CHAPITRE IX
Le régime théocratique calviniste fortifié par l'admission des réfugiés français à la bourgeoisie. Résistance des Perrinistes. — Le 1 6 mai. Victoire des Calvinistes.
Le succès des Calvinistes en avait imposé à leurs adversaires. Néanmoins ceux-ci se préparaient à la lutte. Les Bernois les favorisaient, parce qu'ils savaient et voyaient bien que la présence au pouvoir des partisans de Calvin affaiblissait leur influence dans les affaires genevoises. — Les Calvinistes voulurent fortifier leur majorité en recevant à la bourgeoisie de nombreux réfugiés français. Au premier abord, les Perrinistes se félicitèrent de ce que le produit plus considérable des taxes d'admission servirait à payer les intérêts des sommes dues aux Bâlois. Mais lorsqu'on en vint à compter quarante-trois réceptions en moins de trois semaines, des plaintes commencèrent à se faire entendre, toujours plus vives. Les Français, disait Perrin, chasseront encore les anciens de la ville. — Ses partisans se mirent à remuer ciel et terre pour dé-
jouer le dessein qui compromettait leur influence.
Le 6 mai, plusieurs conseillers demandent qu'on examine en Conseil des Deux Cents s'il est avantageux de faire de nouveaux bourgeois; Perrin et Vandel veulent qu'on retienne leurs armes à ceux qu'on aura reçus et que de dix ans ils n'aient pas le droit de vote.
Malgré ces symptômes d'opposition, le Conseil procède à seize nouvelles admissions, ce qui faisait en tout soixante en moins d'un mois. Aussitôt les propos contre les Français se multiplient et l'agitation des mécontents s'accroît. Elle se serait probablement accrue encore davantage si les actes inconsidérés de quelques Libertins n'eussent fait tort à leur cause. — Du côté des Perrinistes se rangeaient non seulement les turbulents, mais aussi un certain nombre de modérés. Un d'entre eux, et parmi les personnages les plus considérables de la République, Hudriod du Mollard, fît avec les auditeurs une démarche auprès du Conseil pour se plaindre des réceptions et, le lendemain, des groupes nombreux se formèrent à cette occasion devant l'Hôtel de Ville, animés de la même pensée.
Le Petit Conseil répondit aux mécontents qu'ils devaient se retirer et que, d'ailleurs, « ce serait chose indigne de prétendre exclure du cercle des citoyens des hommes qui depuis longtemps avaient vécu honnêtement dans la ville ^ ».
^ Lettre de Calvin à Bullinger. — 0pp. Calv., t. xv, p. 679.
Les pétitionnaires, aux allures séditieuses et comminatoires, se retirèrent « grondissants » dans les tavernes. Ils parlaient, dit Bonivard, de « rompre bras et têtes plutôt que de souffrir un tel préjudice ». Calvin alla jusqu'à qualifier toute cette affaire de « conspiration ».
Le but des Perrinistes apparaissait clairement : reconquérir le pouvoir en frappant quelque coup décisif. Quand, comment, ils ne le savaient pas encore. Il arriva qu'à force de semer le vent, ils récoltèrent la tempête : l'excitation qu'ils entretenaient et travaillaient à aggraver causa leur perte. « Il leur fallait servir de fols qui n'eussent rien fait si on ne leur eût donné à boire, et après qu'ils avaient bien bu, ils faisaient plus qu'on ne leur commandait ^ ».
Des paroles, ils passèrent aux actes.
Le soir du 16 mai, les Perrinistes militants avaient soupé dans deux tavernes distinctes, à Longemalle et à Saint-Gervais. On avait beaucoup parlé contre les réceptions de nouveaux bourgeois. Une partie de la bande de Longemalle avait rejoint l'état-major du parti à Saint-Gervais. Déjà Perrin et Vandel s'étaient retirés, lorsque les autres s'acheminèrent en bandes dans les Rues-Basses. Ils défilent d'un air provocateur devant le conseiller calviniste Corne et d'autres bourgeois. Près du Terraillet, ils tombent sur le serviteur du conseiller Pernet. Au bruit, le svndic Aubert sort de sa boutique et met la main sur le navatier
1 Bonivard^ Ancienne et nouvelle Police, p. 473.
Comparet pour le constituer prisonnier. Les autres les entourent et s'écrient : « Il n'ira pas! » Des altercations éclatent et des citoyens attirés par le tapage, arrivent en proférant de furieuses menaces, telles que : « Tue, tue », ou : « Par le sang Dieu, nous en boutterons tant bas de ces Francillons ». Le tumulte augmente, on entend les cris : « Aux traîtres, aux traîtres ! » L'intervention du guet est impuissante à rétablir le calme. Arrive le capitaine-général, Perrin, monté sur une mule. Il essaie de prendre le bâton du syndic Aubert, mais comme celui-ci résiste, il abandonne sa tentative. Un moment après, Perrin marche à côté du syndic Pierre Bonna qui avait engagé les conseillers et les citoyens à monter à l'Hôtel de Ville. Pendant le trajet, Perrin s'empare du bâton syndical de Bonna, qui proteste énergiquement. Perrin finit par lui rendre le bâton en le priant de ne rien dire, puis Bonna oblige le capitaine-général à le suivre au Conseil.
Pendant ce temps, l'agitation s'est répandue dans la ville. Le capitaine du Bourg-de-Four, Pierre Vandel, rassemble ses gens (ce qui fera croire ensuite à la préméditation d'un mouvement insurrectionnel). L'alarme est donnée à Rive; beaucoup de Perrinistes se portent au Bourg-de-Four comme au lieu de rendezvous désigné. Le bruit court qu'il y a des approvisionnements clandestins d'armes et qu'on a vu cinquante ou soixante Français sortir d'une maison. Des menaces de mort sont proférées contre les réfugiés et leurs partisans. — Or les Français ne s'étaient aucunement montrés et ne se montrèrent pas, fort heureu-
sèment, car le sang n'aurait pas tardé à couler dans les rues.
Le Conseil s'était assemblé. Il décida d'arrêter les premiers auteurs du tumulte et chargea deux de ses membres de faire rentrer chacun chez soi. Ce n'était pas chose facile. Le svndic Bonna commanda aux mutins du Bourg-de-Four de se retirer, mais la foule s'y refusa, jusqu'à ce que Vandel étant survenu, et ayant fait la même recommandation, on lui obéit. Bonna parcourut ensuite la ville, exhortant les groupes à se dissoudre. « Contre toute espérance, écrit Calvin, et par l'intervention divine, la tempête s'apaisa ».
Tels sont les faits en résumé L Certainement les Libertins n'avaient pas comploté d'égorger leurs adversaires, mais ils étaient décidés à arrêter, de force ou autrement, les réceptions de nouveaux bourgeois. Il ressort clairement d'une étude attentive des textes que le tumulte du i6 mai fut bien près de dégénérer en émeute sanglante. L'autorité du magistrat avait été gravement méprisée, il v avait même eu des actes de rébellion. La fermeté des Calvinistes, le courage des magistrats, le calme et le bon sens de la majeure partie de la population, empêchèrent une échauffourée de dégénérer en une grave sédition. Le i6 mai avait montré à quoi tendaient les efforts des Perrinistes. Si leurs menées eussent continué quelque temps encore, il se
^ Cf. Roget, op. cit., t. IV, p. 245-267. Comparez la relation des bannis dans E. Dunant, Les relations politiques de Genève avec Berne , p. 142 à 146.
serait fatalement commis quelque attentat à main armée contre les réfugiés.
Dès le lendemain, on commence une information judiciaire et l'on recueille les dépositions des témoins. Pendant quelques jours, Perrin, Vandel et les autres opposants à Calvin assistent encore au Conseil et semblent se croire en sécurité. Mais les Deux Cents arrêtent qu'on fasse justice des délinquants et le Petit Conseil décrète l'arrestation de Perrin et de quelques autres de ses partisans. — Perrin mesura immédiatement jusqu'où irait la victoire des Calvinistes. A l'heure même où le Conseil ordonnait son arrestation, accompagné de sa femme et de deux de ses coaccusés, il franchissait la porte de Cornavin. Et sa femme, se retournant, disait aux guets de la ville : « Adieu, enfants, nous nous en allons, gardez bien vos François ».
On refusa ensuite à Perrin la permission de venir présenter librement sa défense et, le 27 mai, le Conseil des Deux Cents décidait que les seigneurs du Petit Conseil « continueront à faire des bourgeois à leur discrétion, au profit, utilité et honneur de la ville, jouxte les franchises, us et bonnes coutumes, comme d'ancienneté. »
Le gouvernement bernois intercéda sans succès en faveur de Perrin et de ses amis. On refusa d'accorder des sauf-conduits aux fugitifs. D'ailleurs, la sentence des magistrats informateurs était prête : elle condam-
nait à mort Perrin et quatre de ses compagnons. Comme Perrin avait attenté au bâton syndical, il devait, en outre, avoir le poing droit coupé.
On comptait sur les témoignages que la torture arracherait aux deux frères Comparet pour avoir la preuve que la bagarre du i6 mai était issue d'un complot en règle et constituait indubitablement un attentat prémédité contre l'autorité du magistrat et de l'Eglise, contre l'institution théocratique, donc un crime de lèse majesté divine et humaine. Tout ce qu'on put tirer d'eux en entremêlant l'interrogatoire et l'estrapade, ce fut de les amener à « quelque commencer à confesser », mais à confesser si peu de chose que ce n'était pas la preuve tant cherchée de la conspiration. Les deux malheureux Comparet furent condamnés à avoir la tête tranchée à Champel et leur corps mis en quartiers. — Calvin était si absolument convaincu qu'il v avait eu conspiration qu'il leur reproche d'avoir, sur l'échafaud même, « tenté d'obscurcir la vérité », c'est-à-dire rétracté ce qu'on leur avait fait avouer. 11 s'imagine même que « ce n'est pas sans un dessein arrêté de Dieu » que la maladresse du bourreau prolongea cruellement leurs souffrances'.
Les frères Berthelier furent enveloppés dans les poursuites, probablement à la suite d'aveux arrachés aux frères Comparet et à Claude Genève, un des principaux acolytes de Perrin. Philibert, pris d'inquiétude, demanda pardon pour ses méfaits passés et jugea
^ 0pp. Calv., t. XV, p. 693.
prudent de s'éloigner. Son frère, François-Daniel, resta; il se croyait en sûreté et se laissa arrêter sans méfiance, le 14 juillet. Les Bernois, à la requête de Philibert, prièrent qu'on le libérât en considération des services rendus par son père. On refusa, parce que ■des rapports compromettants avaient été recueillis sur son compte.
On avait proclamé à son de trompe, le 22 juillet, les noms de vingt-quatre citoyens fugitifs : on les sommait d'avoir à comparaître dans trois jours. — Ils ne comparurent pas et, le 6 août, sentence fut rendue contre dix-neuf d'entre eux. On les déclarait « prévenus des crimes de lèse-majesté, sédition et rébellion ». On leur reprochait d'avoir « travaillé de tout leur pouvoir à renverser la discipline ecclésiastique et la sainte Réformation, en particulier l'ordre de l'excommunication fondé sur la sainte Ecriture et approuvé par le Petit, le Grand et le Général Conseil de la Ville». On les accusait d'avoir souvent conféré ensemble des moyens de résister aux ministres de la Parole de Dieu, d'avoir même « résolu de proposer au Conseil général d'abattre le Consistoire... ». L'acte énumérait aussi diverses charges se rapportant à l'émeute du 16 mai.
Philibert Berthelier, Pierre Vandel et J.-B. Sept étaient condamnés à mort, sept autres étaient bannis à perpétuité et deux pour dix ans. Leurs biens devaient être saisis et leurs femmes devaient quitter la ville. Le 27 août, l'aîné des frères Genève fut encore condamné à la peine capitale, le cadet à la peine du fouet.
Cela fait, le 8 septembre, le Conseil général vota définitivement et sans opposition l'abolition de la charge de capitaine-général, avec défense de parler de la rétablir « a povne de la teste ». Il décréta également l'interdiction, sous peine de mort, de proposer le rappel des condamnés. Le premier svndic fit entendre à chacun le sérieux avertissement « d'estre sur ses gardes, faire bon guet, vivre selon Dieu, être obéissant à sa Parole, suivre les sermons». Par ce moyen, dit-il, Dieu nous gardera.
Le parti vainqueur est entièrement pénétré de l'esprit théocratique, il accuse ses adversaires d'avoir « bataillé contre Dieu, sa Parole et ses saints commandements et méprisé l'honneur de Dieu et de sa justice ». C'est, pensent-ils, l'attitude impie des Libertins qui les a poussés finalement à s'élever « contre le magistrat de cette cité et anciennes ordonnances, libertés et franchises d'icelle, jusques à attenter aux bastons syndicaux ».
Il restait encore à statuer sur le cas de F.-D. Berthelier. Il avait confessé ses torts ; ses parents et les Bernois avaient intercédé en sa faveur, mais rien ne put le sauver. Le 9 septembre, le Petit Conseil le jugea coupable de sédition et de menaces contre le magistrat et le Conseil des Deux Cents se prononça pour qu'oïl fît bonne justice. Condamné à mort, il avoua devant Calvin qu'il avait mérité cette peine, puisqu'il avait vécu criminellement; il confessa aussi qu'il avait offensé Dieu par son impiété, mais il protesta qu'il n'avait jamais rien entrepris contre la Républi-
que* et que son seul crime était d'avoir voulu «garder la ville des estrangiers et empescher qu'on ne fît plus de bourgeois ».
Ce fut la dernière des exécutions sanglantes dont le tumulte du i6 mai fut, non pas le prétexte, comme dit Roget ^, mais bel et bien la cause. S'il n'y avait pas eu de conspiration, de complot dans le sens strict du terme, il y avait eu intention positive et volonté de renverser l'institution théocratique. Le parti calviniste, poussé à bout, frappait sans merci des hommes en qui il voyait des rebelles à l'aiitorité de Dieu, des séditieux qui attentaient à l'autorité du magistrat et à celle du pouvoir spirituel. On ne peut expliquer les événements en les attribuant simplement à l'esprit de parti. Au point où elle en était arrivée, la lutte des factions contraires avait rendu inévitable une crise violente. Les Libertins avaient tout fait pour la provoquer. Les Calvinistes n'en sont pas responsables, mais ils en ont profité pour sévir contre ceux qui voulaient détruire l'ordre établi conformément à la Parole de Dieu.
La victoire des Perrinistes eût arrêté le rôle glorieux de Genève comme cité d'une théocratie biblique, comme cité du refuge et métropole du protestantisme réformé. Jamais un emprisonnement plus ou moins
* Calvin qualifie cette affirmation d'impudente, parce qu'à son sens, les efforts des Libertins contre l'influence des réfugiés constituent un mépris de la volonté de Dieu, une rébellion contre sa loi.
^ Op. cit., t. IV, p. 3 12.
prolongé, accompagné et suivi de la privation des droits civiques, n'aurait suffi pour réduire les Perrinistes à l'impuissance Nous déplorons les moyens violents dont les Calvinistes usèrent pour maintenir ce qu'ils appelaient l'honneur de Dieu et pour imposer ce qu'ils croyaient la vérité, mais nous devons reconnaître que les Libertins ne combattaient pas pour la cause de la liberté individuelle au nom d'une conviction de conscience. Ils travaillaient dans un intérêt personnel et politique, et en faveur d'un plus grand relâchement dans les mœurs privées et publiques. Les Calvinistes, au contraire, étaient poussés par une conviction religieuse et morale, mêlée, il est vrai, à des éléments non chrétiens, mais ils étaient néanmoins sincères. Si les Perrinistes étaient devenus les maîtres, la liberté qu'ils réclamaient eût dégénéré en licence, les réfugiés eussent continué à être traités par eux en étrangers, presqu'en ennemis. L'Eglise eût cessé d'exercer un pouvoir effectif de réformation des doctrines et des mœurs; elle eût été réduite à un rôle utile, sans doute, mais effacé et plus ou moins platonique. Le i6 mai, c'est l'avenir de la cité comme siège d'une nouvelle théocratie, qui s'est joué.
— L'opinion publique en Suisse jugea des plus sévèrement cette répression impitovable. On en attribua toute la responsabilité à Calvin. Ici on le traitait de larron et d'hérétique, là on l'accusait d'assister aux tortures et aux interrogatoires des conjurés; ailleurs.
^ Roget, op. cit., t. IV, p. 319.
ceux même qui l'avaient toujours approuvé, le blâmaient. A Lausanne, le terme de calviniste équivalait à la somme de tous les crimes.
Les bannis s'étaient hâtés de faire connaître les faits sous un jour favorable à leur cause. Très habilement, ils exploitaient à leur profit l'amour-propre et la jalousie de leurs protecteurs bernois. Les magistrats suisses, bien que moins intéressés que Berne, étaient néanmoins sensibles, eux aussi, à la sympathie qu'affichaient les autorités genevoises pour les Français.
Calvin fut obligé d'écrire à Bullinger et de faire sa propre apologie. Le gouvernement, de son côté, se justifia par la plume de Roset et rétablit les faits. Il estimait avoir procédé avec toute la modération possible, puisque « bien qu'un grand nombre fussent coupables, il n'en avait fait mourir que quatre ». Il protestait aussi que Genève restait toujours attachée aux Suisses réformés.
Le triomphe des Calvinistes entraîna l'admission de soixante-cinq nouveaux bourgeois, du i^^ octobre i555 au i^^ février i556, et la révocation de l'interdiction du port des armes par les étrangers. Genève s'assimilait le refuge et recueillait avec hospitalité les nouveaux venus qui affluaient dans ses murs. On ouvrit aux Anglais et aux Italiens l'église de Notre- Dame-la-Neuve (aujourd'hui l'Auditoire), pour v célébrer leur culte. En septembre, le Conseil s'envisageant comme chargé de la défense des intérêts protestants, envoyait le conseiller Curtet à Chambérv intercéder en faveur de cinq Français évangéliques saisis au
passage des montagnes entre la Suisse et la Savoie.
Enfin,, au mois de novembre, on remplaçait dans les Conseils les condamnés et certains conseillers ravés du rôle parce qu'ils étaient soupçonnés d'accointances avec les fugitifs. Six nouveaux membres entraient au Petit Conseil, onze au Conseil des Soixante et dixneuf aux Deux Cents. Le nouveau régime était définitivement constitué.