparé; il avait même formé le projet de fonder une « Société pour l'histoire du droit et pour l'étude des législations étrangères » ('). C'est donc encore à Jourdan que revient l'idée première de la création d'une Société de législation comparée. Beaucoup s'en sont-ils doutés quand cette Société a été fondée en 1869? Si la mort ne l'eût pas surpris trop tôt, il aurait certainement réalisé cette idée. Il avait déjà entrepris plusieurs voyages en ce sens, afin de grouper le plus grand nombre possible de savants étrangers ; il concevait la difticulté de la réalisation, à son époque, d'une semblable entreprise, mais il ne se rebutait pas. Se

(') Warnkœnis, Sar'mm/f. zeitschrift, t. VII, p. 77.

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plaçant au point de vue des sciences historiques et estimant que l'union devait se faire sur ce terrain pour arriver ensuite au droit comparé, il écrivait le 23 mai 1823 à Warnkœnig : « J'aime cette entreprise comme tout ce qui est européen, tout ce ({ui peut nous défendre contre nos ennemis communs, tout ce qui peut apporter à la science du <lroit romain un suffrage unanime des divers pays où elle est cultivée. 11 s'assit de fonder une véritable association pour la restauration de l'étude du droit romain menacée d'une ruine prochaine et la publication dune biographie n'est qu'un prétexte honorable comme le motif lui-même. Je renouvelle le projet dun Congrès soit à Liège, soit à Coblence ou dans un pays où de pareilles réunions ne peuvent porter ombrage à l'autorité » {*).

Aussi Lerminier pouvait-il avec juste raison, en 1831, dans son discours d'inauguration de la chaire d'histoire générale et philosophique des législations comparées au Collège de France, déclarer après avoir justifié la création de cette chaire : « C'est alors ([u'on a vivement senti la perte d'un homme célèbr'e parmi les jui-isconsultes, sans avoir laissé de monument, et qui a terminé, il y a quelques années, sur une; terre étrangère, une vie si jeune, si ardente et qui promettait d'être si féconde. Je remplis un devoir sacré en prononçant dans l'inauguration de cette chaire le nom du docte et infortuné Jourdan, ({ue je regrette amèrement sans l'avoir connu, et dont la mort a glacé, avec une précipitation cruelle, l'esprit étendu et la science élevée » ('^).

Nous en avons dit assez à cette place pour maripuM' la personnalité de Jourdan et faire entrevoir son œuvre. L'étude des doctrines générales de la Thémh, qui se con-

(') Warnliœnig, Savignifs zcitschrift, t. Vil, pp. 70-71. C) Lerminier, Philosophie du droit, t. f, préf., ij.

fondent avec les siennes, achèvera de les dégager complètement, de les mettre eu pleine lumière, comme elles le méritent.

32. On peut être à bon droit surpris que, précédé de tels travaux et entouré d'une si grande estime dans les milieux scientitiques français et étrangers, Jourdan n'ait pas réussi à prendre place dans renseignement officiel du Droit, ce qui constitua le but de toute sa vie, sinon la raison d'être de tous ses ell'orts. Un novateur aussi hardi que le directein* de la Thémis nous eût semblé tout désigné pour occuper une chaire dans les nouvelles Ecoles de (h'oit. Mais il faut songer que les novateurs n'étaient pas précisément en cour dans les milieux dirigeants de la Restauration; ce qui taisait le mérite de Jourdan fut précisément cause de sa mise à l'écart. Rien n'eût été plus facile au gouvernement de la Restauration que de nommer le directeur de la Thémis à une des chaires nouvellement créées à la Faculté de droit de Paris; il n'hésita pas à le faire pour bien d'autres. Notamment un arrêté du 11 décembre 1821 nomma professeurs deux des collaborateurs les plus directs de Jourdan : Déniante et Du Caurroy, en même temps qu'un autre candidat demeuré bien obscur, Demiau-Crouzillac. Le gouvernement n'hésita même pas certaines fois à aller jusqu'à l'illégalité pour donner satfsfaction à ses protégés : ce fut le cas de la nomination de De Portets (jui donna lieu à tant de difficultés ('). Pour quelle raison Jourdan fut-il donc écarté? D'après Warnkœnig, la cause en serait dans l'hostilité de Delvincourt et de Pardessus envers Jourdan et dans linfluence dont ils jcjuissaient dans les conseils du gouvernement (^). Il faut ajouter que le gouvernement lui-même

(') Voir plus haut, p. 154, note 1.

(') Savignifs zeifschriff, t. VIF, p. 61 s.

n'était guère favorable à Joiirdan; le libéralisme et l'indépendance de pensée dont celui-ci faisait preuve l'indisposaient; ce fut en vain même que le Garde des sceaux de Serre demanda ^ Cuvier, président de la Commission royale de l'instruction publicjue, une place de professeur suppléant h la Faculté de l^iris pour le directeur de la T/ié77iis.

Mais couiment celui-ci ne parvint-il pas à obtenir par la voie du concours ce qu'on refusait de lui donner directement? Disons tout d'abord ([ue Jourdan eut' rarement 1 occasion d'alFronter des concours donnant accès à la Faculté de Paris, qu'il avait seule en vue. Fcarté pour défaut d'âge des concoiu'S de 181î) et de 1820, qui aboutireut aux nominations de Bloudeau et de Duranton, il put enfin se présenter en 1822 à un concours pour trois places de suppléant à la Faculté de Paris. Mais ce concours fut pour Jourdan ce qu'aurait été celui de 1819 pour le cofondateur de la Thémis, Blondeau, sans la prévoyance de Royer- CoUard. Le concours de 1822 mit, en eiiet, la vieille Ecole juridique, représentée par Uelvincourt, de Portets, etc., aux prises avec la nouvelle Ecole fondée par la Thémi:^, qui déjà lui disputait la prééminence <à la Faculté de Paris et était représentée au jui-y par les collaborateurs les plus directs et les plus dévoués de Jourdan : Hlondeau, iJeuiante et Du Caurroy. Le choc devait êli-e d'autant plus violent qu'il s'agissait de se prononcer sur l'entrée à la Faculté de Paris du fondateur même de l'Ecole nouvelle. Comment oser espérer une solution couciliante de la part des chefs de la vieille Ecole dont les doctrines étaient tous les jours impitoyableuient battues en brèche pai' la Théinis? Les partisans de Jourdan frisèrent néanmoins la victoire et espérèrent un moment la remporter; mais tous leurs moyens de con-

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