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CHAPITRE II

Efforts de Farel et Calvin pour faire mettre à exécution leur programme, avec l'appui des Conseils.

Calvin demande au pouvoir politique un partage d'attributions auquel celui-ci consentiradifficilement. A l'instar des gouvernements des cantons évangéliques de la Suisse, le magistrat a placé jusqu'ici l'Eglise sous sa complète dépendance. Il a agi comme héritier des pouvoirs de l'évêque détrôné. On l'a vu naguère accueillir, dans une portion du territoire où régnait encore l'exercice du culte catholique, les plaintes des paroissiens excommuniés, les déclarer lui-même réconciliés avec l'Eglise et lever l'excommunication dont ils étaient frappés^.

Il est donc peu probable qu'il se désaisisse volontiers d'un droit important qu'il a exercé librement, et d'une manière souveraine. Et, à supposer qu'il y ait partage équitable, à supposer que le pouvoir politique accepte de laisser à l'Eglise les attributions pu-

^ R. C, 4 avril i536. Roset, Chroniques, L. ni, c. 67.

rement spirituelles, il faudra marquer à quel pouvoir appartiendra la suprématie, car s'exerçant tous deux dans une même société, Tun devra nécessairement avoir le dernier mot.

Cette question posée par les propositions des réformateurs, va se débattre à travers des luttes violentes.

Les ministres et ceux qui vont devenir leurs adversaires ont ceci de commun qu'ils admettent également le principe théocratique, l'autorité de Dieu et de sa Parole, comme autorité suprême. C'est en vertu de cette Parole que l'abomination du papisme a été terrassée et que les conseils ont décidé de régler la religion conformément au pur Evangile.

Sur ce terrain que va tenter Calvin?

Il s'efforcera de faire admettre et reconnaître que la distribution et le partage d'attributions des deux pouvoirs sont exigés par la Parole de Dieu elle-même et que, de par l'autorité divine, l'Eglise doit être instituée comme gouvernement spirituel indépendant et efficace. Il a pour lui sa ténacité, son autorité personnelle, sa science biblique et la logique du principe théocratique. Il aura contre lui les partisans du laisser faire, de l'indulgence la plus large possible à l'égard des mœurs publiques, il aura contre lui les démagogues, agitateurs politiques poursuivant un but intéressé, les césaréopapistes, les patriotes ombrageux, aux tendances autoritaires, ceux qui par réaction contre la domination de l'évêque, veulent la suprématie absolue de l'Etat, enfin les partisans de l'ancien régime, de l'ancienne Eglise, qui seront d'autant plus mécon-

tents que la nouvelle Eglise prétendra les lier de plus près à ses doctrines, à ses pratiques et à ses exigences morales.

Les propositions de Farel et de Calvin furent examinées par le Petit Conseil et adoptées moyennant la modification de deux points importants. Le Conseil n'admet pas la célébration de la Cène tous les mois, mais seulement quatre fois par an, et il entend s'occuper lui-même des causes matrimoniales. Il n'en remettra pas la connaissance à des commissaires, il se contentera de conférer avec les prêcheurs pour se guider « jouxte la parole de Dieu ».

Messieurs de Genève ne veulent pas trop de cérémonies et sont jaloux de maintenir leur prépondérance entière dans une matière aussi capitale que les causes matrimoniales. Cependant ils acceptent de faire confession certaine de la Réformation évangélique, ce qui est une concession importante, ardemment désirée par Calvin L

Le Deux Cents approuva ces résolutions, sans en excepter l'article de l'excommunication, contre lequel des objections avaient été soulevées-.

Il prit aussi des mesures^ propres à assurer le respect de la nouvelle loi religieuse : fermeture des bou-

* Roset, op. cit., L. iv. c. 9.

^ R. C, 16 janvier i53j.

^ Souvent répétées et rarement obéies, ces défenses, et celles du même genre dont nous avons déjà parlé, contribuèrent plus que toute autre chose, à rendre impopulaire l'œuvre d'évangélisation qui s'accomplissait dans Genève et à lui faire subir bientôt un temps d'arrêt et un échec momentané. (Rilliet, op. cit., p. xxx.)

tiques k dimanche, destruction des images et idoles, enquête sur les insolences et mauvaises mœurs, interdiction de chanter des chansons de folie, de jouer des jeux de hasardé

Le 5 février quatre syndics favorables aux vues de Farel et de Calvin furent élus. Les deux pouvoirs se trouvant d'accord se livrèrent chacun dans sa sphère d'action à sa tâche particulière : l'Etat veillant à la police extérieure de la ville-Eglise, les ministres s'occupant du gouvernement spirituel de l'Eglise-nation-. Très vite sans doute Calvin fit paraître son catéchisme. Ce manuel d'enseignement religieux destiné à l'adolescence devint un manifeste de la doctrine prêchée dans l'Eglise de Genève. Comme il rentrait dans les attributions spirituelles de l'Eglise, il n'est pas probable que les magistrats furent appelés officiellement à en prendre connaissance.

Au mois de mars (iSSy) arrivent à Genève deux hommes qui prétendent mieux comprendre la Sainte- Ecriture que les ministres, deux anabaptistes. Ils déposent des articles qu'ils s'offrent à défendre publiquement. Le magistrat plein de sollicitude pour la

1 Roget remarque ici que la nouvelle manière de vivre « selon l'Evangile et la Parole de Dieu » ne détermine pas encore la division des partis en hommes austères favorables à Calvin et licencieux ou partisans du laisser faire, hostiles aux réformateurs. Au point de vue des moeurs les deux partis sont mélangés, et les passions locales, les rivalités personnelles exercent plus d'influence que les différences de principes. (Hist. du peuple de Genève, t. i, p. 24, 25).

2 Rilliet, op. cit., p. xxxi.

nouvelle lov, et <^ vu la tendreté des esprits », aurait préféré simplement une dispute devant les Deux Cents. Le fougueux Farel voulait une dispute publique. Il Tobtint, mais l'effet produit fut fâcheux. Le Conseil trouva que ces controverses engendraient <v différend et diverses opinions » plutôt qu'union, et tendaient à faire <^ vaxiller » la foi plutôt qu'à raflfermir.. Il décida qu'à l'avenir on n'ouïrait plus ^ tels catabaptistes et consorts. ^

Avant entendu les propositions des anabaptistes. Messieurs jugèrent qu'elles ne pouvaient être <^ maintenues véritables par les Ecritures ^ et les déclarèrent « errantes de vérité v*.

Après avoir prononcé sur les erreurs du papisme, le magistrat prononce sur les erreurs de l'anabaptisme; il se pose en juge suprême de la vérité des doctrines, il donne force de loi à celles qu'il estime conforme à la Parole de Dieu, sur l'avis et suivant l'interprétation des ministres. Le Conseil joue le rôle de pouvoir exécutif de la loi théocratique.

En conséquence, il fait publier à son de trompe l'obligation pour chacun de prendre la Cène, de venir au sermon le dimanche, et d'amender sa vie sous peine d'être repris et puni.

La dispute avec les anabaptistes, en jetant le trouble dans beaucoup d'esprits, avait produit une vive fermentation et fait sentir aux ministres la nécessité de mettre à exécution la mesure qu'ils avaient proposée trois mois auparavant. Ils insistèrent pour qu'on fît jurer la confession de foi. Le texte de ce document

avait été soumis au Petit (".onseil «t imprimé aux frais de l'Etat, car cette profession publique et personnelle où le Conseil devait donner l'exemple au peuple ne concernait pas seulement le pouvoir spirituel, mais le pouvoir politique, charité de maintenir l'honneur de Dieu. Son but direct était de faire connaître quels étaient ceux qui se soumettaient à l'autorité de la nouvelle loy. C'était une machine de guerre contre ceux qui tenaient encore pour la loi papale.

Ailleurs on s'était contenté de l'adhésion explicite de l'Etat aux articles dressés par les théologiens et on avait considéré l'adhésion du peuple comme sous-entendue. Mais Calvin a devant les yeux l'exemple des serments prêtés par les Israélites sous Josias, Asa, Esdras et Néhémie. 11 veut une théocratie façonnée sur le modèle de la théocratie de l'Ancien Testament, où la loi mosaïque sera complétée et plus ou moins remplacée par la loi évangélique. Il faut que le peuple se soumette elfectivement, par un engagement, à l'autorité de la Parole de Dieu, et qu'il choisisse entre l'idolâtrie et l'Evangile, entre le royaume de l'antéchrist et celui de Jésus-Christ.

En etïet seul un serment individuel des citoyens rendra possible le gouvernement spirituel de l'Eglise. On peut s'en passer là où la discipline ecclésiastique reste entre les mains de l'Etat, et où celui-ci en fait une des fonctions de son pouvoir, un des instruments de son règne, et l'exerce suivant ses idées, avec ses préoccupations propres et selon ses tins particulières.

Mais ici tout l'effort de Calvin tenjd à ce que la discipline soit exercée selon la Parole de Dieu, suivant le jugement des ministres établis pour interpréter et appliquer cette Parole. Et comme l'Eglise n'a pas de pouvoir temporel, de puissance civile, il faut qu'elle se trouve en face d'un peuple qui ait traité alliance avec Dieu, qui ait juré d'observer ses préceptes et sur lequel la discipline spirituelle aura prise, par ce qu'il sera lié. De cette façon la Parole de Dieu, loi évangélique ne sera plus seulement le fondement placé par les Conseils à la base de l'ordre social, mais une autorité qui obligera les individus, qui les liera à l'observation d'une règle de vie et de doctrine. Et ceux qui voudront se soustraire à cette autorité, devront s'attendre à des remontrances selon la Parole de Dieu, et suivant les cas, à un châtiment prononcé et exécuté par le magistrat, à la demande de l'Eglise.

Farel et Calvin obtinrent* qu'un des syndics se rendît dans toutes les maisons, accompagné des capitaines de quartiers et des dizeniers,' pour présenter aux habitants les articles touchant la foi.

On sentit très vite combien il était difficile de mettre à exécution cette résolution. Les mécontents y voyaient une tentative pour dominer sur les citoyens 2.

Aux observations de Farel et de Calvin, le Conseil répondait qu'on suivrait aux articles « le mieulx qu'on

* R. C, 17 avril i53j.

2 P. Vandel, un des premiers qui ail prêté main forte à Farel pour renverser le pouvoir épiscopal, accuse trois partisans de Calvin de vouloir être princes. {Roget, op. cit., t. i, p. 38.)

pourroit », ce qui prouve que l'affaire ne marchait pas toute seule. Enfin, le 29 juillet, sur de nouvelles instances des ministres, on résolut de faire une enquête sur la manière dont jusque-là les dizeniers avaient procédé dans la tâche qui leur avait été confiée, et d'obliger ensuite leurs ressortissants à venir, dizaine par dizaine, à Saint-Pierre, prêter en public le serment solennel de tenir les articles de la confession.

A la suite des insuccès constatés dans les visites faites à domicile par les dizeniers dans les diverses familles de la ville, on recourait à un autre moyen, à une sorte de manifestation nationale.

Au jour fixé, à Saint-Pierre, lecture fut faite de la confession de foi par le secrétaire d'Etat, les magistrats donnèrent l'exemple de prêter le serment requis, et après eux la population suivit avec beaucoup de zèle, selon le témoignage de Calvin.

L'unité religieuse aurait été ainsi établie par l'identité obligatoire des croyances, si beaucoup de gens ne s'étaient purement et simplement abstenus d'assister à la convocation.

Les récalcitrants étaient trop nombreux pour qu'on pût simplement leur intimer l'ordre d'aller vivre autre part. Le Conseil eut beau leur commander à plusieurs reprises de se ranger à la confession de foi, il ne parvenait pas à ses fins. Non seulement ceux qui étaient attachés au catholicisme ou qui partageaient les doctrines des anabaptistes se dérobaient, mais aussi tous ceux qui déclaraient qu'ils ne sauraient jurer les dix commandements de Dieu. La plupart

d'entre eux étaient des réformés très hostiles à Rome, très résolus à vivre sinon selon l'Evangile des ministres, du moins selon le leur, qui avaient dans Genève trop d'intérêts de tous genres pour se laisser volontairement mettre dehors ^

Farel et Calvin espéraient qu'avec de la persévérance on triompherait de toute opposition. Ils se trompaient. Ils obtinrent une nouvelle convocation des non-jureurs pour le ii novembre : beaucoup persistèrent à s'abstenir, en sorte que le Conseil, après avoir, avec l'approbation des Deux-Cents, décrété leur expulsion -, n'osa exécuter son arrêt.

On murmurait ouvertement contre le magistrat. Les uns (le parti de Jean Philippe), parce qu'ils convoitaient le pouvoir, les autres, parce qu'ils ne voulaient pas d'une réformation qui prétendait les corriger par le gouvernement spirituel des ministres. Le mécontentement grondait dans les esprits ; il éclata au Conseil général du 25 novembre i53y. Le parti gouvernemental, favorable au programme théocratique des prédicants, essava de conjurer l'orage. Les syndics lurent un mémoire où ils se posaient en fidèles exécuteurs de la Parole de Dieu, principe suprême d'autorité. — Ceux qui les diffament, disentils , diffament Dieu et sa parole, laquelle dit «que tout magistrat est de Dieu ». Celui qui méprise le magistrat méprise Dieu. Il doit donc être puni, «afin

* Rilliet, op. cit., p. lxvhi.

R. C, 12 nov. 1537.

que Dieu ne se courrouce contre nous et ne nous laisse tomber en confusion comme ceux de Babylone, et qu'il ne nous ôte la seigneurie et la liberté qu'il nous a donnée par son fils Jésus-Christ... » Leur désir, c'est que tout « aille bien et par ordre, à l'honneur de Dieu ^ ».

Loin de calmer les esprits, cette lecture déchaîne une tempête de récriminations contre Farel, contre l'arrestation de beaucoup de gens de bien, et le chef de l'opposition demande la nomination d'une commission pour entendre les plaintes. — Les syndics réussirent à esquiver le vote sur cette proposition.

Les Genevois , récemment émancipés , se méfient du frein de la discipline ecclésiastique qu'on leur propose pour les contenir. Ils n'aiment pas autant que le magistrat les règles fixes, et ils ne se soucient pas de s'y plier pour permettre aux ministres et aux Conseils de maintenir l'honneur de Dieu.

On put entendre dans les rues des moqueries à l'adresse des ministres et des « frères en Christ », les piétistes d'alors. On tint même des propos menaçants^.

L'échec était sensible. L'effet s'en fit immédiatement sentir. La double sanction qu'on avait voulu donner à la confession de foi : l'excommunication dans l'Eglise et le bannissement de la cité, fut dès ce moment suspendue.

* Roget, op. cit., t. I, p. 5o.

2 L'esprit narquois reprenait sa revanche sur l'esprit puritain.

{Rilliet, op. cit., p. lxxviii.)

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