QUATRIÈME PARTIE. — CHAPITRK I Îi
voir avec joie parmi eux, fut roccasion de troubles qui étonnèrent l'Europe savante » (').
97. A côté de ces causes directes de la disparition de la Thenns, il faut signaler des causes éloignées d'ordre plus général qui, sans l'énergie et l'activité de Jourdan, auraient anéanti son recueil plus prématurément encore. Les conceptions de Jourdan, dont la T/iémis était Forgane, devançaient, nous lavons montré, l'époque où elles étaient émises, se trouvaient dans une opposition flagrante avec celles qui avaient cours dans les milieux juridiques à ce moment. L'étude théorique et scientifique du droit était, en effet, complètement délaissée et même regardée avec hostilité. Malgré tous ses efforts, la Thémis ne parvint pas à triompher de cet état d'esprit, elle se brisa dans sa lutte contre lui. Quelques mois après la mort de Jourdan, Le Globe écrivait : « C'est toujours vers le barreau et sa pratique brillante que se tournent les esprits. Les Ecoles se sont bien fortifiées un peu, mais elles n'exercent aucune influence morale. L'audience et les arrêts des cours attirent seuls l'attention des légistes et du public. Enfin la théorie proprement dite de la science du droit reste négligée, presque sans honneur et sans crédit hors de l'enceinte des cours élémentaires » (-).
Tout aussi symptomatique était la lettre suivante adressée à Jourdan et imprimée après sa disparition avec la réponse préparée par lui : « Vous parlez sans cesse, écrivait un correspondant de la Thémis, de nouveaux auteurs et de nouveaux textes, détrompez-vous. L'interprétation du droit romain est désormais frappée de stérilité : vieille de dix siècles, fatiguée par le long enfantement de plu-
(') Warnkœnig, Le droit romain en France depuia 1830, Revue Wolowski, t. V, p. 337 etsuiv.
(0 Globe du 2 décembre 1826.
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sieurs milliers de volumes, cette science a enfin péri de décîépitude et d'épuisement, vers le milieu du xvmi' siècle. Heineccius a reçu le dernier soupir de la défunte, et dans ses Éléments et ses Pandectes, il a dressé l'inventaire après décès. Polluer a rangé dans un ordre mélhodicjue les ossements épars des jurisconsultes romains et de leurs interprètes modernes, et sur les Pandectes justiniennes, véritablescatacomhes in-folio de la jurisprudence romaine, il faut graver à l'avenir cette inscription : Ci-gît la science de l'interprétation du droit romain. Pourquoi ces recherches, ces voyages, ces achats de livres en langues étrangères, ces traductions? Epargnez-vous cette agitation et cette dépense inutiles. Poui' juger un livre, il suffit de connaître la date de sa publication. Vous m'avez appris que la première édition de V Histoire du droit romain de M. Hugo avait paru en 1790, et la neuvième en 1824; que It.; Traité de la Possession de M. de Savigny avait obtenu la quatrième édition en 1822; MM. Hugo et Savigny sont jugés pour moi. Heineccius n'est-il pas mort en 1741 et Pothieren 1772? Les professeurs de Berlin et de Gœttingue sont donc arrivés après le délai fatal i)our travailler sur le droit romain, et de ma pleine connaissance, aulorité et science, je les déclare forclos; je vous fais ce dilemme renouvelé d'Omar : ou vos auteurs allemands sont d'accord avec Heineccius et Potliier, alors ils sont inutiles, ou ils sont en opposition avec eux, et je me sens assez de zèle pour les brûler au pied du grand escalier... Vos doctrines sont infectées du double vice de pérégrinité et de nouveauté. Pour moi, qui suis Français, je protcsto contre l'importation de toute idée qui n'est pas éclose d'un cerveau français... Patience, je vous écrirai là-dessus une seconde lettre » (•). La rédaction de cette seconde lettre fut
(') Thémis, t. VIII, 2'p., pp. 109-111.