CHAPITRE V
La « Thémis » et la jurisprudence.
65. Conformément à son programme, la Thémis ne fut pas un recueil purement doctrinal. Sans doute, ses rédacteurs ne se préoccupèrent qu'accessoirement de la pratique. Mais le directeur de la Thémis principalement avait trop l'intelligence des réalités pour séparer d'une manière absolue la théorie de l'application et pour ne pas apercevoir le rôle de la jurisprudence dans l'élaboration même de la science du droit, son importance aussi bien pour le jurisconsulte que pour le praticien. C'est Jourdan qui rédigea le premier bulletin de jurisprudence civile; il développa à cette occasion les conceptions de la Th^'iuis en cette matière ('). La jurisprudence ne doit pas êtrq séparée de la doctrine et des lois nouvelles, disait-il ; elles constituent trois facteurs des progrès du droit ; elles viennent (outes trois compléter à des points de vue divers l'œuvre des Codes; les lois nouvelles réglementent des matières négligées par eux; la doctrine et la jurisprudence aboutissent, en fait, au même résultat en donnant les éléments de la solution d'un point non prévu ou dou-
(«) Thémis, t. I, p. 48 et suiv.
tcux et en rendant ainsi inutile l'intervention du législateur. Le jurisconsulte, tout connue le praticien, ne peut donc faire œuvre utile qu'en faisant état de la jurisprudence. Mais, ajoutait le directeur de la Thémh, « le magistrat et le jurisconsulte peuvent-ils, au milieu de leurs travaux journaliers, sur chacune des questions qui leur sont soumises, interroger la jurisprudence, compulser les auteurs, parcourir et consulter toutes les lois? ... 11 nous a paru qu'il ne serait pas sans utilité de ranger tous ces matériaux dans un ordre niéthodi(iue, de les mettre, pour ainsi dire, sous la main de ceux qui, par la nature même de leurs occupations, soit au bureau, soit dans la magistrature, ont besoin d'en disposer à toute heure et à tout moment. Il nous a pai'U qu'il serait avantageux pour la science du droit et utile à son perfectionnement de rassembler dans un foyer commun tant de lumières éparses et, en dressant l'inventaire exact du vaste et préci<}ux dépôt des décisions et des doctrines nouvelles, de composer, en quelque sorte, un second Edit perjtéluel des arrêts de nos magistrats et un second Digesle des opinions de nos jurisconsultes les plus habiles » (^).
En conséquence, Jourdan, qui ne reculait jamais devant les entreprises les plus ardues et la réalisation des conceptions les plus vastes, se proposa de commencer par dresser le bilan de la jurisprudence à son époque, de fixer son état sur chacune des dispositions du Code civil et de faire ensuite connaître au commencement de chaque année les changements survenus pendant l'année précédente, de façon que la T/ié/nis offrît vraiment et périodiquement à ses lecteurs le dernier état de la science du droit.
Malheureusement, une semblable tâche était trop
(') Thémis, l. I, p. 48 et suiv.