CHAPITRE VI
Procès de Michel Servet. Il est condamné et brûlé pour avoir cherché à renverser les a vrais fondements » de la religion chrétienne et s être « dressé contre la majesté divine et Sainte Trinité ».
Le. procès et la condamnation de Bolsec étaient le prélude d'un procès et d'une condamnation qui allaient mettre au jour les liens de filiation qui rattachent la théocratie calviniste à la théocratie papale.
Le dimanche i3 août i553 on arrêtait à Genève Michel Servet, à la demande de Calvin, « afin qu'il n'infectât plus le monde de ses blasphèmes et hérésies ». Servet, accusé d'hérésie par l'inquisition, s'était évadé quelques semaines auparavant des prisons de Vienne, où il avait été condamné [ly juin) à être « bruslé tout vif à petit feu ».
Que venait-il faire à Genève? Il savait qu'un partisan et ami de Calvin, Guillaume Trie, l'avait dénoncé à un Lvonnais comme l'auteur du livre hérétique i^es-
titutio Christianismi K II savait que Calvin le regardait comme un instrument pernicieux des dessins de Satan.
Avait-il été attiré par les ennemis de Calvin? Cela est peu probable. Perrin et ses amis n'auraient pas songé à appuyer un homme condamné pour hérésie. Servet ne faisait vraisemblablement que passer par Genève. Mais c'était de sa part une grande imprudence et un acte de témérité d'avoir franchi les portes de la cité de Calvin. Peut-être voulait-il se rendre compte par lui-même du degré d'autorité dont jouissait le réformateur et voir s'il était vrai que le parti au pouvoir tenait en échec son influence.
Quoiqu'il en soit, des poursuites sont aussitôt commencées contre lui et Calvin qui en a eu l'initiative y prend une part active. A son instigation, un réfugié français, son secrétaire, Nicolas de la Fontaine, consent à jouer le rôle de dénonciateur et se constitue
* Trie avait fourni à son correspondant lyonnais la preuve de son affirmation en lui envoyant des lettres écrites par Servet à Calvin, qu'il avait pour ainsi dire arrachées au réformateur. — Trie voulait prouver à son correspondant que les réformés, bien loin d'avoir « introduit une licence pour mettre confusion partout », ne souffraient pas que le nom de Dieu fût blasphémé, tandis que, malgré la police de la belle hiérarchie qu'ils magnifient tant, les papistes souffrent entre eux un homme qui imprime des livres pleins de blasphèmes. — Trie nous paraît avoir agi de son propre chef dans toute cette affaire, sans avoir été aucunement poussé par Calvin. Le style de ses lettres est celui d'un Calviniste convaincu, mais ce n'est pas celui de Calvin, comme le suppose Roget dans le tome iv de son Histoire du peuple de Gejiève, p. 21. — Cf. 0pp. Calp., t. VIII, p. 835 et ss.
prisonnier en même temps que l'accusé. C'était la condition nécessaire pour qu'une action criminelle fût intentée.
Le premier interrogatoire eut lieu le i5 août devant le lieutenant Tissot, d'après trente-neuf articles rédigés par Calvin. — L'accusation portée contre Servet est triple. En premier lieu il attaque la Trinité, en disant qu'elle est « ung Dieu party en trois », c'est-à-dire « un diable à trois testes comme le cerberus que les poètes anciens ont appelé le chien d'enfer ». En second lieu il attaque le baptême des enfants le traitant d'invention diabolique et de « faulseté infernale». Enfin, dans la personne de Calvin, il a diffamé par livre imprimé la doctrine qui se prêche en l'Eglise de Genève, prononçant toutes les injures et les blasphèmes qu'il est possible d'inventer.
Servet avoue qu'il a parlé contre le baptême des enfants et enseigné qu'on ne commet point de péché mortel jusqu'à l'âge de vingt ans. Il reconnaît qu'il a pris le mot de personne (dans la Trinité) dans une autre acception que les contemporains; il dit qu'il a rendu à Calvin injure pour injure et a montré qu'il errait en beaucoup de passages. Enfin il afïirme que ses propres opinions sur la Trinité sont celles des premiers docteurs après Jésus-Christ et des apôtres.
Le même jour^, le Conseil nanti d'une requête pour
* i5 août i553. Cf. Actes du procès de Servet, dans 0pp. Calp., t. VIII, p. 724 et ss.
une poursuite criminelle en règle, se transporte en corps à la prison. Servet fait les mêmes réponses; il dit que ce qu'il a écrit contre Calvin n'était pas dans l'intention de l'injurier et il s'offre à lui montrer en pleine congrégation ses erreurs et fautes « par vives raisons et authorité de la sainte Escripture ».
Une audience subséquente est assez vite interrompue, probablement par suite de l'intervention de Berthelier, qui remplace le lieutenant Tissot. Calvin, mis en cause personnellement par Servet et voyant un de ses plus ardents adversaires favoriser l'accusé, obtient d'assister aux interrogatoires afin de remontrer à Servet ses erreurs avec « les passages pour prouver ».
Quand l'audience est reprise, G. Colladon, avocat de la Fontaine soutient l'accusation et Calvin discute avec le prévenu. Calvin reproche à Servet d'avoir contredit Moïse, par la bouche duquel le Saint-Esprit a parlé, en prétendant que la Palestine n'est pas une contrée fertile ^ Servet répond: « Il n'y a point là de mal ». On relève aussi très vivement l'assertion de Servet que la prophétie d'Esaïe LUI s'applique à Cyrus et non à Jésus-Christ. Calvin raconte dans sa Réfutation que Servet aurait dit « que toutes choses sont une partie et portion de Dieu », accentuant ainsi les opinions panthéistes qui lui étaient reprochées dans l'article 24 de l'acte d'accusation.
Jusqu'ici Calvin ne désirait pas la mort de Servet.
i 0pp. Calv., t. VIII, p. 497.
Il se serait contenté d'une rétractation explicite de ses erreurs. Mais quand il voit Servet s'obstiner à soutenir ses opinions impies et anti-chrétiennes sur la Trinité, le baptême des enfants, le péché originel, contredire avec impudence Moïse, un écrivain inspiré, fausser la prophétie concernant « l'effacement de nos péchez et portement de nos iniquités », et de plus l'accuser lui, Calvin, d'enseigner des doctrines erronées, il espère que la peine capitale sera prononcée contre lui. Calvin voudrait seulement qu'on adoucît l'horreur du supplice, c'est-à-dire probablement que Servet mourût par le glaive et non sur le bûcher*. Il ne demande pas comme les juges de Vienne qu'on « le brusle à petit feu ».
Pourquoi ce changement de manière de voir chez un homme qui connaissait Servet à fond et de longue date?
Parce que Calvin ne poursuit ni une vengeance personnelle, ni une vengeance théologique. II n'a qu'un but: avancer la gloire de Dieu et maintenir son honneur, faire respecter la vérité divine, la volonté du Dieu souverain. Du moment que Servet s'entête à attaquer cette vérité, à se montrer rebelle à cette volonté « règle de tout bien », à outrager l'honneur de Dieu et à travailler par ses propos et par ses livres contre sa gloire, cet homme, cet hérétique est un criminel, convaincu du crime de lèse-majesté divine. Le devoir du magistrat fidèle est de le retrancher de
^ 0/7/7. Calv., t. XIV, p. 590.
la communauté, d'amputer courageusement le membre pourri qui risque d'infecter le corps tout entier.
Pendant trois jours le procès est suspendu. Le Conseil est embarrassé. S'il avait été favorable à Calvin, il aurait résolument condamné Servet. Mais, quoique mal disposé pour le réformateur, il ne peut traiter avec indulgence un personnage qui attaque une doctrine que lui-même précédemment a déclarée sainte, il ne peut libérer un homme qui veut renverser les fondements mêmes de la chrétienté. Très persuadé effectivement que le cas importe beaucoup au fait de la « crestienté », le magistrat se tire d'affaire en décidant de prendre des informations à Vienne et de consulter les seigneurs et églises des villes suisses
Cette mesure est plus ou moins un acte de défiance vis à vis de Calvin et une résistance à ses demandes. On savait très bien pourquoi Servet avait été détenu à Vienne, et si l'on consultait les Suisses, c'est sans doute qu'on espérait qu'ils se prononceraient pour l'indulgence, comme dans l'affaire Bolsec, et qu'on pourrait s'appuver sur eux pour résister ouvertement aux désirs de Calvin. Si, au contraire, les Suisses condamnaient Servet, le magistrat le condamnerait aussi, non plus parce que Calvin l'aurait voulu, mais parce que les représentants officiels de la chrétienté réformée en Suisse l'auraient conseillé.
Voyant la tournure que prend son procès, et vigoureusement attaqué par Calvin qui avait réuni les
*R. C, 21 août i553.
matériaux pour réfuter les citations patristiques qu'il avait invoquées à l'appui de ses assertions, Servet change ses batteries. Il affirme que c'est une nouvelle invention ignorée des apôtres et de l'Eglise ancienne de faire partie criminelle pour les doctrines de l'Ecriture ou pour question procédante d'icelles. Il nie donc que l'office du magistrat soit de se faire le défenseur des doctrines de l'Ecriture, mais en même temps il proteste de son respect pour le magistrat, il proteste qu'il n'a ému aucun trouble ni soulevé aucun débat en l'Etat de Genève : il n'a fait que mettre en avant, sans sédition aucune, certaines questions des anciens docteurs. Servet s'appuye sur des arguments tirés des Actes des apôtres, chap. xviii et xix et des édits de Constantin, et offre de prouver que le simple bannissement a toujours été la seule punition admise par l'Eglise contre les hérétiques, « voire quand on seroyt un hérétique comme estoit Arrius » (22 août).
Evidemment Servet redoute que Calvin n'arrive à ses fins et que la peine de mort ne soit prononcée contre lui par le Conseil (bien qu'en majorité perriniste), si les Eglises suisses y poussent et si les autorités de Vienne persuadent à celles de Genève qu'il est un hérétique destructeur de tout ordre et de toute religion. — Le Conseil n'admet pas la thèse de Servet; il considère comme son devoir de magistrat de protéger la religion chrétienne et de continuer le procès. Il avait du reste remis la cause entre les mains du procureur général Rigot.
Celui-ci présenta un acte d'accusation ^ qui accentuait le délit commis par Servet en s'insurgeant contre les croyances fondamentales de la religion chrétienne. Le prisonnier, dit-il, prétend être le premier à avoir « entendu la religion chrétienne » ; il affirme que la doctrine et religion des Eglises d'Allemagne, de Genève et des autres Eglises réformées, « n'est chrétienne ».
Que conclure de telles opinions, sinon que Servet envisage comme « maudits de Dieu » et allant « à perdition », tous ceux qui ne « tiennent » pas sa doctrine. On ne peut pas s'ôter de l'esprit que Servet veut détruire la religion chrétienne et l'on cherche les causes premières de cette hostilité. On lui demande si ses ancêtres ne sont pas juifs, s'il n'a pas eu lui-même des rapports avec des juifs, s'il n'a pas étudié l'alcoran « pour impunier et arguer » la doctrine et religion que tiennent les églises chrétiennes. On lui dit qu'il devait savoir que son livre et sa doctrine mettraient la chrétienté en grand trouble et donneraient l'occasion à la jeunesse de se déborder. — Tout Perriniste qu'il est, le procureur général Rigot considère Servet comme un homme dangereux, dont les idées et l'influence tendent au renversement de la morale et de la religion. — A partir de ce moment on laisse plus ou moins dans l'ombre les idées théologiques de Servet et, comme il a refusé de les rétracter, on ne s'occupe plus que de leurs conséquences sociales présumées et on cherche à savoir si leur caractère anarchique ne doit
* 0pp. Calv., t. VIII, pp. 763-766.
pas entraîner la condamnation à une peine capitale. Servet est un séditieux, il s'élève contre la chrétienté, c'est-à-dire contre la vérité établie par Dieu, contre Tordre divin, fondement de Tordre social. — D'après les idées du temps l'homme convaincu d'hérésie se trouve du coup rangé parmi les séditieux. C'est pour cela que les rois de France veulent extirper les évangéliques de leur royaume et que le magistrat de Genève, influencé par Calvin, veut faire régner et respecter la sainte doctrine.
Servet se défend avec la modération et la fermeté d'un homme convaincu. Il s'applique à dissiper tous ces griefs. S'il a énoncé ses opinions, c'est pour suivre la recommandation de notre Seigneur de mettre la lumière qu'il nous aura donnée au lieu qu'elle luise aux autres (Matthieu X). Il ne prétend pas être seul à avoir entendu la doctrine du christianisme, mais prétend que les autres « peuvent avoir failli en quelque chose ». Il ne croyait pas que sa doctrine fût pernicieuse, ni qu'elle mît la chrétienté en difi'érend. Il n'a pas eu l'intention de diffamer la république de Messieurs de Genève, ni autres villes ou églises. Il a simplement été « estudieux de la Sainte Escripture, avant zèle de vérité ». Il pense avoir vécu comme un chrétien ; il n'est pas venu à Genève dans l'intention de s'y arrêter: il n'y connaît personne.
A la suite de cette défense le procureur général présente un nouveau réquisitoire. Il cherche à effacer l'impression que les réponses de l'accusé, lors du dernier interrogatoire, pouvaient avoir produite en sa
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faveur et repousse en particulier très vivement la prétention de Servet que la répression de l'hérésie ne rentre pas dans la compétence du magistrat ^.
Servet répond encore une fois avec la même habileté. Il entend que sa doctrine soit vérité jusqu'à ce qu'on lui montre le contraire et, avec beaucoup d'à propos, il répudie l'autorité des décrets de Justinien, invoqués contre lui : Justinien, dit-il, n'était pas du temps de la primitive et ancienne Eglise et de son temps il y avait déjà beaucoup de choses dépravées.
En réponse à la demande du Conseil, les autorités de Vienne avaient envové une copie de la sentence rendue contre Servet, en priant qu'on leur remît le prisonnier. Le magistrat genevois, qui réclamait le droit de juger quiconque était saisi sur son territoire, répondit qu'il ferait bonne justice.
C'était de mauvais augure pour Servet, d'autant plus que Calvin allait remporter sur un de ses plus ardents adversaires, sur Berthelier, une victoire d'autant plus significative qu'elle était toute morale.
La question du droit d'excommunication, non résolue, était comme un volcan non éteint: après des périodes d'assoupissement, elle recommençait à gronder sous la pression des rivalités de partis et de l'esprit
* Il réfute à cet effet l'interprétation donnée par Servet de Matthieu vi et de Actes xviii et xix, et cite les édits de Constantin, Gratien, Valentinien, Théodose et Justinien contre les hérétiques. Il accuse Servet de corrompre les passages de la Sainte Ecriture (en particulier les passages relatifs à la femme adultère et à Ananias et Saphira) pour couvrir ses blasphèmes et éluder punition.
frondeur des Genevois. Le Consistoire refusait l'accès de la table sainte à Philibert Berthelier. Or celui-ci, deux jours avant la communion du 3 septembre, obtint du Conseil de passer outre à l'opposition du Consistoire. Calvin l'apprit et se rendit le samedi au Conseil déclarer qu'il «mourroit plus tôt que d'endurer cela contre sa conscience ». Son inébranlable résolution arrêta le Conseil qui engagea Berthelier, en particulier, de s'abstenir de la Cène. Le lendemain, dimanche 3 septembre, Calvin prêcha en pasteur prêt à tout souffrir pour sa foi, et dont c'est peut-être le dernier sermon. « Et maintenant, — disait-il au moment de descendre de la chaire, — si quelqu'un se voulait ingérer à ceste sainte table à qui il serait défendu du Consistoire, il est certain que je me montrerai, pour ma vie, tel que je dois ».
Comme le dit fort bien M. Buisson, « la force morale avait tenu tête à la démocratie, comme elle l'avait fait en d'autres temps aux rois et aux empereurs* ». Une fois de plus, l'autorité du pouvoir spirituel et de son chef fut consacrée.
Il ne faut cependant pas oublier que le Conseil avait établi un principe que Calvin ne pouvait pas admettre : il s'attribuait le droit de sanctionner ou de ne pas sanctionner les décisions du Consistoire en matière d'excommunication.
Le Consistoire, au contraire, interprétait les articles des Ordonnances dans le sens qu'il était simple-
1 Op. cit., t. I, p. 340.
ment tenu de communiquer et non de soumettre au Conseil ses décisions relatives aux excommunications. Aussi Calvin, malgré sa victoire du 3 septembre, appréhendait-il sérieusement de ne pas pouvoir con- .tinuer son ministère à Genève. Il ne pouvait pas admettre en conscience que l'Eglise fût privée d'un droit qu'il estimait prescrit par la Parole de Dieu.
Une fois de plus, le Conseil ne se résolut pas à trancher définitivement la question. Il hésitait à provoquer une rupture complète avec le réformateur. On demeura donc dans le statu quo et le Consistoire continua à exercer en fait un droit que le Conseil lui déniait en principe. —
Servet apprit sans doute l'opposition qui se manifestait contre Calvin et les embarras suscités par Berthelier, car il change de ton et, s'imaginant probablement que la situation lui est favorable, il devient agressif et traite Calvin de « disciple de Simon le Magicien ».
Calvin a beau jeu pour répondre à ces violences de langage et montrer que le malheureux prisonnier n'a d'autre but que « d'éteindre la clarté que nous avons par la Parole de Dieu, afin d'abolir toute religion »; ce « chaos prodigieux de blasphèmes », dit-il, ne mérite aucun pardon ^.
Voyant que les choses traînent en longueur, et très misérable dans la prison, Servet en appelle aux Deux Cents et demande contre Calvin la peine du talion (i5 septembre). — Il y a là l'indice frappant que Servet
^ Roget, op. cit., t. IV, p. 75.
avait des intelligences avec le dehors. La demande est faite le jour même où le Conseil statuait sur la question de l'excommunication ; elle dénote une connaissance des usages genevois que Servet ne possédait pas par lui-même.
Servet se faisait illusion. Lors même qu'il tenait pour suspect tout ce que disait Calvin \ le pouvoir politique n'était pas désireux de se montrer bienveillant pour un personnage en qui l'on voyait un destructeur de la religion, un ennemi de Tordre social.
On remit à Servet la réplique des pasteurs à son apologie. Il écrivit dans la marge des accusations où il traitait Calvin de menteur et continuait à l'appeler Simon le Magicien. Il prétend qu'on n'a pas réfuté sa doctrine, que les ministres n'ont produit aucun passage pour « établir ce Fils invisible et réellement distinct », eux qui se vantent en toute occasion de ne rien vouloir enseigner qui ne se trouve solidement appuyé par l'Ecriture ^.
Un tel état de tension ne pouvait se prolonger plus longtemps. Le Conseil prit le parti de mettre à exécution son arrêté du 21 août et de consulter les Eglises suisses (16 septembre).
Calvin avait déjà pris les devants; ses collègues étaient prévenus. Déjà BuUinger lui avait répondu en souhaitant qu'on traitât Servet comme le méritait un impudent blasphémateur et que « le monde entier voie que
^ 0pp. Calp., t. XIV, p. 611.
2 Rogeî, op. cit., t. IV, p. 77-78.
les Genevois haïssent de tels hérétiques». Déjà le bouillant Farel avait souhaité qu'on fît mourir « cet exécrable hérétique qui porte atteinte à la majesté divine, s'efforce de renverser l'Evangile de Christ et de corrompre toutes les Eglises ^ ».
Messieurs de Genève envoyèrent deux lettres à chacun des quatre cantons évangéliques. L'une priait les Conseils d'induire les ministres à donner leur avis, l'autre était adressée aux ministres eux-mêmes. Elles sont caractéristiques au plus haut degré de l'état psychologique des membres du Conseil. Servet, disentils, « s'est ingéré à écrire et faire imprimer des livres sur la sainte Ecriture contenant grands et infinis passages que prétendons n'être recevables selon Dieu et la sainte doctrine évangélique. » Le magistrat genevois, conscient de son rôle de magistrat chrétien, défenseur de la sainte doctrine évangélique, ne songe aucunement à l'abdiquer, — quelles que soient ses mauvaises dispositions vis-à-vis de Calvin, — au contraire il veut consulter des ministres qu'il sait persister « toujours en ceste bonne et saincte volonté d'avancer et maintenir la Parolle de Dieu - ».
— Servet s'imagina que les amis de Perrin tenteraient quelque chose en sa faveur. Il présente donc une nouvelle requête (22 septembre), demande justice avec instance, se dit faussement accusé par Calvin et demande que le réformateur soit condamné : — pre-
* 0pp. Calv., t. XIV, p. 621, 612 et 6i3. ^ Ibid., t. VIII, p. 802.
mièrement, par ce que la matière de la doctrine n'est pas sujette à accusation criminelle; — deuxièmement, par ce qu'il est faux accusateur; — troisièmement, par ce qu'il « veut opprimer la vérité de Jésus-Christ » ; — quatrièmement, par ce qu'il suit la doctrine de Simon le Magicien et mérite, non seulement d'être condamné, mais d'être « exterminé et déchacé » de la ville, et, dit-il, « son bien doit être adjugé à moi ^ ».
On ne lui fait aucune réponse. — La violence et l'exagération de ses accusations devaient sans doute mal disposer le magistrat. Les plus ardents adversaires de Calvin auraient voulu le « déchacer », mais ils n'auraient pas songé à l'exterminer ; ils l'accusaient de faire Dieu auteur du péché, mais ils n'auraient jamais dit que sa doctrine était celle de Simon le Magicien. Servet fournissait lui-même des armes aux Calvinistes, il apportait lui-même la preuve qu'il tendait au renversement de la religion. —
Les réponses des Eglises et des gouvernements suisses arrivèrent le 19 octobre. Elles allaient décider du sort de Servet. — Le résultat de cette consultation diffère entièrement du résultat delà première, relative au dogme de la prédestination. Servet en effet n'attaque pas simplement, comme Bolsec, une doctrine spécialement chère à Calvin, mais la Trinité et le baptême des enfants, les articles de foi qui passent pour le fondement de la vérité et de l'Eglise chrétiennes 2.
' Ibid., p. 806.
'2 Ibid., t. VIII, p. 802.
— Les Zuricois écrivent que les attaques de Servet constituent un horrible blasphème ; il est nécessaire de sévir contre lui avec une grande vigueur.
Les pasteurs bernois constatent les erreurs énormes de l'accusé et conseillent aux magistrats genevois de préserver leur Eglise et toutes les Eglises de cette peste. Les Schaffhousois approuvent l'opinion des Zuricois, dont ils ont eu connaissance et les Bâlois voient une « heureuse dispensation » dans le fait que l'Espagnol est tombé entre les mains des autorités de Genève. Il y a, disent-ils, chez Servet un « composé de l'impiété d'Arius, de Marcion, de. Sabellius, de Photin, de Manès, de Pélage et d'autres ». Leur conseil est que s'il persévère dans sa perversité, il soit réprimé, de telle manière qu'il ne puisse désormais causer aucun tort à l'Eglise de Christ^.
Bullinger estime qu'il importe que l'autorité de Calvin à Genève soit maintenue et que l'Eglise réformée saisisse cette occasion de se laver de l'accusation d'hérésie, dans les circonstances critiques où se trouvent les protestants de France.
Ces réponses ne recommandaient donc pas explicitement d'ôter la vie à Servet, mais elles approuvaient d'avance une sentence capitale. Elles ont été son arrêt de mort.
Les adversaires de Calvin à Genève avaient espéré pouvoir s'appuyer sur les Eglises suisses pour lui ré-
^ Roget, op. cit., t. IV, p. 86 et ss.
sister ; ils auraient vu avec plaisir Servet se tirer d'affaire. Bonivard affirme, avec assez de vraisemblance, que les Perrinistes excitaient Servet contre Calvin et le berçaient de Tespoir qu'ils le soutiendraient; cela expliquerait les variations de ton du malheureux Espagnol. Au dehors, on croyait à l'entente de Servet avec les Perrinistes. Ceux-ci étaient du reste assez forts pour le sauver s'ils l'eussent voulu. Ils ne l'osèrent pas. Ils ont senti instinctivement que s'ils confondaient leur cause avec celle d'un homme accusé de blasphème, de sédition, d'attentat contre la religion chrétienne, contre les fondements de la « chrestienté», avec un homme rebelle au principe théocratique, convaincu des plus dangereuses hérésies, — de l'avis unanime des cantons évangéliques un flot de réprobation se serait déchaîné contre eux, et l'opinion publique se serait détournée d'eux avec horreur, comme de fauteurs d'anarchie et d'irréligion : on aurait eu peur que Vire de Dieu ne se déployât sur la cité qui absolvait l'impiété.
Et puis absoudre Servet, c'eût été, sinon exterminer Calvin, du moins le décliacer de la ville ; or qu'arriverait-il une fois l'ivresse du triomphe dissipée; renouvellerait-on les expériences lamentables d'il y a quatorze ans ; que deviendrait-on sans cet homme de fer dont on se moque, qu'on abreuve d'amertumes, de vexations, mais qui en impose malgré tout par son génie et sa force morale? Le jour où pour la seconde fois il aurait été expulsé, Genève se serait perdue dans l'estime de la chrétienté évangélique. — Les Perrinistes
avaient pu exciter Servet et se ser\ir de lui, ils ne pouvaient le sauver
Il faut reconnaître que Perrin essaya — quoique faiblement — de sauver Servet. Le 26 octobre, il demanda que la cause fût portée en Conseil des Deux Cents. Cette proposition, qui est tout à son honneur, fut repoussée et le Petit Conseil condamna Servet « à €Stre mené en Champel et là estre bruslé tout vif.... et son livre bruslé». La sentence fut prononcée, Messieurs du Conseil «ayant invoqué le nom de Dieu pour faire droit jugement.... avant Dieu et ses saintes Ecritures devant nos yeux, disant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit... »
Le crime de Servet consiste, d'après la sentence, à avoir «mis en avant doctrme faulse et pleinement héréticale », à l'avoir divulguée par l'impression « de livres publics contre Dieu le Père, le Fils et le Saint- Esprit, bref contre les vravs fondemens de la religion chrestienne, et par cela tasché de faire schisme et troble en l'Eglise de Dieu... et n'avoir heu honte ni horreur de se dresser totalement contre la majesté divine €t saincte Trinité'-... »
Calvin eut un dernier entretien avec Servet avant l'exécution. Il protesta qu'il n'avait jamais poursuivi la vengeance d'aucune injure particulière et l'exhorta à « crier mercy à Dieu, lequel il avait si vilainement blasphémé, voulant effacer les trois personnes qui
^ Cf. Buisson, Castellion, t. i, p. 841. - 0pp. Cali'., t. vrn, p. 82g.
sont en son essence. » Calvin le pria aussi de demander pardon au Fils de Dieu qu'il avait défiguré par ses rêveries et renié pour Sauveur en niant qu'il fût semblable à nous en sa nature humaine.
Ses exhortations restèrent sans effet. Voyant cela, « je ne voulus point (nous dit Calvin) estre plus sage que mon Maistre ne me permet. Par quoy, suivant la règle de saint Paul, je me retirai d'un hérétique qui était condamné de soi-même, portant sa marque et flétrissure en son cœur».
Ce fut Farel qui accompagna l'Espagnol au supplice. Il essaya, lui aussi, mais sans succès, de faire confesser par Servet Christ comme le Fils éternel de Dieu.
Servet mourut sur le bûcher avec constance et en prière.
Quelle a été la cause première, profonde, de cette mort tragique?
Etait-ce la situation critique de la Réforme en Angleterre et en France qui obligeait Genève à prouver son orthodoxie en immolant Servet? C'est là certainement une des causes principales du bûcher du malheureux Espagnol, mais, à notre avis, elle ne suffît pas à l'expliquer. Il y a eu à cette mort une cause plus profonde. N'oublions pas que la condamnation de Servet a été prononcée par un gouvernement très mal disposé pour Calvin, très peu désireux de maintenir et de con-
firmer son autorité. Il y avait donc un principe, une puissance qui poussait logiquement, comme malgré lui, le magistrat genevois à sévir contre l'hérétique, contre celui qui avait dit qu'à Genève « il n'y a ni Dieu, ni église, ni chrestienté, pour ce qu'on y baptise les petits enfansi ». Ce principe, c'est le principe théocratique ; cette puissance est celle de la conscience collective de l'époque.
L'autorité du Dieu souverain est offensée : Servet n'a eu honte ni horreur de se dresser totalement contre la majesté divine et sainte Trinité. La vérité révélée dans la Parole de Dieu, dans les saintes Ecritures est méprisée par lui, bien plus, blasphémée, car Calvin croit avec son temps que le dogme ecclésiasstique de la Trinité est aussi implicitement enseigné par l'Ecriture, parole divine infaillible, que l'Eglise catholique l'affirmait explicitement enseigné par la tradition également divine et infaillible; il y voit lé fondement des fondements. — La doctrine de Servet n'est donc pas simplement hérésie, elle est blasphème et révolte contre l'ordonnance divine. Or, comme l'autorité du Dieu souverain et de sa Parole, l'autorité de la loi évangélique de Christ, est le fondement même sur lequel on fait reposer toute société humaine, toute autorité terrestre, tout ordre civil, tout gouvernement politique et spirituel, la mort de Servet se trouve être une nécessité politique et sociale tout autant qu'une nécessité religieuse. On est persuadé que Servet a
* 0pp. Cali'. t. VIII, p. 83o, note.
voulu renverser les vrais fondements de la religion chrétienne, faire schisme et trouble en l'Eglise de Dieu; on l'accuse de donner occasion à la jeunesse de se déborder; toute son influence, dit-on, tend à semer l'anarchie, en détruisant la règle de foi, la règle morale et Tordre social.
Le devoir du magistrat et de l'Eglise est donc de faire régner Dieu et sa volonté, « reigle, de tout bien»^ de combattre la propagation d'erreurs blasphématoires et pestilentielles en supprimant l'hérétique blasphémateur; le devoir est de maintenir l'honneur de Dieu, sa majesté, son règne, en punissant de mort l'homme coupable du crime de lèse-majesté divine.
L'EgHse catholique, s'envisageant comme la gardienne et la dispensatrice de la vérité divine et de l'honneur de Dieu, n'a pas hésité à faire appel au bras séculier pour punir de mort l'hérétique, le blasphémateur.
L'Eglise réformée commence par accepter à son tour la mission entreprise par l'Eglise catholique, car elle trouve dans l'Ancien Testament, dans la théocratie israéHte, des textes qui l'invitent formellement à emplo3'er la contrainte et la force pour faire régner Dieu.
Elle méconnaît entièrement, à l'origine, — étant encore dominée par l'esprit scolastique et juridique du moyen âge, — que l'économie de la loi a fait place à l'économie de la grâce, la puissance du glaive à la puissance de la foi agissante par la charité ; elle ne se doute pas qu'en punissant l'hérésie comme un crime>
elle commet une infidélité flagrante et scandaleuse à renseignement et à l'esprit du Christ. Le supplice de Servet est la conséquence du principe de la théocratie médiaevale, laquelle s'est prolongée, sous une forme nouvelle, dans la cité réformée calviniste.