‹ La theocratie à Genève au temps de CalvinChapitre 12 sur 25 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Calvin accusé d'entendre mal U Ecriture. Procès de Bolsec. Affaire Trolliet. Le ynagistrat perriniste déclare « sainte» la doctrine de « r Institution chrétienne ».

On avait surtout attaqué l'application sévère du système disciplinaire de Calvin ; on va maintenant attaquer son dogme favori et le fondement même de sa doctrine; on l'accusera «d'entendre mal l'Ecriture » et de « parler contre icelle ».

Un nouvel adversaire se lève, plus dangereux que les autres, puisqu'il cherche à saper par la base l'autorité dont jouit Calvin comme interprète fidèle de la Parole divine. C'est Bolsec, ancien carme, médecin de M. de Palais, gentilhomme ami de Calvin, établi à Veigy, dans le Chablais. Bolsec aimait à dogmatiser. Il fut peut-être engagé par quelqu'un des adversaires politiques de Calvin à entrer ouvertement en lutte avec lui. A deux reprises déjà, Bolsec avait attaqué la doctrine de la prédestination au service de la « congrégation », lorsque, le i5 octobre i55i, il entama

une nouvelle discussion Calvin, pendant une heure, s'efforça de lui montrer par des citations de la Bible et de saint Augustin que l'élection éternelle a été enseignée par l'Eglise, depuis le commencement, par tous ceux qui l'ont édifiée.

Le lieutenant fait alors arrêter Bolsecet le conduit en prison comme rebelle à la doctrine ecclésiastique et le jour même, les ministres demandent au Conseil de le faire interroger sur une liste de dix-sept questions.

Tout d'abord le prévenu se défend avec habileté et modération : il déclare que tout est sainct dans les écrits de Calvin, sauf la doctrine de la prédestination, contraire aux enseignements de l'Ecriture.

Mais ensuite, accusé par Calvin et Farel d'avoir «blasphémé Dieu », et voyant le magistrat peu au clair sur le degré de gravité des paroles « contre l'Evangile » qu'on lui reproche, Bolsec ne se borne plus à se défendre, il attaque. Il atfirme que la foi ne dépend pas de l'élection. Ceux qui disent que ceux que Dieu a élus sont délaissés par lui en leur aveuglement, parce qu'il le veut ainsi, font déshonneur à Dieu, « et entendent mal l'escripture sainte et parlent contre icelle, du nombre desquels est le sieur Calvin ».

De plus, Bolsec soutient l'universalité de la grâce et nie que la prescience de Dieu exige la prédestination. Dieu, dit-il, n'a pas « prescience d'une chose plutôt que d'une autre, car en lui n'y a prétérit ni futur, mais toutes choses sont présentes ». La faute

1 0pp. Calv., t. VIII, p. 145 et suiv.

de ceux qui ne croient point vient « de leur mespriz ou rébellion, non du décret de Dieu... car l'homme, après la chute, n'a pas été entièrement dénué de libéral arbitre, mais son arbitre est demeuré « navré et corrompu ^ ».

C'est une attaque en règle contre le déterminisme calviniste. L'adversaire, dans ses réponses nettes et fermes, témoigne d'une conviction assurée et mûrie par la réflexion et l'étude. Ce qui est très grave, c'est que Calvin est accusé par lui d'infidélité à la Parole de Dieu. Si Bolsec a raison, Calvin cessera d'être l'interprète sûr et authentique de la loi évangélique.

Calvin réfute longuement les thèses de Bolsec. Son grand argument est l'enseignement de saint Paul, auquel s'accorde saint Augustin parmi les docteurs anciens. Les deux adversaires ont les mêmes armes et se tiennent sur le même terrain. Ils confessent que « tous les articles de la foy et les doctrines qui sont enseignées en l'Eglise de nostre Seigneur se doibvent prouver par plusieurs sentences et authorités de la saincte escripture, entières, manifestes et évidentes ». C'est un duel : il faudra qu'un des deux succombe.

Bolsec, enhardi peut-être par le retour de Perrin, demande que — conformément à la loi — Calvin, son accusateur, se constitue prisonnier, et qu'il soit obligé de répondre aux demandes qu'il lui présentera. Il veut que le magistrat « vérifie par la Parole de Dieu », s'il est en erreur et si les ministres n'enseignent pas une « opinion non conforme à la Parole de Dieu ». Il dé-

1 21 octobre i55i [0pp. Cali>., t. viii, p. i6o, i6i).

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sire qu'ainsi « soit donnée louange à la vérité... et soit maintenu et exalté l'honneur de Dieu par sus tout», et que l'Eglise du Seigneur soit « repeue et nourrie de sa propre et légitime pasture de vérité, recueillie au pur champ de la saincte escripture, non ailleurs, sans y adjouster ou diminuer * ».

Deux jours de discussion entre Bolsec et les ministres laissent le Conseil fort embarrassé et perplexe. Il trouve que ces matières sont « grandes et difficiles » (27 octobre). Sur la proposition des ministres, il décide que les deux parties rédigeront par écrit leurs opinions et qu'on demandera le conseil des «églises chrestiennes». Calvin estime en effet que c'est le devoir du magistrat de consulter les autres églises, lorsqu'il ne se sent pas suffisamment éclairé par ses propres ministres.

En attendant le résultat de la consultation le procès suit son cours. Six jours sont consacrés à l'audition des témoins et à deux reprises on repousse la requête de Bolsec, qui demande à être libéré. La discussion entre les deux adversaires continue serrée. Bolsec reproche surtout à Calvin d'enseigner que Dieu contraint les hommes à pécher, ou qu'il les nécessite sans contrainte; car, dit-il, si «les méchants n'ont fait que ce que Dieu ordonne, ce pourquoi ils sont créés, et à quoi ils sont nécessités, comment se peut-il entendre que Dieu soit exaspéré et provoqué à ire, comme l'Ecriture sainte témoigne?»

Calvin repousse très vivement l'accusation d'avoir

^ Ibid., p. 173.

écrit que « Dieu nécessite les hommes à pécher ». Sans doute, la volonté de Dieu, comme cause suprême, est la nécessité de toutes choses, mais elle n'est pas « une tyrannie ni un plaisir sans raison », elle est plutôt « la vraie reigle de tout bien » . Ensuite, les hommes ne sont point contraints « à bien faire ne à mal », mais ceux qui font le bien, le font d'une franche volonté que Dieu leur donne par son Saint- Esprit; ceux qui font le mal, le font de leur volonté naturelle, qui est corrompue et mauvaise. Enfin, ditil, Bolsec enseigne une hérésie en disant que l'élection ne précède point la foi ^

Calvin se place exclusivement au point de vue de l'activité divine; d'après lui. Dieu, dont la volonté est cause suprême, donne la foi. Bolsec se place tout aussi exclusivement au point de vue de l'activité humaine; d'après lui, la foi chez l'homme résulte de l'exercice de son libre arbitre.

Dans la prison où il languissait, Bolsec composa une pièce de vers où il exprime des sentiments de confiance en Dieu, se donne comme une victime de la haine des ministres qui demandent sa mort, et afïirme de nouveau que Dieu n'induit ni ne nécessite l'homme à pécher. Il en communiqua un double à son protecteur, M. de Falais et un autre à Ph. Bonna % un des chefs du parti perriniste.

Pendant ce temps la Vénérable Compagnie avait

' Ibid., p. 178-183.

2 M. de Falais avait écrit à deux reprises au Conseil en faveur de Bolsec.

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écrit aux Eglises suisses une lettre violente, où elle traitait Bolsec de peste: elle leur demandait de venir au secours de la « doctrine de Christ, mise en péril par les sacrilèges de ce forcené ».

Les réponses arrivèrent dans le commencement de décembre; elles ne condamnaient que faiblement la rébellion de Bolsec. Les ministres de Berne conseillent de ne pas traiter avec une trop grande sévérité ceux qui se trompent, d'autant que beaucoup de bons esprits ont jugé qu'il faut s'exprimer avec beaucoup de circonspection au sujet de cette doctrine de la prédestination; ils citent même les passages de l'Ecriture favorables à l'universalité de la grâce.

De son côté le gouvernement bernois se prononce contre les mesures de rigueur, contre une « punition de corps ou de vie », qui aurait les plus fâcheuses conséquences pour la Réformation évangélique. Il conseille de procéder contre Bolsec par fraternelles et chrétiennes admonitions et persuasions.

Les Zurichois blâment le ton aigre et violent de l'épître des ministres de Genève et estirnent simplement que Bolsec a dépassé la mesure.

Les Bâlois, au contraire, jugent que Bolsec raisonne en sophiste et est entaché d'hérésie sur plusieurs points. Mais leur indignation n'est rien, comparée à celle des Neuchâtelois qui, sans qu'on les ait officiellement consultés, écrivent en traitant Bolsec d'instrument de Satan, de personnage profane qui se vautre dans les choses sacrées comme un porc immonde fouillant le sol avec son groin impur.

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En somme, la consultation n'était pas très défavorable à Bolsec. Il le comprit si bien, qu'il déclara s'en tenir à ce que les Eglises avaient écrit.

Le 22 décembre i55i, le Conseil rendait son arrêt et, devant le refus de Bolsec de rétracter ses opinions, le condamnait au bannissement à perpétuité, pour avoir prononcé des paroles scandaleuses, avoir médit des ministres de la cité et les avoir accusés de prêcher fausse doctrine ^

Le jugement se fondait donc moins sur les erreurs de Bolsec que sur l'avis des Eglises de Berne, Baie et Zurich, qui le condamnaient, et sur le trouble qu'il pouvait faire en l'Eglise. Au contraire, la sentence, prononcée le lendemain, disait expressément que Bolsec, « convaincu par les Saintes Ecritures» de la fausseté de son opinion contre la « pure religion évangélique », était «digne de griève punition corporelle».

L'exil était une peine fort légère pour un étranger, surtout pour un étranger dont Calvin et Farel avaient jugé les opinions être blasphématoires.

La décision du magistrat donnait tort à Bolsec, mais elle ne donnait pas entièrement satisfaction à Calvin. Celui-ci restait l'interprète de la Parole de Dieu dans l'Eglise genevoise. Cependant, le Conseil

* Le texte du jugement mentionne la longue détention de Bolsec, et surtout la requête des seigneurs de Berne, comme la cause du traitement gracieux qu'on lui faisait. Roget suppose qu'il y eut une sorte de transaction entre ceux qui auraient voulu l'absoudre et ceux qui auraient insisté pour un châtiment plus sévère.

se refusant à prêter à la doctrine calviniste de la prédestination l'autorité absolue d'une doctrine indubitablement et entièrement conforme à la Parole de Dieu, il planait un doute sur l'infaillibilité de l'interprétation calvinienne, il v avait une fente pratiquée dans le bloc de la théocratie genevoise, que Calvin voulait aussi systématique, aussi complète, aussi achevée que la théocratie papale.

— La discussion, en rendant la matière de la prédestination fort familière aux membres de l'Eglise, donna certainement aux Perrinistes des armes théologiques dont ils sauront se servir. Mais, d'autre part, les gens pieux^ « sachant que leur salut est fondé dans le conseil éternel et invisible de Dieu », en reçurent assurance et consolation ; — c'est du moins ce que nous affirme Michel Roset.

Un mauvais vent soufflait contre Calvin et ses amis à Genève. Philibert Bonna, membre du Consistoire, avant soutenu Bolsec, ses collègues, les autres anciens, déclaraient qu'ils aimeraient mieux mourir que de siéger avec lui ; Balthasar Sept et Gaspard Favre protestaient contre l'interdiction de donner leurs prénoms aux enfants qu'on baptisait (c'étaient les noms de deux des rois mages). Aux élections des syndics, le 7 février i552, un seul partisan de Calvin fut nommé. La faveur populaire était revenue aux Perrinistes. On ne tarda pas à s'en apercevoir aux actes d'autoritarisme

césaréopapique du nouveau magistrat. — Ainsi le Conseil fait des remontrances à Calvin, par ce que B. Sept et Ph. Bonna se plaignent qu'il les ait accusés à tort de s'être moqués de lui* Le Conseil approuve les ministres d'Ecclésia et Fabri qui se sont refusés à une mutation de paroisses décidée par la Vénérable Compagnie et désigne de son propre chef le ministre Bourgoin pour occuper le poste de Jussy.

En vain les ministres protestent que Messieurs « ne devoyent, ne pouvoyent ainsi procéder pour mettre ou changer les ministres, et que c'estoit rompre Tordre de police ecclésiastique ». Bourgoin, qui aurait préféré déposer le ministère plutôt que d'aller contre l'avis des ministres, est obligé de céder sur les instances de ses frères, devant l'obstination du Conseil.

Ainsi que nous l'avons remarqué, les attaques de Bolsec et la consultation des Eglises suisses avaient eu pour effet d'ébranler l'autorité de Calvin comme interprète de la Parole. Les mécontents ne se firent pas faute de profiter de cet avantage.

Un des trois acolytes de Perrin, Trolliet, notaire, ancien moine et ancien candidat au ministère, évincé par Calvin, se mit à attaquer l'enseignement du réformateur et parla des « contrariétés » qui se trouvent en ses écrits ^. Il opposait aussi l'enseignement de Mélanchthon sur la prédestination, à celui de Calvin.

Calvin, sentant son autorité sérieusement menacée et déjà plus ou moins entamée, appelle à son aide le

* 0pp. Calv., t. XIV, p. 336.

fidèle et dévoué Farel. Il se plaint au Conseil qu'on parle « déshonnêtement de lui et autres Français », il dénonce le teinturier Cassinis et Trolliet et demande qu'on donne tel ordre qu'il puisse « icv servir en clarté de cœur et repos de sa conscience». Farel, de son côté, prie Messieurs « d'avoir la Parolle de Dieu, ledit ministre [Calvin] et aussi les estrangiers de bonne part pour recommandés • ».

Un mois après, la situation est encore plus menaçante : dans la ville on parle contre la doctrine prêchée par Calvin et les adversaires du système disciplinaire se plaignent de propos tenus par les ministres, tandis que Calvin menace de démissionner, si on ne prend pas des mesures de répression. Il aimerait mieux être déchargé de son office que d'y soufïrir tant 2.

Le conflit avec Trolliet n'était pas encore réglé. — Les deux antagonistes sont entendus par le Conseil et (i'^'" septembre) entrent en discussion sur les passages incriminés de l'Institution chrétienne. Le Conseil leur ordonne de mettre par écrit leurs opinions, afin qu'il puisse se prononcer et engage Calvin à ne prêcher en scandale de personne.

Trolliet avait repris l'arme dont Bolsec s'était servi: il accusait Calvin de dire et écrire que Dieu nécessitait les hommes à pécher. Calvin répondait que les méchants pèchent de 7îécessi té, mais non pas que l'homme est nécessité à péché par l'ordonnance et volonté de

1 R. C, 29 juillet i552.

R. C, 29 août i552 .

Dieu. Celui qui pèche ne peut pas dire pour son excuse qu'il y soit forcé.

Calvin est si bien convaincu de la vérité et de la biblicité de son point de vue qu'il s'écrie : « Et je prouve si- bien et deuement ceste doctrine par TEscripture saincte qu'il est impossible à homme vivant d'y résister ». Enfin il ajoute ces paroles qui nous permettent de lire jusqu'au fond de sa conscience : « Quant à moy... estant assuré en ma conscience que ce que j'av enseigné et escript n'est point creu en mon cerveau, mais que je le tiens de Dieu, il fault que je le maintienne, si je ne voulois estre traistre à la vérité K » Enracinée en son âme et conscience, la certitude de la vérité divine de sa doctrine est telle, qu'il la maintiendra malgré tout, envers et contre tous.

Tandis que l'autorité de l'interprète de la Parole de Dieu est ainsi mise en question, les opposants se permettent maintes insolences et les mauvaises langues se délient. Le trio Bonna-Berthelier-Sept accompagne maître Ravmond Chauvet jusque devant le Consistoire en l'invectivant; dame Landru, bien que bannie, rentre en ville et affirme que les livres de Calvin sont pleins d'erreurs et de scandales; d'autres vont disant que Calvin fait jurer les étrangers entre ses mains et fait Dieu auteur du péché ".

Il fallait nécessairement sortir d'incertitude : ou bien

^ 0pp. Cal., t. XIV, p. 382.

■2 Roget, op. cit., t. III, p. 244, 245.

la doctrine de Calvin est fausse et non conforme à la sainte Ecriture, ou bien elle est vraie et conforme à la Parole de Dieu. Si elle est vraie, il faut que le magistrat le dise et fasse respecter la vérité : l'honneur de Dieu l'exige. Si, au contraire, la doctrine de Calvin est fausse, il faut le mettre en demeure de se soumettre, de renoncer à ses erreurs et, s'il s'v refuse, le renvoyer et le démettre du ministère.

Or, s'il était relativement facile aux Perrinistes de faire résistance à la discipline ecclésiastique et de semer des doutes sur la conformité de l'enseignement de Calvin à la Parole de Dieu, en s'appuvant habilement sur les écrits de Mélanchthon, il leur était bien difficile, pour ne pas dire impossible, de chasser une seconde fois le réformateur. S'ils osaient aller jusquelà en poussant Calvin à bout, ils s'exposaient à soulever une tempête révolutionnaire. On pouvait trouver l'autorité de Calvin comme interprète de la Parole de Dieu excessive, dangereuse pour la liberté individuelle, on pouvait attaquer tel ou tel point de sa doctrine, telle de ses exigences, mais comment se passer de lui, qui trouver pour le remplacer? On se souvenait encore de ce qu'étaient devenues l'Eglise et la cité entre le départ forcé et le retour de Calvin; que deviendrait Genève sans cet homme de génie, sans cette volonté de fer ; où trouver le docteur qui présiderait à l'explication et à l'application de la loi évangélique?

La Seigneurie est favorablement disposée pourTrolliet, mais elle sera forcée pour sortir de ce dilemne de

donner raison à Calvin, d'autant plus que Farel et Viret, les auteurs premiers de la Réformation de Genève, sont venus s'employer en faveur de leur ami et défendre la doctrine de l'Institution chrétienne.

Finalement le Conseil prononce et déclare « ledit livre d'Institution estre bien et sainctement faict et sa doctrine estre saincte doctrine de Dieu et que l'on le [Calvin] tient pour bon et vray ministre de ceste cité, et que dès icy à l'advenir, personne ne soit ausé parier contre ledit livre ny contre ladite doctrine... ^ ».

Calvin a arraché à un magistrat perriniste, donc hostile à son influence, cette déclaration catégorique : sa doctrine est la sainte doctrine de Dieu. Son autorité d'interprète de la Parole de Dieu est ainsi officiellement confirmée et désormais, au moins en principe, il ne sera plus permis d'attaquer son enseignement et de jeter le doute sur sa fidélité à l'Ecriture.

Trolliet, pour se dédommager, obtint du Conseil un arrêt disant qu'on le tenait pour homme de bien et bon citoyen.

Certes, Calvin ne dut pas être satisfait que ce personnage coupable d'avoir attaqué la sainte doctrine ne fût pas châtié, mais, somme toute, la victoire lui demeurait et il n'aurait pu obtenir davantage.

M. Roget remarque que l'arrêté en faveur de Trolliet— rendu un an après le bannissement de Bolsec — atteste combien le Conseil était peu dominé par le désir de complaire à Calvin.

^ R. C, 9 novembre i552, fol. 3oi .

D'autre part, dirons-nous, rien ne montre mieux que l'issue de ce conflit entre Trolliet et Calvin, à quel point le Conseil, en dépit de ses propres sentiments, est obligé par le principe et les nécessités de l'institution théocratique, de se faire le gardien de la doctrine de Calvin et le garant de son autorité.

A ce moment, et comme pour se dédommager de ce qu'il a été obligé de concéder, le Conseil prend de nouveau sous sa protection le ministre d'Ecclésia, partisan de Bolsec et adversaire de Calvin. Il décide aussi qu'à l'avenir on ne refusera plus d'accepter les noms de baptême de Balthasar Sept et de Gaspard Favre, lorsqu'ils se présenteront pour les donner à des enfants en qualité de parrains.

« Ce ne sont que complications, troubles et désagréments... Il ne se passe pas de jour qu'une nouvelle douleur ou un nouveau souci ne m'assaille... » écrit Calvin à Mélanchthon — Heureusement, tous les membres du Consistoire sauf un (Bonna sans doute), étaient étroitement unis et animés d'une grande résolution pour soutenir les droits de l'Eglise et réprimer l'insolence des « méchants », celle de Balthasar Sept et consorts".

Les ministres réussirent, par leur persévérance, à

* 0pp. Calv. t. XIV, 1676.

^ Ibid. n» 1678. Lettre de Calvin à Farel.

se débarrasser de leur peu édifiant collègue d'Ecclésia. Le beau-frère et l'épouse du dit ministre vinrent à leur aide en l'accusant de trop fréquenter les tavernes et « un tas de blasphémateurs qui n'ont point de zèle de Dieu, comme Vandel, de la xMare, J.-P. Bonna, les Balthasar Sept, le capitaine Perrin^» Le Conseil, plein d'indulgence pour son protégé, lui accorda à deux reprises un sursis pour chercher ailleurs parti. Messieurs de Berne, toujours aimables pour les ministres qui avaient maille à partiravec Calvin, le placèrent au Grand Sacconex : ils estimaient sans doute que de tels personnages leur seraient entièrement dévoués.

— Les adversaires de Calvin faisaient tout pour se maintenir au pouvoir et accroître leur puissance. Quatre mois déjà avant les élections ils s'occupèrent de travailler l'opinion publique en répandant le bruit d'une conspiration des réfugiés contre Genève. La mèche fut éventée, mais le résultat désiré n'en fut pas moins atteint: les Perrinistes triomphèrent le 5 février i553. Perrin cumula les fonctions de premier syndic et de capitaine général. Son parti s'efforça d'exclure les Calvinistes des conseils. Au lieu de mettre simplement en réélection les seize membres du Petit Conseil, on décida d'ajouter à leurs noms une liste supplémentaire de huit candidats et de choisir parmi vingt-quatre noms. Cette manœuvre réussit pleinement. Quatre nouveaux membres entrèrent au Conseil, dont trois étaient des adhérents prononcés de Perrin.

^ Roget. op. cit. t. III, p. 258.

Dans leur autoritarisme ombrageux et leur haine du pouvoir ecclésiastique, les Perrinistes ou Libertins trouvèrent mauvais que les ministres qui avaient droit de cité assistassent au Conseil général. Et cependant les ministres ne faisaient en cela que s'acquitter d'un devoir imposé par leur serment de bourgeois.

Calvin prit la défense de ses deux collègues visés par cette mesure. Il fit remarquer qu'ils n'étaient pas tels que des prêtres, puisqu'ils ne se voulaient pas soustraire à l'obéissance des juges temporels. Ce fut peine perdue. L'occasion d'humilier les ministres était trop belle. Le Conseil décida que les ministres en office seraient dispensés de venir au Conseil général K

Les Perrinistes se préparaient aussi à remettre en question devant les Conseils le droit d'excommunication, déjà souvent contesté au Consistoire, mais que ce corps n'avait cessé d'exercer. Enfin, ils prenaient des mesures contre les réfugiés parce qu'ils voyaient bien de quel côté étaient leurs sympathies. Ils s'efforçaient de les tenir à l'écart des affaires publiques et leur cherchaient querelle dans toutes les occasions possibles. Pour leur être désagréable, on leur ôta leurs armes et on les obligea à laisser leurépéeà la maison. Les réfugiés et leurs amis protestèrent contre cet outrage, il y eut des discussions passionnées et plusieurs fois des paroles on en vint aux coups ^

» R. C, i6 Mars i553.

- Rogeîj op. cit.. t. III, p. 287 et ss.

Toujours désireux d'irriter Calvin, le Conseil, qui avait envoyé le ministre Bourgoin à Jussy de sa propre autorité, l'en rappela de la même façon, pour le remplacer par Des Gallars et éloigner ainsi de la yille le plus fidèle et le plus capable des collaborateurs de Calvin. Celui-ci comprit que le coup était dirigé contre lui et il offrit de se retirer.

La lutte entre les deux partis atteint à ce moment le plus haut degré d'intensité et Ton constate une recrudescence d'affirmations contre la foi reçue ^ En pleine congrégation un homme se dit Christ et grand prophète, ailleurs un autre parle de la « fottue prédestination », prétend que la sainte Ecriture n'est que papier et encre et qualifie les ministres de « faux prophètes ». Ces hétérodoxes sont promptement bannis parce qu'ils sont étrangers. Les Geneyois, plus raisonnables, ne s'enhardissent guère jusqu'à attaquer les doctrines fondamentales du christianisme; ils s'insurgent plus volontiers contre les exigences de la discipline ecclésiastique. S'ils attaquent la doctrine, c'est dans ce qu'elle a de spécialement calviniste, par esprit d'opposition au chef de l'Eglise de Genève plutôt que par esprit d'impiété.

^ Roget, ibid., pp. 293-295.

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