CHAPITRE IV
Vexât io7îs et actes de césaréopapie des Perrinistes. Leurs excès amènent une réaction. Les deux partis se balancent (i548-i55i).
Ami Perrin, conseiller et capitaine général, avait été chargé d'une importante négociation auprès de la cour de France. A son retour, il fit rentrer en ville avec lui sa femme et son beau-père, qui s'étaient réfugiés sur les terres de Berne afin d'échapper à une condamnation disciplinaire. Il intercéda pour eux, mais en vain. Le Conseil les fit emprisonner et décida d'instruire une procédure contre lui et de faire ainsi justice « des gros aussi bien que des petits, sans espargner personne ».
On accusait Perrin d'avoir fait à la cour de France des propositions pour obtenir le commandement d'une compagnie de chevau-légers, que le roi aurait entretenue à sa solde à Genève et qui lui aurait prêté serment. Perrin n'avait dit mot de cette affaire; c'était un des conseillers, Maigret, qui l'avait révélée.
L'interrogatoire prouva que Perrin avait été non pas traître, mais imprudent. En outre, il s'était montré arrogant et désobéissant vis-à-vis du Conseil. Déposé de tous ses emplois, il dut demander pardon à Dieu et à la justice ; puis, grâce surtout à Tappui des Bernois, il fut mis en liberté. Les adversaires de Perrin avaient cru le perdre en dénonçant des ouvertures qui semblaient dangereuses pour l'indépendance de Genève.
De leur côté, les amis de Perrin avaient répondu en dénonçant le dénonciateur Maigret, qui était depuis longtemps en correspondance avec les autorités françaises. On l'accusa d'intrigues auprès de la cour du roi, et d'espionnage parmi les • citoyens. Les Perrinistes circonvinrent si bien Messieurs de Berne, que ceux-ci obtinrent que Maigret, d'abord relâché faute de preuves suffisantes, fût accusé de nouveau. — Maigret, dit le Magnifique, était un riche réfugié français, ami de Calvin, qui avait rendu des services importants à la ville dans la guerre de i536 et dans ses démêlés avec les Bernois. Or ceux-ci lui en gardaient une vieille rancune. Après deux mois de détention, il fut banni des Conseils et fut bien près d'être cassé de la bourgeoisie.
Calvin avait redouté pis que cela : il avait craint le bannissement de Maigret et le triomphe de ses adversaires 1, car les esprits étaient extrêmement échauffés. A la suite d'une altercation survenue au Petit Conseil, il se produisit (i6 décembre 1547) véritable bagarre dans l'Hôtel-de-Ville. Calvin se jeta dans la mê-
* L'avis plus modéré n'avait prévalu qu'à u?ie voix de majorité.
lée et, par son intervention énergique, contribua, de concert avec les syndics, à rétablir l'ordre.
A la prière de Calvin, Farel et Viret vinrent à Genève au commencement de Tannée 1548, exhorter les membres du Conseil à l'union et à vivre « jouxte la paroUe de Dieu», sinon, disent-ils, «notre bon et souverain Dieu pourrait faire sa vengeance sur Genève, dans laquelle il a fait tant de grâces ».
Leur intervention eut pour effet que Perrin fut rétabli dans ses fonctions de conseiller et que Maigret ne fut pas déclaré déchu du droit de cité. Les adversaires s'étaient réconciliés, mais les factions n'avaient pas désarmé.
Le conflit disciplinaire, étroitement associé à la lutte des partis politiques, tendait même à devenir permanent. On murmurait contre l'exercice de la discipline ecclésiastique, contre la surveillance des mœurs par le Consistoire et par les ministres. La rentrée de Perrin dans le. Conseil et la promotion de P. Vandel au syndicat relevèrent la confiance des anticalvinistes. Perrin jouissait de plus de crédit que jamais. Ses difficultés avec le Consistoire avaient achevé de le rendre populaire dans une certaine classe de la nation.
Cependant Calvin obtient facilement l'expulsion d'un Auvergnat qui a fait des ballades et farces contre lui, « au déshonneur de Dieu et de sa parole ». Mais les Genevois influents * ne sont pas traités aussi sévèrement que les étrangers inoffensifs.
* Tels que Philibert Berthelier {Roget, op. cit., t. m, p. 44).
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Les ministres protestent dans leurs prêches et dénoncent les paillardises ; on en murmure d'autant plus et le Conseil les invite à lui venir révéler les choses sinistres qui se commettent par la ville au lieu de le publier en chaire (ig mars 1548).
Cependant l'énergie de Calvin assure à l'Eglise de Genève une certaine indépendance dans son domaine propre. Ainsi le Consistoire obtient (27 novembre 1547) de pouvoir répondre directement aux autorités ecclésiastiques du dehors. Auparavant, c'était le Conseil qui répondait, ce qui entraînait beaucoup de longueurs.
Du reste, le Conseil de Genève saisissait très volontiers et avec empressement les occasions de faire acte d'autorité et de régler lui-même, si possible, l'application de la loi évangélique. Il refuse net à Maigret d'épouser en secondes noces la cousine remuée de germaine de sa première femme. Quand le Consistoire déclare que le mariage est légitime, le magistrat lui répond que cela ne le concerne pas et il annule les promesses, en donnant comme prétexte l'honnesteté. — Ce fait montre clairement que les ordonnances matrimoniales de i545 n'avaient pas force de loi, car elles stipulent positivement que seule la parenté de cousins germains est un empêchement au mariage K
Calvin subissait ces actes de césaréopapie malgré lui, en protestant. Dès qu'une occasion favorable surgissait, il recommençait la lutte. Cette occasion s'offrit bientôt.
* Roget, op. cit., t. m, p. 54.
On s'était mis à porter des pourpoints croisés, contrairement aux ordonnances. Calvin protesta en chaire. Aussitôt le Conseil voulut essayer d'ôter aux ministres le puissant moyen d'action dont ils disposaient dans les cries et exiger qu'ils vinssent lui' faire rapport avant de faire des dénonciations publiques. Les ministres répondirent fièrement qu'ils suivraient dans leur office « selon ce à quoy sont appelés, et si on leur veult oster la liberté du ministère, qu'on leur baille congé ».
Ils n'admettent pas que le magistrat sorte de son domaine et mette le pied sur le leur. Ils se refusent à venir révéler à Messieurs les infractions aux édits disciplinaires, avant d'en parler en chaire, parce que, disent-ils, il faudrait amener des témoins et entamer une véritable procédure ; ce ne serait pas conforme à un texte biblique qui dit : « Il est écrit : Va et annonce à mon peuple, va en la maison du Rov ». L'ordre consacré par la Parole de Dieu est celui-ci : le peuple d'abord, le roi (le magistrat) ensuite ^
En donnant ces arguments au Conseil , Calvin expliqua qu'il insistait pour que les croix fussent interdites sur les pourpoints, par crainte des divisions.
Le Conseil avait ordonné au lieutenant de la justice et aux prédicateurs de ne plus s'occuper de l'affaire. Cependant les esprits ne se calmaient pas. Les adversaires de Calvin lui jouèrent même (septembre 1548)
1 Cet exemple montre d'une manière frappante à quel point on croyait pouvoir trouver une règle dans tous les versets de la Bible.
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un fort vilain tour, en faisant circuler dans les tavernes une de ses lettres adressée à Viret, où il s'exprimait en ces termes sur le compte des magistrats élus en 1545 : « Je ne sais ce qu'il faut attendre d'eux, car, sous le couvert de Christ, ils prétendent régner sans Christ ». L'affaire prit de telles proportions que Calvin dut appeler Farel à son aide. Le premier réformateur de Genève jouissait encore d'un grand crédit dans la cité. Il adressa (i5 octobre 1548) des reproches au magistrat et exprima son indignation de la manière dont on traitait Calvin : « Il n'y a, dit-il, homme sur la terre qui écrive de Jésus-Christ contre l'Antéchrist avec une telle efficace, et cependant, au lieu de lui porter honneur, on se moque de lui, aussi lui tirant la langue après... Or, de telles choses ne doivent être permises, car Calvin ne désire sinon le bien et l'honneur de la ville et des habitants ».
On le remercia. Mais, trois jours plus tard, on obligea Calvin à répondre article par article au sujet de la lettre incriminée ; enfin le Conseil prononça « que Calvin doibge mieulx faire son debvoir une aultre fois ».
De nouveau Farel frémit d'indignation et s'écrie : On ne devrait pas faire répondre ainsi l'homme « le plus excellent en science et sçavoir qui soit et qui a remontré... même à Luther et à Mélanchthon leurs fautes», tandis qu'on croit « un tas de gens mal complexionnés vivant par les tavernes, disant mal de lui et du magistrat ». — Farel disait la pure vérité. On buvait ardemment les propos de ceux qui atta-
quaient la personne de Calvin et l'ordre établi sous son influence. Le temps était déjà éloigné où personne n'aurait osé remuer les lèvres contre les ministres 1.
Les Perrinistes gagnaient du terrain. Leur chef était rétabli le i8 novembre dans son office de capitainegénéral et les élections judiciaires désignaient deux de leurs partisans et un modéré comme lieutenant et auditeurs.
Calvin avait le sentiment qu'on l'aurait laissé tranquille s'il avait consenti à renoncer aux admonestations. Mais il ne pensait pas en conscience pouvoir faire cette concession. « Comment, écrit-il, pouvons-nous nous taire, tandis que nous sommes contraints de voir des choses qui, même à Rome, seraient censurées ». Il se déclare prêt à dévorer en silence tous les affronts, pourvu qu'on ne mette pas d'entrave au règne de Christ 2.
Le Conseil voulut rétablir la paix : il invita Calvin et son collègue Poupin à un banquet de réconciliation. Une certaine détente s'ensuivit, mais ces réconciliations officielles étaient, selon l'expression de Calvin, comme des emplâtres étendus sur une plaie, qui la couvrent et ne la ferment pas.
Quelque temps après le magistrat fit lire en chaire un mandement solennel qui rappelait l'obligation d'observer les saintes ordonnances de Dieu, dans un
^ 0pp. Calp., t. XIII, p. 5i.
' Ibid., p. 126.
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temps où l'ire de Dieu et ses verges étaient déployées contre les hommes i.
Messieurs se plaignent que leurs mandements et statuts faits et publiés — « suyvant la réformation que nous avons prise de l'Evangile », — n'ont pas été observés selon leur intention et désir, mais plutôt méprisés. Ils reprochent aux ministres de la Parole de Dieu d'avoir été négligents et de n'avoir pas «fait leur devoir d'exercer leur office en admonestant et reprenant les vices et monstrant bon exemple, comme ils y sont tenus et que leur vocation le porte. »
Les collègues de Calvin, nous avons eu l'occasion de l'observer, étaient loin d'être tous irréprochables. Ainsi d'Ecclésia, pasteur à Vandœuvres, était accusé de pratiquer l'usure et d'altérer le sens des Ecritures ; de même la réputation du ministre Ferron n'était certainement pas sans tache.
Néanmoins le Conseil maintint d'Ecclésia à son poste et refusa, malgré Calvin et ses collègues, de transférer Ferron à la campagne. Il ne consentira à congédier ce personnage que lorsque ses fautes seront absolument notoires et qu'il ne pourra faire autrement. —
Au moment où la persécution sévit en France et amène à Genève des hommes distingués, tels que Bèze, Budé, Laurent de Normandie, etc., le magistrat con-
1 0pp. Calv., t. XIII, p. i58. — Ce document a probablement été rédigé par Calvin. En le publiant, les Seigneurs du Conseil suivaient un exemple donné récemment par Messieurs de Berne.
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tinue à entraver l'application de la discipline. Il prononce lui-même que la Cène sera remise au châtelain de Jussy, moyennant qu'il reçoive préalablement les remontrances du Consistoire. Le Conseil se montre encore plus indulgent envers Berthelier. Les ministres obtiennent cependant des mesures contre certains désordres. Il est interdit de se promener « par l'église » pendant les baptêmes, et les filles qui se sont mal gouvernées de leur corps reçoivent la défense de se marier en chapeaux à fleurs, comme si elles s'étaient honorablement comportées.
Calvin aurait voulu des mesures plus générales encore, par exemple contre ceux qui se prenaient en mariage et restaient longtemps sans s'épouser. Mais le Conseil décida qu'on demeurerait « joux la coustume ». — Cette expression dépeint parfaitement l'état d'esprit des Perrinistes ou Libertins. Ils sont décidément hostiles à toute mesure disciplinaire qui touche à la coustume, celle-ci fût-elle détestable. La popularité, la vie facile avant tout.
Le Conseil songeait à ne pas remplacer le ministre Ferron, destitué à la suite d'un scandale de mœurs, lorsque Calvin et ses collègues se fâchèrent tout rouge et s'écrièrent qu'-^on n'eust pas fait tant à un vallet d'estable», qu'on ne regardait ni à leur état, ni à la charge qu'ils devaient porter *.
Le Conseil dut céder. Il se dédommagea en obligeant les ministres à prêcher tous les jours le matin,
* R. C, 14 octobre 1549. — Roget, op. cit., t. m, p. iio.
sans demander leur avis. Puis, se posant en évêque, il fît des prescriptions liturgiques : il ordonna de dire l'oraison dominicale plus souvent et de réciter les commandements du Seigneur comme autrefois.
Il avait compté sans la ténacité de Calvin. Le réformateur répondit qu'il aimerait mieux mourir que se plier à des pratiques qui semblaient être « sorcerie et enchantement ^ ».
Le Conseil comprit qu'il serait inutile d'insister. Quelque temps après il fit une autre innovation. Trouvant que le service du dimanche, entre trois et quatre, empêchait «de se voir les ungs les aultres», il le transféra à deux heures.
Adversaires de Calvin et de la discipline ecclésiastique établie, les Perrinistes n'affichent pas des principes anti-religieux, ils admettent le principe théocratique sans hésitation. Aussi se montrent-ils aussi ardents que les Calvinistes à poursuivre un malheureux Roux Monet accusé d'avoir mal parlé contre les Syndics et MM. de Berne, d'avoir porté sur lui un livre de gravures obscènes, comme étant « son Evangile». On lui refusa un défenseur, on ne présenta pas aux Deux Cents la requête en grâce de ses parents; on le condamna à avoir la tête tranchée comme «homme de mauvaise vie, éminent entre les adversaires de la Parole de Dieu ^ ».
^ R. C, 28 octobre 1549.
^ Roget, op. cit., t. III, p. 114.
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Les deux partis, au dire de juges compétents, se balançaient à peu près au point de vue du nombre. Il suffisait d'un faible déplacement de voix pour changer la majorité et avec elle la direction du gouvernement. Les excès du parti perriniste détachèrent probablement quelques-uns de ses adhérents, car les élections du g février i55o furent favorables aux amis de Calvin. Le conseiller Corne, calviniste décidé, prit la place de Perrin comme premier syndic.
Immédiatement l'attitude du magistrat à l'égard des mesures disciplinaires proposées par les ministres se modifie ^ On procède à une Visitation annuelle de maison en maison pour interroger hommes et femmes sur leur foi, pour discerner les ignorants et endurcis d'avec les chrétiens. On décide que pour les serviteurs et chambrières la Visitation se fera deux fois par an, à Pâques et à Noël. On sévit contre un personnage qui depuis quatre ans n'a pas pris la Cène, contre un autre qui ne sait pas son credo. Le Consistoire (sur les observations de Calvin) oblige les personnes qui assistent à un baptême à écouter le sermon, sous peine de cinq sous d'amende.
Calvin ne néglige aucune parole, aucun fait qui risquerait de porter atteinte à l'institution théocratique. Dans la lecture publique du sommaire du procès d'un faux monnayeur, il était dit « qu'il estoit venu pour la Parole de Dieu et qu'il alloit tous les jours au sermon». Calvin, ayant eu connaissance de cette ob-
^ Roget, op. cit., t. III, pp. 1 19 et ss.
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servation, estima qu'elle compromettait gravement rhonneur de Dieu. Il obtint qu'une autre fois on ne reproduirait plus une affirmation semblable, même si elle résultait des aveux du condamné.
Calvin profite aussi delà bonne volonté du magistrat pour attirer son attention sur la « diversité du peuple quant aux festes » qui tombent sur un autre jour que le dimanche ; les uns, dit-il, ouvrent leur boutique, les autres pas, ce qui est «une division scandaleuse* ».
Le Conseil persuadé de la nécessité d'une règle religieuse uniforme, arrête « que telles fêtes ne se fassent plus » et il transporte spontanément la Cène de Noël au dimanche le plus rapproché du jour de la fête.
Grande fut la surprise de Calvin. Il était presque stupéfait. Il avait simplement voulu que ces jours de fêtes, qui n'étaient pas des dimanches, toutes les boutiques restassent ouvertes. On lui accordait davantage, tout ce qu'il désirait, ce qu'il eût à peine osé demander
Le Conseil favorise l'exercice de la discipline en sévissant contre les officiers du lieutenant de la justice qui, au lieu de châtier les gens qui ne vont pas au sermon, boivent avec eux pendant le culte. Les officiers de Jussy reçoivent l'ordre de traduire les délinquants devant le Consistoire dès que le ministre du
* R. C, II novembre i55o.
2 II n'est, à notre avis, nul besoin de supposer que Calvin a usé ici d'un léger artifice. Cf. Roget op. cit., t. m, p. 124.
lieu les en requerra. Mais le magistrat réprime les excès de subordonnés trop zélés; il n'admet pas l'espionnage, il blâme le lieutenant qui s'informe auprès des chambrières et des serviteurs si on joue chez leurs maîtres. —
Les réfugiés continuaient à immigrer en grand nombre. Ayant souffert pour la religion, ils étaient tous très attachés à Calvin, chef de l'Eglise réformée. Les Perrinistes comprirent très vite que la présence des étrangers était menaçante pour leur influence. Ils auraient voulu leur fermer la porte des conseils et ne les admettre à participer au Conseil général qu'après un délai de vingt-cinq ans.
« La vérité de leur crainte estoit que les dits bourgeois par leurs suffrages ne missent en office les mieux affectionnés à la réformation, laquelle ils taschoient de modérer^ ».
Les élections du 8 février i55i témoignèrent que la force respective des partis n'avait pas changé et qu'ils se balançaient à peu de chose près. Les compagnons et amis de Perrin, par leurs allures tumultueuses, provoquaient desdébats et esclandres. Uneéchauffourrée se produisit au moment où arrivaient les ambassadeurs bernois pour le renouvellement de la combourgeoisie avec Genève, puis on montra du doigt des étrangers en criant tue tue, et trente personnages sous prétexte de jouer à la paume, dérangèrent Calvin en faisant du bruit pendant une de ses leçons. Enfin
^ Michel Roset, Chroniques, 1. v, c. 3i.
un des chefs perrinistes, Philibert Bertheher, s'abstenait de la Cène et des sermons, refusait comme par le passé de confesser ses torts au Consistoire et contestait même à ce corps le pouvoir d'excommunier. On répétait dans la ville ses propos frondeurs et rebelles. Calvin pria le magistrat d'agir et rappela qu'il avait été parlé en Conseil général « n'y avoir aultre chastiment à l'Eglise que celui-là», celui de l'excommunicationi.
Le Conseil, n'osant donner raison ni à Calvin, ni à ses contradicteurs, répondit qu'il examinerait le texte des édits avant de prendre une décision. En attendant il interdit à Philibert Bonna, Perriniste impénitent, de siéger au Consistoire, dont il faisait partie comme ancien. — Par un frappant contraste, le lieutenant de la justice, Pernet Desfosses, déployait alors un zèle extrême à réprimer la débauche, les désordres et les insolences. Il se plaignait même que la peine infligée aux blasphémateurs fût trop faible-. Les ministres en prirent occasion pour rédiger un projet établissant « quelque bon ordre tolérable sur les serments frivoles, blasphèmes, despitemens et renuncemens de Dieu ». Comme on peut le présumer ces propositions étaient fort rigoureuses, aussi Messieurs les adoucirent-ils avant de les adopter.
L'ordonnance défendait de jurer le nom de Dieu sous peine de cinq sols d'amende, de baiser terre et de crier à Dieu merci. En cas de double récidive le
1 R. C. i3 avril i55i.
■2 21 juillet i55i. Roget, op. cit., t. m, p. i53.
coupable payait soixante sols et passait un jour et une nuit en prison «en pain et eau». Une quatrième condamnation entraînait de plus la «privation de la cité» pour trois mois.
Les blasphèmes, « despitements et renuncements » étaient punis plus sévèrement. Le délinquant devait dès sa première faute passer deux jours et deux nuits en prison «en pain et eau», baiser la terre publiquement, demander pardon à Dieu, et payer vingt sols d'amende.
Si quelque infraction à ces ordonnances^ se passait dans votre logis, vous étiez obligé de la révéler à la justice sous peine d'amende.
Dans une cité dont Dieu est le souverain, il ne doit pas être permis d'outrager sa majesté et de porter atteinte'à son honneur; le magistrat et la justice civile sont obligés de veiller à cet égard et de sévir rigoureusement contre les coupables, de peur d'attirer sur eux et sur la ville le juste courroux du souverain offensé, et afin que «l'exclamation de Isaie contre les dominateurs de la terre ne soit estendue sur ledict magistrat».
* Les 0pp. Calv. (t. x, p. 69) donnent le texte du projet de Calvin, 2° du premier projet examiné par le Petit Conseil le 23 novembre et 3° de Tédit passé le 25 décembre i55i. On remarquera que le texte adopté ne dit rien d'un pardon à demander «à la porte du temple» ou «à l'issue du sermon». Il ne parle pas non plus de mise au colier, ni de flétrissure au front ou de bannissement perpétuel. Les propositions de Calvin avaient donc été fortement adoucies et ce qui aurait donné à la peine un caractère ecclésiastique avait été soigneusement écarté.