DEUXIÈME PARTIE. CHAPITRE I
Pouvons-nous après cela nous prononcer sur la part qui revient à Blondeau et Du Caurroy dans le succès de la Thémis ? Nous le croyons, en rapprochant de leur collaboration au recueil l'œuvre scientifique réalisée par eux après la disparition de la Thémifi. Une vérité ressort avec évidence de cette opposition, et elle s'applique plus encore à Du Caurroy qu'à Blondeau ; la carrière scientifique de ces deux jurisconsultes n'a pas été celle qu'annonçaient leurs débuts ; ils sont même tombés dans les erreurs et les conceptions qu ils avaient primitivement combattues; tout poi'fe donc à croii-e qu'ils subirent l'impulsion de Jourdan plutôt qu'ils ne l'inspirèrent; et en ce cas, l'honneur de la campagne poursuivie par la Thémis et des résultats scientifiques réalisés par elle reviendrait presque exclusivement à Jourdan. Tel a été le sentiment de contemporains des plus éininents de Du Caurroy et de Blondeau et il semble bien que ce soit l'exacte vérité.
Tout d'abord, en ce qui concerne Du Caurroy, il convient de remarquer qu'une fois la Thémis disparue, il se cantonna exclusivement, en dehors de son enseigriement, dans la publication de ses Institutes expliquées, qu'on lui reprocha de ne pas tenir au niveau des découvertes de la science, de renfermer même de véritables erreurs. Ce fut notamment le cas de Laboulaye. « Est-il vrai, écrivait -il en 1846, que la science d'outre-Rhin soit un livre fermé pour la plupart des professeurs ? C'est ce qui n'est pas douteux quand on lit certains écrits sur le droit romain. On est tout affligé de trouver dans les livres les plus répandus des erreurs qui supposent une absence complète des pre-
aujourd'liui ». T. VIT, p. 4G2. Dans une notice consaciée à l^'iédéric Duranluii, Félix liei-rial Saint-Prix dit à sou tour : « Blondeau, théoricien, dont la profondeur incontestable et la supériorité pliilosopliique n'étaient pas servies peut-être par une lucidité suflisante ». Reviie critique, 1870, t. XXXVl.
mières notions historiques. Pour qu'on no m'accuse pas de porter légèi'cmenl des imputations mal fondées, voici quelques extraits pris au hasard dans un livre très répandu parmi les étudiants de Paris, puisqu'en 1846 il est parvenu ta sa sej)tième édition » ('). 11 s'agissait des Inatitutes explir/ftées de Du Caurroy.
Les mêmes reproches furent bien d'autres fois répétés même et surtout par un des premiers collaborateurs de Du Caurroy ta la Thémi^^ Warnkœnig. (( Le Manuel de Du Caurroy, écrivait-il, n'a aucun caractère déterminé... ; il est impossible que l'élève y puise l'intelligence de l'origine el (lu développement naturel du droit romain et du vrai caractère de ses sources ; ajoutez que l'auteur emprunte au simple sens commun les bases de son système historique » (^) ; Warnkœnig disait encore : c L'auteur a étudié k
(') La chaire d'histoire du droit et le concours, Revue Wolowski, t. XXVIII, p. 161. A cette attaque directe, Du Caurroy répondit suivant son liabitude dans des termes violents, Renie Wolowski, t. XXVIII, p. 451. Mais le dernier mot resta à Laboulaye qui renouvela ses accusations en ces termes :« Professeur de droit romain dans un pays où le monopole remet en vos mains tout l'avenir de la science, on sait quelle part vous avez faite à l'histoire et dans vos livi'es et dans vos leçons; esprit vif et peu tolérant, vous avez érigé cette exclusion en système, raillant avec autant de verve que de finesse quiconque osait sortir du sillon creusé par Vinnius et provoquant ceux mêmes qui, par respect autant que par prudence, évitaient d'exprimer publiquement leur opinion sur le plus rude jouteur de la Faculté. C'est ainsi, Monsieur, qu'à mon grand regret vous m'avez rendu le silence impossible, car après la mise en demeure qu'il vous a paru convenable de m'adresser, me taire plus longtemps, ce serait passer condamnation sur les efforts tentés par mes amis pour régénérer l'étude du droit par l'histoire ». Revue Wolowski, t. XXVIII, p. 460. Il est certain que cette appréciation de f.aboulaye traduisait très exactement, au fond, l'opinion générale des contemporains de Du Caurroy à la lin de sa carrière et nous ])araîl a forliori très juste aujourd'hui.
(') Warnkœnig, Le droit romain en l^^rancc depuis IS30, Revue Wolowski, p. 341 et 342.