CHAPITRE I
Conséquences du triomphe des Calvinistes. Renforcement du système disciplinaire. L alliance bernoise abandonnée, puis renouvelée. — Procès de l'antitrinitaire Valentin Gentilis.
La défaite des Libertins amena un changement profond dans la vie de la cité : les compétitions passionnées, les résistances combinées à l'application stricte du système disciplinaire disparurent. Dès lors la loi évangélique, la Parole de Dieu règne sans opposition. Genève est tout entière une cité théocratique calviniste. Elle est un lieu de refuge international pour les réformés proscrits, un séminaire de ministres pour la France, un phare d'où rayonnent au loin les lumières de la Réformation.
Calvin devait profiter de la victoire de ses amis pour renforcer la discipline et obliger à une observa-
tion plus stricte de la législation divine qu'il trouvait dans la Bible.
Le Consistoire demande par sa bouche, le 6 Juin i556, une peine plus forte contre les jeunes gens et les jeunes filles qui se laissent entraîner au libertinage et la punition des personnes qui, après que la Cène leur a été refusée, ne se soucient pas de la redemander ^.
Une commission, composée des syndics, de Calvin et autres gens savants, présenta (8 Novembre) au Conseil un premier édit sur les paillards, paillardes, adultères, maquereaux et maquerelles, et un second édit sur les jurements, diablemens, blasphèmes et dépitements de Dieu. Adoptés par le Petit Conseil et les Deux-Cents, les édits furent présentés au Conseil général le i5 Novembre. Les syndics exhortèrent le peuple à accepter ces prescriptions destinées à « réprimer aucuns vices et crimes qui sont principaux, et pour lesquels Tire de Dieu a accoutumé venir sur le monde, aux fins de vivre saintement et avoir règle certaine».
Cependant tous ne pensaient pas comme les syndics et Calvin. Le conseiller Pierre Bonna présenta des objections à cette «règle certaine», et ses paroles furent bruyamment approuvées. Plusieurs crièrent que les édits fussent revus et non passés, comme trop rudes. L'opinion des opposants prévalut; on eut même grand peine à faire taire les mécontents.
Dans le nombre se trouvait un changeur, Jaques le
^ Roget. op. cit., t. V., pp. 40-46.
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•Nepveu qui osa critiquer les édits comme entachés de judaïsme. Nous sommes, disait-il, sous la loi de grâce et ce serait judaïser de condamner l'adultère à mort. Il prétendait que si les édits avaient été adoptés, la plupart de la ville s'en seraient allés. Mal lui en prit de son libéralisme. Condamner une application du principe théocratique comme entachée de judaïsme, c'était s'élever contre la loi évangélique, contre l'autorité souveraine de Dieu. Jaques le Nepveu fut condamné à crier merci à Dieu, les genoux à terre, à payer dix écus, à la privation de l'exercice de sa profession et du droit d'assister au Conseil général pendant trois ans.
Cet échec du i5 Novembre ne diminua nullement la sollicitude de Calvin pour l'application et le développement du svstème disciplinaire. Le ressort intérieur de sa piété et de son activité, c'est le besoin de travailler à la gloire de Dieu et d'établir son règne, le règne de sa vérité et de sa loi, aussi ne se donne-t-il aucun repos.
Il voulait que le Consistoire fût entièrement composé d'hommes pénétrés de la même pensée et poursuivant le même but. A l'occasion de l'élection des anciens du Consistoire, le ii Février i557, remontre au Conseil « que le gouvernement de cette cité dépend de Dieu, que aussi on advise qu'il soit honoré et pour ce que le Consistoire est pour reprendre et veiller sur les vices, qu'on aye regard à choisir gens de bonne vie, craignans Dieu affin qu'ils soient exemple aux autres et soient tant plus volontaires à faire honorer Dieu ».
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Quelque temps après cette exhortation, le Conseil députe deux de ses membres pour faire une Visitation générale par toute la ville, enjoindre aux serviteurs et servantes d'aller aux sermons, les interroger sur leur foi, commander aux parents de faire aller.leurs enfants à l'école etc.
Plus tard^, sur la demande de Calvin, les Deux- Cents décident de punir ceux qui, au bout d'un an, se dispenseront de redemander la communion.
Calvin obtient aussi qu'on ouvre le temple de Saint- Germain, à cause de l'abondance du peuple et qu'on établisse deux nouveaux postes de pasteurs. Il aurait voulu que les ministres fussent pourvus de maisons en divers quartiers de la ville « pour tant mieux veiller sur les vices». Puis, la fréquentation du culte du mercredi laissant à désirer, particulièrement à Saint-Gervais, il propose que le lieutenant se transporte les mercredis après-midi par les boutiques pour s'informer de ceux qui n'ont pas été au sermon et les châtier.
En même temps on continue à ne pas tolérer les adversaires de la doctrine de l'Eglise. On bannit les anabaptistes, on bannit un homme qui dit : «Calvin a le diable au corps»; on condamne les blasphémateurs à faire réparation, la torche au poing, et quiconque pratique des rites papistes est impitoyablement poursuivi. Tout ce qui, de près ou de loin, directement ou indirectement, constitue un outrage à l'ordre établi,
R. C, 21 Juin 1557.
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aux autorités constituées, à la majesté divine, est réprimé sans relâche.
La victoire des Calvinistes avait eu pour conséquence la rupture ou plutôt l'abandon de l'alliance avec Berne. Toutes les démarches de Genève pour faire renouveler cette alliance, qui expirait légalement en Mars i556, avaient échoué. Voyant qu'il se heurtait à un parti pris, le Conseil de Genève avait décidé, le 1 6 Janvier i556, de se passer de l'alliance. Calvin avait été chargé de notifier cette décision aux Bernois. « Nous espérons, leur écrit-il, que Dieu qui jusqu'ici a pris soin de nous, continuera de nous assister et qu'il aura pitié de cette ville ».
Mais Calvin était trop perspicace pour ne pas comprendre que la sécurité de Genève et l'intérêt général de la cause réformée exigeaient la continuation de l'alliance bernoise. Aussi emploie-t-il dès lors toute son influence dans le sens de la conciliation.
Les Genevois demandèrent aux cantons évangéliques de s'entremettre en leur faveur. La situation de la cité était précaire; on pouvait redouter une attaque de Henri II et les relations avec Berne allaient toujours en empirant; les frottements et les vexations se multipliaient; les bannis saisissaient toutes les occasions de provoquer les Genevois; il y avait là une source constante de procès et de récriminations. A plusieurs reprises la diète helvétique de Baden accueillit favorablement les demandes d'intercession des Genevois.
Mais les négociations à peine entamées échouèrent; les Bernois faisaient des conditions inadmissibles et exigeaient des concessions en faveur des bannis, auxquelles on se refusait absolument.
Genève demanda alors franchement son admission dans l'alliance générale des ligues. La diète, frappée de la convenance qu'il y avait, pour le bien de la Suisse, à entretenir avec elle des rapports amicaux, essaya une nouvelle démarche auprès de Berne. Cette fois-ci le moment était propice.
Philibert-Emmanuel, duc de Savoie, après sa victoire de Saint-Quentin, cherchait à rentrer en possession de ses anciennes provinces. Un corps de troupes impériales se préparait à entrer en Bresse. La plus vive émotion régnait dans Genève. Il faut, pensaiton, « premièrement confesser nos péchés et ingratitudes, qu'est la cause de nos maulx et de l'ire de Dieu, et puys invoquer l'ayde de Dieu et estre vigilans ». Tout le pavs tremblait. Le coup de main, heureusement échoua. Les magistrats de Berne et de Genève comprirent la nécessité d'un prompt accord. Des deux côtés on fit simultanément des avances et bientôt l'entente fut complète; la nouvelle combourgeoisie fut conclue et qualifiée de perpétuelle (g Janvier i558).
Les bannis avaient tout fait pour empêcher le renouvellement de l'alliance, car c'était leur défaite définitive et irrévocable. Pendant longtemps Berne s'était faite leur champion et avait voulu obtenir des concessions en leur faveur, mais toujours elle s'était heurtée à un non possiimus catégorique de la part des Gene-
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vois. Finalement, l'intérêt général au point de vue national et religieux avait commandé aux Bernois de renoncer à épouser obstinément la cause des bannis. Il importait en effet, et à Berne elle-même, et à la Suisse évangélique, et à la Réforme, que le puissant foyer allumé à Genève ne s'éteignît pas, et que la frêle république subsistât, sans que son existence même fût comprpmise.
Quelque temps après le renouvellement de l'alliance bernoise, qui rendait la sécurité à la cité théocratique, peu s'en fallut qu'il n'y eût une répétition du procès et du bûcher de Servet.
L'Eglise italienne était en proie à des dissentiments théologiques. Calvin et le pasteur italien recoururent au magistrat et obtinrent de présenter à l'église une confession de foi sommaire^. Les membres de l'église furent invités à l'accepter; la plupart y consentirent, mais six d'entre eux s'y refusèrent. On les appela et on leur notifia que s'ils persistaient et ne voulaient vivre « en nostre religion, » on leur ferait vider la ville. Tous, sauf deux, se soumirent.
Valentin Gentilis, un de ceux qui avaient commencé
^ Le i8 mai i558. Après les remontrances de Calvin el du syndic Chevalier on lut cette confession de foi. Une discussion s'engagea, qui dura trois heures. Un ami de G. Blandrate, Jean-Paul Alciat dit, — à ce que rapporte Calvin, — qu'établir trois personnes dans la Trinité, c'était adorer «trois diables pires que toutes les idoles de la papauté».
par résister, ne put contenir son besoin de discussions théologiques. Il attaquait, il faut le dire, le point faible de l'institution théocratique : Tinfaillibilité de l'interprétation et de l'interprète. Il accusait Calvin de blâmer les interprétations des autres théologiens «au gré de sa fantaisie». «Pourquoi, disait-il, n'aurions-nous pas le même droit? Nous avons appuyé nos conclusions par plusieurs témoignages de l'Ecriture, Calvin ne se base que sur sa propre autorité ».
En attaquant les conclusions de Calvin, au nom de l'Ecriture, il attaquait la doctrine que le magistrat avait déclarée sainte, conforme à la Parole de Dieu. Or, on ne pouvait admettre deux enseignements contradictoires et celui de Gentilis devait sans doute être infidèle au principe théocratique, à l'autorité de la vérité divine.
Gentilis fut conduit en prison (9 juillet i558). On lui reprochait de charger effrontément la confession de la cité «de faire une quaternité», de charger Calvin de vouloir « opprimer la vérité par cavillations^ Les ministres prièrent Messieurs d'assembler les personnes les plus entendues de la ville et de les ouïr, « afin de maintenir la religion comme il appartient à des magistrats chrétiens».
Une discussion orale, puis écrite, n'arrive pas à triompher des objections de Gentilis. Calvin le traite
^ Pour Calvin et ses collègues, ces attaques sont le signe que «le diable machine par-dessous terre pour ruiner les fondements de la religion».
«d'homme frénétique, voire diabolique,... poussé par Satan à proférer d'épouvantables blasphèmes...»
Gentilis risquait d'être condamné comme blasphémateur et destructeur de la religion. Mais il n'était pas homme à mourir pour ses idées. Il ne tarda pas à adresser (3 août) une humble supplique au Conseil, à demander pardon à Calvin, à le supplier de le recevoir dans ses bonnes grâces et de le ranger au nom.bre de ceux qùi sont zélés pour sa personne. — C'était bien peu connaître Calvin de s'imaginer qu'il était mû par des motifs d'animosité personnelle.
On demanda à Gentilis des déclarations plus explicites touchant la Trinité. On lui reprochait d'avoir demandé pardon à Calvin et non à Dieu, d'avoir rétracté ses opinions erronées, sans avoir rétracté en même temps ses propos blasphématoires. Gentilis reconnut que son opinion était non seulement erronée, mais fausse, turbulente et héréticale. Il déclara qu'il s'en repentait et voulait désormais vivre et mourir « jouxte la confession faite en l'Eglise italienne ».
Ces aveux pouvaient-ils être envisagés comme suffisants ? — Une commission de cinq juristes (dont deux réfugiés) estime que l'accusé n'est pas disculpé : sa rétractation est une rétractation apparente, faite « pour crainte de la peine et non de bonne conscience»'. S'il échappe, il pourra faire de grands troubles, car ses blasphèmes exécrables contre la majesté de Dieu et la sainte Trinité sont «plus griefs que nul crime de lèsemajesté ». Il est digne «d'estre exterminé et puni de mort, tant par la loy de Dieu escripte ès treizièmes
chapitres du Deutéronome et du prophète Zacharie, ^que par les constitutions impériales et titres du Code de summa Trinitate et fide catholica et de heretîcis ». Cependant, à cause de sa rétractation, les cinq juristes consentent à proposer qu'on lui coupe la tête au lieu de le brûler comme Servet.
Malgré la campagne de Castellion et de ses amis en faveur de la liberté de conscience, on 'proclamait une fois de plus, non seulement le droit, mais le devoir pour le magistrat de frapper à mort les hérétiques, coupables de blasphème contre la majesté de Dieu.
Cependant, comme dans l'institution théocratique on réclame avant tout, non pas la foi personnelle en la vérité divine, mais un acte de soumission à l'autorité de Dieu, il devenait impossible de faire mourir Gentilis. L'acte obligatoire de soumission, il l'avait accompli : il avait déclaré se repentir et vouloir vivre et mourir en la profession de la vérité, selon la confession de l'Eglise italienne. On avait beau trouver sa repentance insuffisante, sa confession sommaire, la juger peu sincère, arrachée par la peur, on ne pouvait plus lui faire partager le sort de Servet. Les ministres des Gallars et Ragnoni, avec les cinq juristes, se transportèrent donc, le i5 août, à la prison, pour connaître la repentance de l'accusé. iVlais on ne trouva pas que ses protestations constituassent encore « une vraie repentance ». Que fallait-il faire? — Comment ne pas condamner et punir un blasphémateur, un homme coupable du crime de lèse-majesté divine. Et d'autre part, comment faire mourir un homme qui
proteste de sa repentance et fait acte de soumission? — Ceux qui l'avaient interrogé proposèrent de surseoir au jugement, mais le Conseil préféra condamner Gen-' tilis à avoir la tête coupée , en ajournant en même temps la sentence et l'exécution.
Les circonstances commandaient la sévérité : la France et l'Espagne allaient se réconcilier, Genève devait tenir à ce qu'au dehors on sût qu'elle demeurait fidèle à la «vérité » et sévissait contre les ennemis de la religion chrétienne.
On procéda à un nouvel interrogatoire, puis des compatriotes de Gentilis intercédèrent en sa faveur et ' lui-même confessa qu'il avait grandement blasphémé contre Dieu, mais «qu'à présent, par la grâce de Dieu, il croit fermement que le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont un seul Dieu et que une chacune personne d'iceux est la seule essence». Dès lors, il pouvait être traité avec douceur, d'autant plus que ses blasphèmes passés avaient été explicitement condamnés. Le msigistrat avait fait son devoir, il avait défendu l'honneur de Dieu, il pouvait, en présence d'un acte de soumission et de repentance qui paraissait sérieux, épargner la vie du prévenu. Gentilis fut condamné, le i^'" septembre i558, à faire réparation, dédite et amende honorable en chemise, la torche au poing, devant la maison de ville, à faire le tour de la ville avec la trompette et à mettre au feu ses écrits ^
^ Cf. Roget, op. cit., t. V, pp. 145-165, et les actes du procès, publiés par M. Henri Fazy dans les Mémoires de l' Institut genevois,
t. XIII.
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Gentilis ne demeura pas longtemps à Genève ; il continua ses attaques contre la Trinité et mourut en i566 sous la hache du bourreau bernois.
Cette affaire contribua à rendre les ministres et le magistrat d'autant plus vigilants dans l'exercice de la discipline ecclésiastique, dans la répression de Terreur et de l'hérésie ^
* Les personnes qui soutiennent une doctrine erronée sur la prédestination sont bannies à perpétuité ou condamnées à une réparation publique On fait des cries pour défendre les excès. On ne permet pas même de critiquer l'ordre établi. Calvin rabroue vigoureusement un personnage qui se plaint qu'il y ait des choses défectueuses en l'Eglise et que les excommunications ne se fassent pas par l'Eglise, en présence des anciens. Calvin l'accuse de vouloir troubler l'Eglise et d'être guidé «par inimitié», car, dit-il, on a eu assez de peine à établir les choses comme elles sont. {Roget, ibid., pp. 167-175.)