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CHAPITRE II Derniers développements du système théocratique

Dans la cité régie par la théocratie calviniste, le magistrat s'appuye sur l'Eglise , considérée comme l'interprète et la dispensatrice de la Parole divine. Il associe les ministres à tout ce qui concerne l'administration de la chose publique, afin d'être éclairé sur ce qui est licite selon Dieu. Il profite du savoir et du jugement d'un homme tel que Calvin.

Le sentiment théocratique était si vivant chez les conseillers genevois, que le secrétaire Roset proposa (7 novembre i558) qu'un ministre de la Parole de Dieu vînt, tant au Petit et au Grand Conseil qu'au T^onseil général, pour faire admonitions, afin, disait-il, «qu'en cest endroict, comme aux aultres, nous soyions du tout gouvernés par l'Esprit de Dieu ». La proposition fut agréée : elle était dans la logique du système, et désormais chaque élection fut précédée d'une exhortation pastorale. « Arresté, puisque nous dépendons du tout de Dieu, et que nous n'avons aultre force, secours, aide et espérance que de luv, que doresnavant quand

on voudra eslire les seigneurs sindiques, Lieutenant^ qu'on appelle ici l'un des ministres pour faire les admonitions et puis aussi en Deux Cents et en Général et que cet ordre soit observé ». ^

M. Roget ne se trompe pas lorsqu'il découvre dans ces lignes comme un écho lointain des paroles des prophètes de l'ancienne alliance. Le rôle des ministres de la Parole se calque sur celui des prophètes, avec cette différence que la loi dont ils sont les interprètes et les gardiens n'est pas simplement la loi mosaïque, mais la loi évangélique, c'est-à-dire l'ensemble des Ecritures envisagées comme le document de l'ordonnance doctrinale et disciplinaire du Dieu souverain L

Le 3o janvier i56o, Calvin ayant fait au Petit Conseil une admonition à l'occasion de l'élection des syndics, profita pour demander, au nom de ses collègues, des modifications et des perfectionnements dans les ordonnances ecclésiastiques. Les désiderata des ministres portaient sur quatre points. D'abord que la police ecclésiastique touchant le Consistoire soit mieux^éparée de la juridiction temporelle, car, disentils, il faut se conformer le plus près qu'on peut de chrétienté et suivre de plus près les traces de la Parole de Dieu. Ils proposent que le choix des membres du Consistoire ne soit pas restreint aux citoyens, mais qu'on élise les personnes les plus aptes pour l'Eglise.

En second lieu, ils demandent qu'avant de nommer le Consistoire, on appelle les ministres et on confère

' Roget, op. cit., t. V, p. 283.

avec eux, au lieu d'appeler Calvin « lui tout seul, comme s'il était les ministres». Ils voudraient qu'on stipulât dans les édits que les ministres, par bon avis, présenteraient ceux qu'on voudrait élire, lesquels Messieurs pourraient recevoir et ce serait sans préjudicier à la liberté de Messieurs.

Troisièmement ils proposent qu'on impose une réparation publique en l'église à ceux qu'on bannit parce qu'ils ne tiennent pas compte de l'excommunication prononcée contre eux.

Enfin, ils estiment qu'il serait à propos d'annoncer les ministres à l'église, avant de les élire, pendant trois dimanches consécutifs.

Après délibération, le Conseil accorde que les Anciens du Consistoire seront pris dans tout le Conseil des Deux Cents. Il comprend la nécessité d'élargir l'ordonnance. Il reconnaît que «quand on voudrait suivre la Parole de Dieu, il faudrait avoir la liberté d'élire de tout le peuple les plus propres».

Le magistrat s'est donc refusé à suivre entièrement la Parole de Dieu. Quel motif pouvait le déterminer à cette infidélité au principe théocratique? Il craignait sans doute de mettre une arme dangereuse aux mains des Genevois récalcitrants, s'il permettait à des étrangers, à des habitants non admis à la bourgeoisie, de siéger dans le Consistoire. Les mécontents se seraient rebellés encore plus volontiers, et avec plus de chances de succès contre le corps chargé de l'exercice de la discipline. — Le Conseil consent cependant à mieux distinguer les deux juridictions, politique et

spirituelle et décide que le Syndic qui siège au Consistoire n'y portera pas son bâton, mais y sera sur le même pied que les autres assistants.

Les autres demandes des ministres sont acceptées, sauf celle concernant l'institution de marreaux ou jetons de plomb que l'on eût été obligé de donner aux ministres pour pouvoir prendre la Cène. Le Conseil, sans refuser nettement, ajourna de prendre une décision.

Calvin, après vingt ans de séjour à Genève, n'était pas encore reçu bourgeois de la cité si grandement soumise à son influence. Pendant longtemps, il s'était attendu à devoir quitter Genève, et d'ailleurs il ne tenait pas, en demandant la bourgeoisie, à fournir un nouvel argument à ceux qui l'accusaient de se faire prince. Ses adversaires, qui avaient si fort espéré se débarrasser de lui, se fussent gardés de lui proposer un honneur qui eût créé un nouveau lien entre lui et Genève et lui eût donné une occasion très naturelle d'exercer une influence sur la marche des afl"aires publiques.

Au moment où nous sommes parvenus, ces raisons n'existaient plus et le magistrat lui était très dévoué. Aussi, quand on lui fit des ouvertures pour lui proposer la bourgeoisie, trouva-t-on Calvin très volontaire pour accepter, et très sensible à l'honneur que Messieurs lui faisaient.

Calvin, tout accablé qu'il fût d'infirmités et surchargé de travail, continuait à rendre à la république des services de tout genre. 11 était, entre autres, cons-

tamment appelé à donner son avis en matière criminelle. Cette activité, qui nous paraît aujourd'hui peu en rapport avec les attributions d'un ministre de l'Evangile, rentrait plus ou moins dans les compétences de l'interprète de la loi divine, dans l'office du prophète, défenseur et gardien de l'honneur du Dieu souverain , qui se trouvait être en la personne de Calvin un théologien doublé d'un juriste. Le jugement du réformateur, si sûr et pénétrant, rendait ses avis très précieux au magistrat genevois, même en matière purement profane. On lui demande, par exemple, s'il convient de vendre les terres de la Seigneurie pour payer les sommes dues aux Bâlois. On le prie d'examiner un coUard. On le consulte sur le châtiment à infliger aux malfaiteurs.

Calvin insistait pour que les magistrats, qui tiennent leur office et leur autorité de Dieu lui-même, fussent dignes du pouvoir qui leur était confié. Dans l'allocution qu'il prononce à l'élection des syndics, le 4 février i56o, il leur rappelle ce devoir, et, s'appuyant sur l'exemple du bon roi Josaphat : Avant constitué des juges aux contrées de Judée, dit-il, il les avertit « qu'ils tenaient la place de Dieu » et voulait « qu'ils ne polluent point un siège si sacré». Il est donc requis, « ayant Dieu pour président et gouverneur de nos élections, de choisir en pure conscience, sans aucun égard à autre chose qu'à l'honneur et la gloire de Dieu, la sûreté et la défense de cette république ».

Ce que Calvin demandait aux Genevois de rechercher avant tout, c'est ce à quoi il a consacré sa vie et

dépensé ses forces : l'honneur et la gloire de Dieu/ la sûreté et la défense de Genève.

Calvin est mort à la tâche. On pourrait dire aussi qu'il est mort après avoir achevé sa tâche. La fondation et le succès de l'Académie et du Collège, l'influence puissante exercée par la cité théocratique au loin, les mœurs et la doctrine rigoureusement réglées, le proclament hautement. Les Ordonnances de i56i d'ailleurs, en font foi. L'édifice, dont Calvin avait posé les bases et indiqué les lignes en 1541, était achevé. Les articles de i56i contiennent les ordonnances sur le mariage, adoptées en principe dès i545, mais qui n'avaient pas encore acquis force de loi.

A la suite d'un travail de révision et de coordination, entrepris par Calvin et Roset, par le représentant de l'Eglise et le représentant du magistrat, qui, après avoir été si souvent en lutte, sont maintenant d'accord, l'ensemble de la législation théocratique fut adopté, en novembre i56i, par les Conseils. On décida de les faire imprimer « pour servir à l'instruction d'autres peuples et pour le témoignage de notre réformation ».

Les Ordonnances de Calvin ont, en efl'et, servi à l'instruction d'autres peuples, elles ont été un hommage rendu à la Réformation, elles ont montré qu'elle établissait dans les doctrines, dans les mœurs publiques et privées, dans la vie politique et ecclésiastique, dans l'éducation de la jeunesse et la famille, entre époux, entre parents et enfants, en un mot, dans la société entière, dans tous les rapports des hommes

entre eux, un ordre calqué sur la Parole de Dieu et des règles de justice et de liberté, fondées sur le devoir d'obéissance au Maître souverain.

Calvin ne se trompait pas, en espérant que ces édits seraient «comme un luminaire auquel toutes les Eglises dressées en la réformation chrétienne pourraient prendre exemple ». Les peuples protestants sont là pour montrer que l'œuvre ecclésiastique et sociale de Calvin, son effort colossal pour réaliser sur la terre l'idéal social du royaume de Dieu, n'ont pas été vains.

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