TROISIÈME PARTIE. CHAPITRE VII
notre législation, non plus avec des conjectures hasardées, mais avec le véritable droit romain (^) ».
Passant au fondement du droit, Jourdan reproche à Touilier de ne pas avoir en cette matière des idées bien fixes, d'être constamment ballotté entre plusieurs systèmes. Enfin, se plaçant au point de vue de l'interprétation du Gode civil, il examine diverses solutions mises par lui en avant et n'hésite pas à démontrer leur fausseté. « Je lui ferai un reproche d'un autre genre, écrit-il sans ambages ; il me semble qu'en jurisprudence comme en philosophie, il ne produit pas des systèmes profondément conçus dans toutes leurs parties; je vais en donner une preuve remarquable » ; et Jourdan montre les contradictions de l'auteur en ce qui concerne les effets du paiement de l'indu.
Pour terminer, Jourdan va habilement faire allusion à la controverse de Touilier et de Du Gaurroy et reprocher son genre de polémique au premier : « M. Touilier n'a point dés.irnié la critique; on lui reproche la grande richesse de ses développements et le nombre toujours croissant de ses volumes ; on lui reproche quelques opinions paradoxales : pour moi, je prendrais volontiers sa défense sur l'un et l'autre point. Quelque longues que puissent être ses discussions, et quoiqu'il mette parfois un peu d'aigreur dans sa polémique, je vois avec plaisir et se propager et se répandre, avec les écrits de M. Touilier, des modèles précieux de controverse savante, modèles si rares de nos jours » (^).
(') Thémis, t. VI, p. 343.
(*) Thémis, t. VI, p. 347. Touilier ne devait pas voir ses démêlés avec la Thémia terminés avec l'intervention de Jourdan. Sa théorie absolument fausse sur l'immutabilité des conventions matrimoniales donna une nouvelle occasion à la Thémis d'intervenir. Touilier en était arrivé ni plus ni moins à admettre la possibilité de
80. Ces citations, peut-être trop longues, auront, nous l'espérons, démontré de quel côté se trouve le bon droit
clianger les conventions matrimoniales. C'était là matiùie à une belle et mordante critique de la Thémis. Malheureusement, les deux critiques de la Tliémis étaient condamnés au silence. Du Caurroy, nous le savons, s'était promis de ne plus entrer en discussion avec TouUier; quant à Jourdan, il était déjà terrassé par le mal qui devait l'emporter; la Thémis annonçait sa mort par la plume de Du Caurroy, quelques pages après la critique de la théorie de TouUier. Ce fut Demante qui se chargea de cette critique; elle se ramène à une ('-lude consciencieuse de la question et à une démonstration péremptoire de l'erreur de TouUier; elle ne rappelle en rien la forme que savaient donner aux études de ce genre Du Caurroy et Jourdan. Thémis, t. VIII, l""^ partie, p. 229 et suiv. — Toutefois, les prétentions et l'arrogance de TouUier devaient amener Demante luimême à user envers lui des mêmes procrdés que ses deux collaborateurs. A l'occasion de son tome XII, il s'exprimait ainsi : « Je ne puis taire ici l'impression que j'ai ressentie à l'ouverture de son douzième volume, lorsqu'on parcourant les sommaires placés en tète des chapitres, j'ai rencontié à chaque pas cette formule aigre et tranchante : Erreur de M. Delvincourt... Double erreur de son opinion... Erreur de Pothier Je l'avouerai, ce ton de hauteur et de
supéiiorité qui m'aurait choqué dans tout autre, m'a étrangement surpris dans un jurisconsulte qui jusque-là, il est vrai, s'était peutêtre montré un peu trop sensible à la critique, mais qui, réservant tout son fiel pour ceux auxquels il supposait l'intention de l'attaquer, avait, dans toute occasion, observé envers les auteurs, ses confrères, les égards et les ménagements dont ne s'éloigne jamais un savant qui se respecte et qui sent sa dignité. A cette première vue, j'ai donc eu peine à me défendre d'un sentiment pénible, disons le mot, d'une prévention défavorable. Je me défie toujours de ces fastueuses annonces d'erreurs combattues et réfutées; elles semblent annoncer un désir de contredire, inconciliable, selon moi, avec cet esprit de froide justice et de pui' amour de la vérité qui doit caractériser un ouvrage de doctrine... La passion est un mauvais guide ; elle sait obscurcir les plus vives lumières, elle égare le sens du droit... Je veux croire que les grands honneurs dont jouit M. Delvincourt dans l'Université n'ont excité la sévérité de M. Touiller qut' par la crainte (]u'il annonce de voir ses doctrines, jugées par lui erronées, devenir contagieuses. Quoi qu'il en soit, il lestera toujours vrai que le ton qu'il prend aujourd'iiui [tour la première
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dans la célèbre controverse entre TouUier et Du Caurroy, non seulement quant au fond, mais même quant à la forme. Qu'on le veuille ou non, c'est Touiller qui a tort ; nous ne disons pas que Du Caurroy n'aurait pas pu user de plus de ménagements; il n'en reste pas moins vrai qu'il se plaça sur le seul terrain scientifique et se garda de faire des personnalilés. Ce qui a contril)ué à faire plaindre Touilier outre mesure, c'est le rôle joué par Du Caurroy à la Thémis. Mais il convient de remarquer que celui-ci n'hésitait pas à reconnaître tous les mérites d'un ouvrage quand ils existaient et même à ne décerner que des éloges, quand l'occasion s'en présentait. On peut en voir la preuve dans les appréciations qu'il donna sur l'œuvre de Duranton et celle de Proudhon.
81. Sans doute, Du Caurroy n'a pas été excessif dans l'éloge vis-à-vis de Duranton ; il n'en a pas moins donné ia note juste sur son œuvre, tout au moins en ce qui concerne les débuts de celle-ci, le Traité dei> obligations. Il montre le grand mérite de Duranton : la justesse des solutions et une remarquable sûreté de jugement; mais il lui reproche, comme étant son défaut ordinaire, l'absence de vues générales. Nous nous sommes déjà expliqué dans notre introduction sur le bien-fondé de cette critique si souvent formulée dans la suite contre Duranton ; nous avons dit qu'elle n'était exacte qu'en ce sens que Duranton limita son horizon au Code civil, car dans les limites de cet horizon, il
fois envers un auteur qu'il doit être habitué à rencontrer sur son clientiin depuis près de quatorze ans, envers un auteur qui porte la même robe que lui et dont rien n'atteste l'infériorité des lumières, il restera, dis-je, toujours vrai que ce ton qui conviendrait à peine H un maître régentant son écolier est ici tout à fait déplacé et choquera tous les juges impartiaux ». Thémis, t. VIII, 2^ partie, pp. 165- 166. Cette appréciation de Demante achève de montrer sous son vrai jour le caractère et la manière de faire de Toullier.
sut luellre en lumière les points de vue les plus divers. Au reste, Duranton ne se trouve pas ainsi complètement justifié, su conception du dioit civil étant fausse dans son principe, au point de vue scientifique, par le fait seul qu'il l'enserrait dans le code; la T/iémis, tout particulièrement, ne pouvait pas labsoudre de ce chef. Au surplus, encore une fois, le défaut qui lui est reproché se vérifie beaucoup plus dans son œuvre première : le Traité fies obligaliojis, (jue dans l'ensendjle de son Traité de droit
Aussi Du Gaurroy pouvait-il écrire, sans être accusé de rigueur excessive : « Quant au livre de M. Duranton, je persiste dans mes précédentes conclusions. J'y V(jis un commentaire bien plus qu'un traité, (d ce qui me confirme dans celte manière de le juger, c'est l'absence de vues générales : les morceaux d'ensemble sont rares et presque toujours incomplets. L'auteur réussit beaucoup mieux dans l'examen des questions particulières; il discute fortement et décide juste; ses principes sont ordinairement sûrs. Cette rectitude, qui caractérise son ouvrage, en fait un livre très remar(]uable parmi ceux dont le Code civil a été l'occasion; elle suffira malgré l'absence de style pour assurer, dans la pratique, le succès du nouveau Traité des obligatioîis.
» Je ne dirai pas de M. Duranton :
« In jure primas, comparntus cœleri^, » Partes tiabebit Bartolus »;
mais, à plusieurs égards, il ne serait pas inexact de répéter :
(( Opinionum tutiua sympldjadas » Superabis, Alcxandro duce » i').
(') Thcmis, l. 111, p. 363.