CHAPITRE VIII
Décision sur le droit d' excommunication. Il est reconnu en fait au Consistoire, tandis que le pouvoir politique se l'attribue en principe, — Violentes attaques de Messieurs de Berne contre l'influence de Calvin et la doctrine de la prédestination.
L'année i555 avait commencé sans que rien eût été décidé sur la question du droit d'excommunication. Le texte des Ordonnances autorisait également les deux opinions. II disait simplement : « qu'on dénonce qu'ils (les pécheurs impénitents) aient à s'abstenir de la Cène ». La commission, nommée le 25 octobre
1554, avait plusieurs fois renvoyé de prendre une résolution: elle était composée en nombre égal de membres des deux partis. — Afin de sortir de cette incertitude, les ministres et Calvin font, le 14 janvier
1555, une démarche auprès du Petit Conseil : ils demandent d'être ouïs en Deux Cents au sujet de l'excommunication, des railleries dont leurs personnes sont l'objet et des débordements qui se commettent. — Le Conseil, mis au pied du mur, procède à une nouvelle étude des réponses des Eglises suisses et finale-
ment propose qu'on s'en tienne aux édits, c'est-à-dire au statu quo ^.
Le 24 janvier, le Conseil des Soixante est convoqué pour délibérer sur la question. Calvin, au nom des ministres, y fait de longues et amples remontrances. Il appuyé ses arguments sur « lescriptures anciennes » et sur « lusage des appostres». Puis les ministres quittent la salle, on donne lecture des lettres des Eglises suisses et des articles des édits concernant l'excommunication et finalement l'avis du Conseil prévaut. Le même jour, mêmes propositions, mêmes discours et même conclusion au Conseil des Deux Cents.
Il semblait qu'on n'eût pris aucune résolution définitive et que la question restât ouverte. En réalité, on mettait fin aux discussions par la consécration officielle du statu quo. En principe, on n'accordait pas le droit d'excommunication au Consistoire, mais on le lui accordait en fait implicitement. Les efforts des Perrinistes césaréopapistes étaient venus se briser contre la fermeté de Calvin obstinément et inébranlablement campé sur le terrain de l'autorité de la Parole de Dieu. Le vote était un succès marquant pour le réformateur et ses amis. « Après de longues discussions, écrit Calvin à Bullinger % le droit d'excommunication nous fut enfin reconnu. « Dieu avoit esté victorieux nonobstant tous les efibrts de Satan. »
Ce long et fatigant débat avait en réalité une grande
* R. C, 17 et 22 janvier i555.
2 0pp. Calif., l. XV, p. 449.
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portée. Sous les questions de personnes et les rivalités d'influences, c'était la question des limites de la souveraineté de l'Etat et de son omnipotence qui était en jeu.
Aux adversaires de Calvin, « il semblait étrange qu'il V eût chose en la république sur laquelle le magistat n'eût que connaître ». Ils voulaient « qu'en tout €t partout l'autorité souveraine demeurât à la Seigneurie^ en conservation de la liberté si chèrement acquise ». Les hommes qui avaient secoué le joug de la tyrannie du pape, de l'évêque et des prêtres, ne voulaient pas se soumettre à une autre juridiction ecclésiastique, alors même que celle-ci ne possédait qu'une autorité spirituelle.
Les Calvinistes alléguaient en faveur du droit d'excommunication du Consistoire, l'autorité de Jésus, chef de son Eglise, et des apôtres auxquels était donnée la puissance de « lier et deslier, comme de ministrer la parole et les sacrements ». C'était là, pour eux, une institution contre laquelle il était aussi peu licite au magistrat d'attenter, qu'aux ministres d'attenter au gouvernement politique et à l'administration de la justice séculière. Les deux pouvoirs sont, de par la Parole de Dieu, indépendants dans leur sphère propre €t se doivent respect réciproque. De même que les ministres sont sujets au jugement de la Seigneurie en tout et partout, comme les autres hommes, de même, « toutes grandeurs doivent être abaissées sous le règne €t la parole de Jésus-Christ », car toute liberté, hors de Christ, est « servitude très misérable ^ ».
M. Roset, Chroniques, L. V, c. 6i.
Le modèle de ce système théocratique se trouve dans l'Ancien Testament, chez le peuple d'IsraëL Cette distinction, dit Roset, a été soigneusement observée « en l'Eglise de Dieu, par les bons Roys » : la sacrificature a été laissée à Aaron ; David n'a pas sacrifié; au contraire, le Seigneur a notablement puni ceux qui ont interrompu l'ordre, témoin « la mort d'Oza, la lèpre du roy Ozias ».
Calvin reconstruit l'Eglise sur la base nouvelle de l'autorité de la Parole de Dieu, de la loi de Christ, remplaçant l'autorité de la loi papale. Il fait un effort immense pour établir l'ordre politique et l'ordre ecclésiastique inséparables l'un de l'autre, en soumettant la cité entière au règne de Dieu, à sa volonté révélée par Jésus-Christ, afin que la liberté acquise par la rupture avec l'Eglise papiste, ne soit pas, comme il le dit, « servitude très misérable ».
En élevant cette nouvelle théocratie, qui n'est plus une hiérocratie, mais une bibliocratie, il trouvait en face de lui des hommes que le souci du règne effectif de Christ ne touchait que très faiblement, des partisans de la souveraineté absolue du pouvoir politique en matière spirituelle, des hommes qui, tout en admettant la base théocratique de la cité, auraient voulu confier au magistrat seul le soin de régler le fonctionnement de la « Réformation ». En résistant à ces prétentions césaréopapiques, avec la puissance de conviction et d'énergie tenace que l'on sait, Calvin a donné à l'Eglise réformée la conscience d'elle-même, la conscience de sa mission propre, il a conquis pour elle
l'indépendance spirituelle nécessaire à l'accomplissement de sa tâche.
Cependant nous comprenons qu'en réclamant le droit d'excommunication pour le Consistoire, Calvin parût à beaucoup vouloir usurper une part de la souveraineté politique et se faire prince ou évêque. Les souvenirs de l'époque épiscopale n'étaient pas effacés et les indifférents, les patriotes ombrageux, pour qui la liberté politique était tout, les partisans de la licence des mœurs, n'acceptaient pas l'indépendance des deux pouvoirs, le partage d'attributions tel que l'établissait Calvin, parce qu'ils ne voulaient pas, en réalité, de ce qu'on appelait le règne de Jésus-Christ, ni d'une obéissance pratique et effective à la loi évangélique. Ils admettaient, en principe, l'autorité de Dieu, de sa Parole, de Jésus-Christ, mais ne voulaient pas se soumettre sans réserve aux interprétations, aux applications que des ministres étrangers tiraient de la Bible et voulaient imposer comme une loi divine.
Aux élections de février i555, «une conversion inattendue » se manifesta : quatre partisans de Calvin furent désignés comme syndics. Ce revirement de l'opinion publique venait de trois causes principales ^. D'abord la décision sur le fait de l'excommunication avait donné du courage aux « fidèles »; ensuite les
1 Cf. Roget, op. cit., t. IV, p. 198 et ss.
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procédés de Messieurs de Berne à l'égard du chef de l'Eglise de Genève lui avaient ramené un certain nombre de sympathies; enfin, beaucoup étaient las du gouvernement d'une parentèle.
Bonivard affirme, qu'en i554, il y avait au Petit Conseil quatorze parents ou alliés de Perrin et de Vandel. Le chiffre de quatorze est exagéré, mais le fait est exact. Perrin parlait en maître et volontiers disait « je » au lieu de « Messieurs ».
La nomination de Calvinistes au svndicat fut suivie de l'élection de deux Calvinistes au Petit Conseil et d'une certaine épuration du Conseil des Soixante et des Deux Cents. Cependant Philibert Berthelier fut le seul Perriniste marquant exclu des Conseils.
Les tribulations intérieures de Calvin semblaient à peine s'alléger que les tribulations extérieures s'aggravaient.
Calvin n'avait pu rester indifférent à l'accusation d'hérésie qu'on avait répandue contre lui dans tous les territoires que Berne possédait sur les deux rives du lac et jusqu'aux portes de Genève. Une démarche officielle du Conseil avait appuvé une plainte des ministres de Genève et sollicité des magistrats bernois l'expulsion des instigateurs^ des bruits calomnieux qu'on faisait courir sur Calvin. Le réformateur souffrait cruellement d'être déchiré sans trêve par de proches
* C'étaient tout d'abord Bolsec, puis un nommé Foncelet, et particulièrement, Lange et Zébédée, pasteurs du pays de Vaud.
voisins. — Loin de s'apaiser, l'affaire prenait de grandes proportions et suscitait un long échange de lettres, des enquêtes et des contre-enquêtes et sept mois de longues négociations.
Le gouvernement bernois saisit l'occasion de ces débats pour prendre une série de mesures dont la portée n'échappait à personne. D'abord il adressa à ses ministres du pavs romand défense expresse « sous peine de bannissement et aultre plus griefve punition, de moulvoir questions et traiter certaines haultes et soubtiles doctrines, touchant la matière de la divine prédestination... ». Puis il enjoignit à ses baillis d'interdire aux sujets bernois des bords du Léman d'aller prendre la Cène à Genève « jouxte les cérémonies calvinistes (sîc) ^ ».
Loin de donner satisfaction à Calvin, les conseillers bernois avaient prêté une oreille complaisante aux griefs articulés par Lange et Zébédée contre les ministres genevois et avaient adressé une plainte au Petit Conseil. — Le Conseil de Berne, écrit Calvin à Bullinger, non seulement laisse libres ceux qui m'ont traité d'hérétique, mais les déchaîne contre moi et contre l'Eglise de Genève; nous qui avons déjà enduré tant et de si graves outrages, nous sommes cités pour répondre comme des coupables ; il semble qu'on ne veuille pas cesser de nous tourmenter jusqu'à ce que notre discipline ait été anéantie 2.
^ 0pp. Calv., t. XV, p. 405, 406. — 26 janvier i555. ^ 0pp. Cah., t. XV, p. 449.
Le Conseil de Berne consentit à mettre en présence les deux parties et prononça, le 3 avril que le différend devait être abattu et que les ministres des deux côtés se déporteraient de blâmer et diffamer aucuns. L'expulsion de Foncelet était décrétée, mais il n'y avait pas un mot de blâme pour Lange et Zébédée. Les seigneurs de Berne allaient même jusqu'à prier leurs très chers combourgeois de Genève de tenir la main que dorénavant leurs ministres... « se desportent de composer livres contenant si haultes choses pour perscruter les secrets de Dieu ». — Enfin, tout en se défendant d'approuver ou réprouver la doctrine du «souvent nommé maistre Jehan Calvin », ils ajoutent : « par les présentes advertissons expressément ledit Calvin et tous les ministres de Genève, cas advenant que nous trouvions aulcungs livres en noz pays par lui ou aultres composés, contrariants et répugnants » au texte officiel de la Réformation bernoise (du 25 mars i528) « que non seulement ne les soufrirons, ains aussy les bruslerons ^ ».
Calvin tenta un dernier effort pour se justifier dans la fière remontrance qu'il adressa au sénat de Berne pour obtenir la revision de la Prononciation du 3 avril, une des plus belles pages qu'il ait écrites ^. Le Conseil de Genève l'appuya fortement et pria Messieurs de Berne de ne pas souffrir, de leur côté>
1 Ibid., p. 543 et ss.
2 Ibïd., p. 545.
3 Ibid., p. 600.
« qu'on blasphème contre la sainte prédestination jusqu'à l'appeler maudite * ». Calvin demanda l'aide des ministres de Berne et fut appuyé par Viret, Bèze et la Classe de Lausanne. Les détracteurs de Calvin et de la prédestination furent cités devant le Conseil bernois, mais comme ils nièrent avoir tenu les propos dont on les accusait, les Bernois, impatientés, firent entendre clairement qu'ils en avaient assez.
C'est au moment même où le prestige de Calvin subissait cette atteinte % au moment où sa doctrine et sa personne étaient traitées avec si peu d'égards par la plus haute autorité civile de la Suisse, et où « c'est un bruit commun parmi le peuple qu'il vient d'être condamné comme hérétique », au moment où il écrit avec amertume : Undique me canes allatrant, haereticus passim vocitor, c'est à ce moment même qu'il touche à la victoire et que va s'engager à Genève une partie suprême et décisive pour lui et pour la cause de sa doctrine et de la discipline ecclésiastique.
^ Ibîd., p. 6io. — 6 mai i555.
- Cf. Buisson, Castellion, t. ii. p. 68. — Roget, op. cit., t. iv, p.