CHAPITRE VII
Calvin et Bè^e tentent de justifier au moyen des Ecritures la punition des hérétiques par le glaive. Nouvelles violences des Perrinistes. Les Eglises suisses consultées sur le droit d excommunication. Réaction en faveur de Calvin.
Le monde protestant fut grandement ému de cette tragique affaire. Les représentants officiels des Eglises réformées, — Mélanchthon, entre autres, — et la généralité des contemporains approuvèrent le supplice du dangereux hérétique. Mais des protestations s'élevèrent aussitôt, nombreuses, énergiques.
Le bûcher de Champel ne pouvait pas ne pas engendrer un grand scandale. N'était-il pas en contradiction flagrante, douloureuse, avec le principe de la Réformation, avec la liberté de conscience? Bien que le passé l'enserrât de ses liens et pesât lourdement sur son développement, la Réformation était un mouvement d'affranchissement de la conscience. En dépit de l'esprit théocratique intolérant, hérité du moyen âge, la conscience chrétienne protestante sentait d'instinct
dans ce supplice une violation de l'esprit du vrai christianisme évangélique.
Les cendres du malheureux Servet étaient à peine refroidies que Ton se mit à discuter la question du châtiment des hérétiques. Un grand nombre d'hommes pieux étaient troublés ; Calvin dut justifier son attitude dans cette affaire. 11 rédigea tout exprès un mémoire pour réfuterJes arguments des partisans de la liberté de conscience.
Il invoque à l'appui de sa thèse le Psaume II où, — selon lui, — Christ est représenté comme armé d'un sceptre de fer pour briser la tête des adversaires. 11 cite l'exemple de Nabuchodonosor, loué par Daniel de ce qu'il avait publié un édit contre les blasphémateurs du nom de Dieu. Il rappelle que Dieu a ordonné à son peuple de lapider quiconque chercherait à le détourner du vrai culte. Et il s'écrie : « Quiconque soutient qu'il est injuste de châtier les hérétiques et les blasphémateurs, se rend lui-même coupable de blasphème. »
Calvin, — ■ toujours dominé par la pensée théocratique, — se place sur le terrain de la théocratie Israélite, il transporte au xvi^ siècle, dans la chrétienté, une législation donnée à un peuple sémitique, entouré de peuples païens, idolâtres. Il ne se contente pas de se défendre, il prend l'offensive, comme un prophète de l'Ancienne Alliance. Il ne songe pas à plaider sa cause, mais à venger l'honneur de Dieu. Le même homme, qui révèle aux peuples les mystères redoutables de l'éternelle Providence, du même accent et
sans plus de détours leur déclare le jugement de Dieu sur les hérétiques. La voix intérieure qui le persuade de la conformité entière de sa doctrine avec la Parole de Dieu, couvre en lui toutes les autres : les doutes, les scrupules de ses plus fidèles amis, ne sont à ses yeux que des faiblesses ^
Cette justification du principe anti-chrétien de la punition des hérétiques par le glaive déplut même à quelques-uns de ceux qui avaient approuvé Calvin dans le cas particulier du supplice de Servet. Calvin, d'ailleurs, rencontrait dans la personne de Castellion un défenseur convaincu et éloquent de la liberté de conscience.
Bèze se chargea de répondre à Castellion. Il proteste contre « ceste non pas charité, mais cruauté extrême qui, pour espargner je ne scav combien de loups, veut mettre en prove tout le troupeau de Jésus-Christ... ». Et il s'écrie : « Or avisez plutôt, vous tous magistrats fidèles, afin de bien servir Dieu, qui vous a mis le glaive en main pour maintenir Thonneur et la gloire de sa majesté, frappez vertueusement de ce glaive pour le salut du troupeau sur ces monstres desguisez en hommes! »
Ses arguments sont que :
I** D'après les lois de Moïse et le Nouveau Testament (l'épisode d'Ananias et Saphira) , les hérétiques méritent un châtiment autant que les meurtriers.
^ Cf. Buisson, Castellion, t. ii, p. 24.
1^ C'est au magistrat terrien qu'il appartient d'infliger ce châtiment.
3" Il convient de prononcer la peine capitale contre ({uiconque attaque d'une manière persistante l'Eglise et la religion chrétienne.
Il résume lui-même toute son argumentation dans le syllogisme suivant :
La principale fin de toute société humaine est que Dieu soit honoré par les hommes, comme il appartient.
Or le magistrat est établi pour garde et gouverneur d'icelle société.
Donc il doit en l'administration et conduite d'icelle avoir surtout égard à ceste principale fin ^.
C'est ainsi que nous trouvons sous la plume de Théodore de Bèze la confirmation de notre thèse, l'affirmation claire et précise que la mort de Servet était exigée par la fin théocratique qui est celle de la société humaine, comme aussi par le principe théocratique sur lequel cette société repose.
La mort de Servet prononcée par le pouvoir politique, par les magistrats qui s'opposaient volontiers à Calvin, n'ébranla en rien la situation du parti perriniste. Elle fut une victoire pour Calvin théologien et docteur, interprète de la Parole divine, elle ne fut en
* Buisson, Castellion, t. ii, p. 26.
aucune façon la victoire du pouvoir spirituel et de son chef sur les résistances et les prétentions césaréopapiques du pouvoir politique; on ne tarda pas à s'en apercevoir.
Quelques jours après le supplice de l'Espagnol, Farel avait assez rudement tancé la jeunesse en chaire. Le Conseil, très mécontent, pria Messieurs de Neuchâtel de renvover Farel à Genève, pour qu'il eût à répondre de ses allégations. Sur le conseil de Calvin, Farel vint de son propre chef, sans attendre la décision des autorités neuchâteloises. A peine est-il arrivé à Genève qu'un huissier du Conseil vient lui signifier « gracieusement » de ne pas monter en chaire avant qu'il ne se soit « purgé ». Le i3 novembre, au lendemain d'une nouvelle victoire électorale du parti perriniste, Farel comparaît au Conseil accompagné de Calvin, Viret et des autres ministres. Il explique qu'il n'a pas entendu parler de tous dans son sermon, mais d'aucuns, et cela pour correction et remontrances paternelles. Il termine en protestant que son intention est de « toujours aimer et servir Genève » et que jamais il ne l'oubliera.
Il avait touché la corde sensible chez tout enfant de Genève et ses paroles firent un merveilleux effet. D'ailleurs beaucoup étaient indignés de la manière dont on l'avait traité et un concours de peuple était monté à l'Hôtel de Ville pour témoigner en sa faveur. Perrin vint tout tremblant lire devant ce rassemblement l'arrêt prononçant que le sermon de Farel était saint, que les parties devaient se réconcilier et chacun vivre
selon la Parole de Dieu. — Depuis ce jour, dit Roset «les débordés eurent le peuple plus suspect»; ils cherchaient à nuire à leurs adversaires en les accusant de se faire « forts des étrangers ».
Le mouvement césaréopapiste qui avait donné lieu à la plainte portée contre Farel, remit en même temps sur le tapis Téternelle question du droit d'excommunication. Berthelier, comme précédemment, et les Libertins avec lui, niaient le droit du Consistoire et voulaient que le Conseil eût la « dernière cognoissance ».
On commençait à être fatigué de cette discussion qui n'aboutissait jamais. Le Petit Conseil assembla les Deux Cents pour « vuider cela ».
Le 7 novembre i553, le Conseil des Deux Cents déclara que le Conseil remontrerait ou châtierait suivant les cas ceux que le Consistoire lui enverrait et que l'on « demeurerait à cela », c'est-à-dire que les coupables ne seraient pas renvoyés une seconde fois au Consistoire après avoir subi leur peine. En outre, les Deux Cents résolurent «quant au faict de la Cène, que le Consistoire naye point de puissance de la deffendre à personne sans le commandement du Conseil ».
Les ministres vinrent déclarer, comme précédemment, qu'ils ne pouvaient consentir à cela selon leur conscience, car ce serait la « totale dissipation d'un ordre tout saint et tout sacré qui jà longtemps avoit
1 Chroniques L. v, c. 53. — Roget, op. cit., t. iv, p. iSg.
esté entretenu en ceste Eglise ». Vouloir les contraindre sur ce point, ce serait les chasser de leur charge ^
Cette attitude résolue mit la majorité du Conseil dans un grand embarras. Acheter la suprématie entière et effective du pouvoir politique en matière de discipline ecclésiastique au prix du renvoi de Calvin et de ses collègues, c'était la payer fort cher et jouer gros jeu; c'était renverser l'ordre établi, celui que les ministres appelaient «tout saint et tout sacré»; et puis l'expérience déjà faite dans le passé avait trop mal réussi pour qu'on fût pressé de la recommencer à la légère. Que faire, sinon gagner du temps et trouver un moyen terme. L'idée vint, très naturellement, de consulter une troisième fois les Eglises suisses. Ce moyen, somme toute, n'avait pas donné de mauvais résultats et il permettait au Conseil de dégager en partie sa responsabilité, s'il était obligé de renoncer à une solution radicale et autoritaire. Enfin les Eglises suisses étaient moins rigoureuses que Calvin sur l'article de la discipline, ce qui était une raison de plus de porter la question devant elles. La résolution fut approuvée au Conseil des Deux Cents et le Conseil écrivit aux Eglises en leur demandant « comment, selon Dieu, sa sainte Ecriture et sa sainte religion chrétienne, le Consistoire devra avoir puissance d'excommunier et refuser la Cène à ceux qu'ils trouveront avoir failli... ».
Calvin avait déjà préparé le terrain : non seulement
^ Roget, op. cit., t. IV, p. 145.
il avait écrit d'avance, comme d'habitude, aux chefs des EgHses, mais il leur avait député son ami Budé. Dans une lettre à Bullinger, il attribue les attaques qui se poursuivent depuis sept ans contre la discipline à l'ambition des chefs qui cherchent à se rendre puissants en encourageant la licence dans le peuple.
Pendant ce temps Berthelier persistait dans son insubordination, dans ses propos contre les Français qui, disait-il, veulent tout régenter; il prétendait que le Consistoire ne devait pas lui dénier la Cène, par ce qu'il n'était atteint d'aucune faute, et qu'il avait eu du Conseil des Deux Cents arrêt, lettres et sceaux de pouvoir prendre la communion.
Le Conseil, qui s'était opposé à Calvin dans la question de principe, n'osa pas le contredire ouvertement dans le cas particulier. Il arrêta que Berthelier n'était point encore trouvé capable de recevoir la Cène. C'était ce que le Consistoire avait déjà décidé. Il suffisait au pouvoir politique de l'avoir prononcé lui-même en dernière connaissance. —
Les préavis des Eglises arrivèrent dans les derniers jours de décembre. Les Zuricois estimaient que les ordonnances genevoises étaient bonnes et.engageaient à ne pas les changer; les Bâlois envovaient purement et simplement leurs édits. — Les Schaffhousois seuls, dit Calvin, ont montré du cœur; quant à nos voisins les Bernois, ils se récusent froidement, ainsi que je l'avais soupçonné dès le début L — Messieurs de Berne
^ 0pp. Calv., t. XIV, p. 724.
se bornent effectivement à dire qu'ils n'ont aucunement en usance telle excommunication, mais des statuts et ordonnances, d'après lesquels sont châtiés les adultères et les coupables d'autres vices « contrevenants à la sainte Ecriture et religion chrétienne ».
En somme, les réponses, sans vouloir contredire Calvin directement, se montraient implicitement favorables aux droits du pouvoir politique. On s'attend donc à ce que le Conseil en profitera pour établir et faire triompher définitivement ses prétentions; au lieu de cela, il continue à temporiser et décide de se procurer les ordonnances de Berne sur le Consistoire. Peut-être Perrin sent-il le crédit de son parti quelque peu affaibli.
Une proposition d'arranger les différends et d'opérer une réconciliation fut présentée et si favorablement accueillie qu'on fit un dîner d'apaisement, auquel participa Calvin en compagnie de Perrin et de Berthelier. Exhortés à adhérer à l'accord fait au Petit Conseil, les membres du Conseil des Deux Cents jurèrent de soutenir l'honneur de Dieu et de sa Parole et de vivre jouxte la sainte Réformation de l'Evangile, de protéger, de garder et entretenir la paix et l'union dans l'Etat (2 février i554).
Sous ces auspices pacifiques, les élections de février i554 donnèrent la majorité aux partisans de Calvin. Trois svndics sur quatre lui étaient dévoués. L'opinion publique dans sa majorité lui était redevenue favorable. Toutefois rien n'avait été décidé relativement à l'excommunication.
L'insolence des « méchants », encouragée par l'attitude récalcitrante de Berthelier, se donnait carrière contre les ministres et contre le Consistoire*. C'est dans ces circonstances qu'en juin (i554), Pierre Vandel, bien connu par son animosité contre Calvin — qu'il accusait de vouloir se faire évêque, — déposa en pleine séance du Conseil un écrit qui lui avait été adressé, disait-il, sans qu'il sût par qui, ni comment C'était une longue épître en français, au Conseil de Genève, ayant pour objet de plaider la cause de Servet. — Calvin l'attribua à Castellion et la dénonça comme pleine de blâme et de moquerie contre lui, la Seigneurie et les ministres des Eglises suisses. Il déclara au Conseil que « sans estre purgé de cela, il ne sauroit estre suffisant ni capable pour servir à l'Eglise ».
Le Conseil (21 juin), examina le « livre des blasmes », déclara Calvin bon ministre, prononça le livre être faux et décida de conserver le manuscrit sous clef pour agir contre l'auteur, s'il venait à être découvert.
C'est à ce moment que Perrin, secondé par les Bernois dans ses efforts pour miner le crédit des Calvinistes, obtint qu'on fît visiter toutes les maisons, sous prétexte que le duc de Guise méditait de s'emparer de
* A l'approche de Pâques, Berthelier, cité au Consistoire, déclara qu'ayant été absous par Me:;sieurs du Conseil, il entendait être absous. Le Conseil n'intervint pas : une certaine détente s'était produite depuis les élections. Berthelier se dédommagea en tenant des propos que le Consistoire taxait de « blasphèmes ».
Genève au moyen des Français réfugiés dans la ville. C'était une menée destinée à jeter la suspicion sur des hommes ardemment dévoués à Calvin. — Berthelier, de son côté, s'étant vu refuser par le Consistoire la permission de présenter un enfant au baptême, en qualité de parrain, parce qu'il niait le droit d'excommunication du Consistoire, accusa ce corps de vouloir « renverser l'ordre de Genève... » et « s'attirer la supériorité pour priver, comme bon lui semblera cestuv et l'aultre de la communion ».
L'affaire fut portée devant le Conseil qui renvoya encore de prendre une décision et se borna à charger les svndics et huit conseillers d'examiner mûrement la question. — Ce nouveau délai arrache à Calvin une plainte amère sur la lâcheté de ses amis. Il y avait de quoi, car il était attaqué violemment au dehors par les prédicateurs du pavs de Vaud, encouragés par Castellion et Bolsec. Le signal avait été donné dans une congrégation de la Classe des pasteurs de Morges, tenue à Rolle en août i554. — On y dit et on redit aussitôt au dehors, que le dogme de la prédestination est gros « de terribles erreurs que le magistrat devrait bien réprimer ».
Au bout de peu de semaines, — c'est Calvin luimême qui l'écrit ^ — « le bruit est commun par le pays qu'il est condamné comme hérétique, » par ce qu'il fait « Dieu auteur du péché ». — Cette formule, courte et incisive, a été si vite comprise qu'on la ré-
^ 0pp. Cali>., t. XV, p. 363.
pète bientôt dans les échoppes de Genève. Les Perrinistes s'emparent de ces accusations et excitent les Genevois contre les étrangers. Ils s'appuyent sur les Bernois, froissés des changements introduits à Genève dans les cérémonies et les fêtes. Ils trouvent ainsi un regain d'influence et l'emportent aux élections judiciaires du i8 novembre.
Roset fait à ce propos une remarque d'une très grande importance. II dit que Perrin et sa bande cherchaient principalement à chasser Calvin « par un dépit ». Ils croyaient le réformateur un homme colère et lui faisaient une guerre à coups d'épingle, afin que, poussé à bout, il déclarât lui-même qu'il s'en allait. A ce plan se rattache sans doute un incident qui fut particulièrement désagréable à Calvin.
Calvin demande (24 décembre) la permission d'imprimer une réponse au luthérien Westphal, sur la question sacramentaire. Son travail, dit-il, a été approuvé de ses collègues et des ministres de Zurich. Le Conseil, contre son habitude, et pour lui être désagréable, refuse d'accorder l'autorisation demandée, avant que le livre eût été examiné par deux de ses membres.
Ce procédé fait bondir de colère Calvin, quelque accoutumé qu'il soit aux vexations de ses adversaires. Mais se sentant appelé à son poste par Dieu lui-même, il ne le quittera pas avant que Dieu l'en ait relevé. Pour qu'il s'en aille, il faut qu'on le chasse, qu'on lui impose quelque chose que sa conscience ne puisse accepter. Les Libertins se trompent en pensant faire
partir Calvin par un coup de tête, par dépit. Ils oublient que, malgré les susceptibilités et les faiblesses de l'homme, il y a en lui la constance et la fidélité du crovant qui, par-dessus tout, veut faire régner son Maître et avancer sa gloire.