TROISIÈME PARTIE. — CHAPITRE VIII
91. Jourdan et ses collaborateurs ne se contentèrent pas de poser, au sujet de l'enseig-nement, des principes fondamentaux. Ils descendirent de ses hauteurs et se mêlèrent à la vie quotidienne des Facultés de droit. Nous avons vu précédemment avec quel soin et quelle ardeur Du Caurroy se chargeait de combattre les manuels ou mémentos destinés aux étudiants et composés d'après des procédés anti-scientifiques. Jourdan et ses collaborateurs voyaient avant tout dans les études de droit un moyen de culture scientifique ; dans ces conditions, ils ne pouvaient que proscrire d'une manière absolue tout ce qui, au lieu de faire appel à l'intelligence et au raisonnement de l'étudiant, vise simplement sa mémoire et encore sous l'angle très spécial de l'examen à subir. Nous ne revenons pas sur l'œuvre de la Thérnis à ce point de vue; les développements que nous lui avons consacrés dans le chapitre précédent suffisent à la mettre en relief,
92. Nous nous contenterons de compléter ces développements en indiquant la conception que le recueil de Jourdan avait de la thèse de doctorat; il voyait en elle le couronnement des études juridiques telles qu'il les comprenait, et par conséquent il souhaitait voir dans la thèse une monographie et une monographie aussi personnelle que possible. Nous ne pouvons mieux faire à ce point de vue que de reproduire la description plusieurs fois tracée par les divers collaborateurs du type idéal de la thèse de doctorat ; le xix" siècle a passé sans que les vœux de la Thémis aient été pleinement réalisés à ce point de vue, malgré les efforts de tous les maîtres qui se sont succédé dans les chaires des Facultés de droit; Du Caurroy pourrait utilement, dans beaucoup d'hypothèses, reprendre les critiques qu'il adressait aux thèses de doctorat de l'époque; sans doute, la conception de la monographie personnelle a fini par
prévaloir sur celle de l'étude d'une question générale déjà traitée de multiples fois dans les grands ouvrages ou dans des thèses antérieures; mais le progrès a été lent et n'est encore que partiel. La Thémis avait, il est vrai, du coup entrevu la perfection. Qu'on en juge par le modèle suivant :
u Pour défendre, pour soutenir une thèse, écrit-elle, il faudiait qu'on l'attaquât et pour l'attacjuer il faudrait qu'elle en valût la peine. Or, ce n'est pas la peine de combattre des définitions, des divisions, des propositions classiques et tout ce qu'un candidat copie par défiance de luimême et tout exprès pour ne rien mettre du sien (')
Ce sera déjà un avantage pour la science du droit
en France, lorsque la thèse d'un docteur présentera, non seulement à la discussion obligée de l'acte public, mais encore à l'examen particulier du jurisconsulte, des opinions propres à celui qui les émet, justifiées ou au moins soutenues par des raisonnements et par des citations, qui, sans enchaîner l'opinion contraire, obligent à méditer avant de les combattre les systèmes que l'on n'adopte point. De semblables thèses échappant à l'oubli auquel toutes les autres semblent destinées par avance formeraient véritablement des traités partiels que l'on consulterait en tout temps. Nul n'approfondit toutes les parties de la science et l'impulsion progressive qu'elle peut recevoir ne résulte jamais que du concours des efforts partiels et individuels. Si la thèse de chaque docteur était pour lui l'occasion d'un grand effort et pour les autres un objet d'émulation, la science marcherait d'un pas plus rapide et, parmi ceux qui combattent pour elle, le grade de docteur ne serait pas un vain titre. Nous sommes loin
(') Thémis, t. I, p. 471.