CHAPITRE IV
L'Eglise, gouvernement spirituel. — Les ministres.
Luther n'avait pas essayé de construire sur le fondement de l'autorité des Ecritures un édifice social nouveau et d'établir un gouvernement spirituel de l'Eglise, qui fût à la fois le contrôle et la garantie du gouvernement politique. Calvin, venu plus tard, au moment où la Réformation avait besoin d'être organisée svstématiquement, a tenté d'élever cet édifice. Esprit logique, conséquent, esprit synthétique et organisateur, à la recherche de l'absolu, il a réussi dans cette entreprise.
Nous avons, dans les «Ordonnances» de i56i ^, la Constitution, ou « réduction en bonne forme» du gouvernement spirituel, «démontré et institué» par « nostre Seigneur».
Des quatre ordres établis pour le gouvernement de l'Eglise, celui des ministres est indubitablement le premier; ils sont les colonnes de l'Eglise. Plus du
^ 0pp. Calv., t. X, p. 91 et ss.
tiers des Ordonnances est consacré à l'exposé des fonctions et obligations des ministres. Elles sont réglées avec prudence, afin que personne ne puisse s'immiscer dans ce ministère sans vocation et qu'ainsi rien ne soit en désordre dans l'Eglise.
La charge des ministres est d'annoncer la Parole de Dieu pour endoctriner, admonester et reprendre, tant en public qu'en particulier, administrer les sacrements et faire les censures ecclésiastiques avec les anciens. — Il y a trois degrés dans la vocation d'un ministre: l'examen, l'élection et l'introduction.
Par l'examen, on s'assure que le futur ministre a une bonne doctrine et qu'il connaît l'Ecriture, ensuite qu'il est «idoine et propre » pour communiquer ce qu'il a au peuple «en édification». Afin d'éviter que celui qu'on veut recevoir n'ait quelque mauvaise opinion, on requiert qu'il proteste de tenir la doctrine approuvée en l'Eglise, selon le contenu du catéchisme. Pour connaître s'il est propre à enseigner, on l'interroge et on l'entend « traiter en privé la doctrine du Seigneur». La seconde partie de l'examen roule sur la vie du candidat : on s'assure qu'il est de bonnes mœurs et a toujours vécu sans reproche, selon la règle «démontrée» par saint Paul (I Tim. m et Tite i). Les candidats ainsi examinés, les ministres élisent celui ou ceux qu'ils estiment propres, puis s'occupent de les instituer ou establir et ensuite de les introduire, d'après l'ordre suivi dans l'Eglise ancienne.
Les ministres font savoir au Petit Conseil le nom de l'élu et le présentent à la Seigneurie. S'il est trouvé
digne, il est accepté et on lui donne témoignage pour le «produire finalement au peuple en la prédication», afin qu'il soit reçu par consentement commun de la compagnie des fidèles. Son nom est proclamé avec avertissement que si quelqu'un a quelque chose à communiquer ou à redire sur lui, il le déclare avant le jour de la présentation.
S'il n'y a pas d'opposition, l'élu est présenté « au peuple », devant la chaire du temple et à l'heure de la prédication». L'installation se fait ainsi simplement et sans pompe. Un des ministres prononce une allocution sur les devoirs du ministère. Ensuite, l'élu prête serment devant le Conseil, de «servir fidèlement à Dieu, portant sa parole pour édifier ceste Eglise»; il jure d'observer les ordonnances ecclésiastiques, de garder et maintenir de son pouvoir «l'honneur et profit de la Seigneurie et de la Ville», finalement « d'estre subject à la police et aux statuts de la Cité et République, et monstrer bon exemple d'obéissance à tous autres. Et ainsi [dit-il], je promets de servir tellement à la Seigneurie et au peuple, que par cela je ne sove aucunement empesché de rendre à Dieu le service que je luy doy en ma vocation ».
Bien que Calvin place dans la communauté le siège de la souveraineté ecclésiastique, bien qu'il combatte énergiquement le point de vue d'après lequel l'Eglise est représentée par la seule assemblée des pasteurs, en fait il est très loin de rétrécir et d'affaiblir la considération et l'influence qui appartiennent au ministère spirituel. On peut même affirmer hardiment
que rarement le corps pastoral a eu un nMe aussi en vue, aussi élevé, aussi prépondérant, que dans l'Eglise édifiée par Calvin, à Genève ^
Calvin voit dans le ministère de la Parole de Dieu le nerf qui unit les croyants en un corps; il l'estime indispensable. L'Eglise prospère là où les ministres sont honorés et écoutés-.
Le ministre est attaché par les liens les plus forts à la communauté qui l'a légalement et régulièrement élu. Il ne peut quitter son église sans congé licite et il ne lui est pas permis d'intriguer pour obtenir une autre charge ailleurs. La communauté a le droit de le démettre de ses fonctions pour cause d'hérésie ou de conduite scandaleuse, mais en usant dans ce cas de beaucoup de prudence. Le ministre étant le serviteur et le représentant de Dieu, le prédicateur de la vérité et de la loi divines, l'administrateur des sacrements, il a droit au respect et à la confiance. Le corps des ministres porte le titre de «vénérable compagnie». Celui qui méprise un ministre fidèle, méprise Dieu, il est exposé à la colère de Dieu et il encourt des peines civiles.
Pour que le ministre soit indépendant et respecté, il doit recevoir un traitement convenable. Calvin aurait voulu que tous les biens d'Eglise restassent entre les mains de l'Eglise et servissent, sous le contrôle du pouvoir politique, à l'entretien des ministres. Mais le
^ Kampschulte, op. cit., p. 396.
Institution, L. IV, ch. m, 2.
Conseil ne voulut jamais entendre parler de s'en dessaisir; il pensait, avec Bonivard, que ce qui sert au bien public et contre le papisme, sert à un but évangélique i.
Les ministres doivent diriger et façonner la vie morale et religieuse de la communauté, conformément à la volonté divine, surveiller la conduite publique et privée des particuliers. Non seulement ils prêchent en chaire la Parole de Dieu, mais leur rôle est d'avertir, de réprimander, d'encourager, d'exhorter et de consoler. Ils doivent donner l'impulsion à tout ce qui se fait dans l'Eglise.
A ces privilèges considérables correspondent des obligations non moins grandes. Plus la vocation est élevée, plus la vie doit être pure et édifiante. Calvin n'eut que trop souvent l'occasion de constater combien les ministres étaient peu à la hauteur de leur tâche. Les Ordonnances mentionnent les fautes dont les ministres doivent se garder. Elles distinguent les fautes qui ne doivent être supportées en aucune façon, et celles qui rendent nécessaire, tout au moins, une exhortation fraternelle. Si un ministre commet un crime de droit commun, il tombe, comme tout autre homme, sous la juridiction de la justice civile et il est destitué. Le premier des devoirs du ministre, c'est qu'il soit d'accord dans son enseignement avec les déclarations de la Parole de Dieu. Les Ordonnances insistent particulièrement sur ce point, car dès qu'un
* Kampschulte, op cit., p. 404.
ministre ne prêche plus le pur Evangile, il perd toute autorité. Elles condamnent des fautes telles que : « façon estrange de traiter l'Ecriture, laquelle tourne en scandale, curiosité à chercher questions vaines, avancer quelque doctrine ou façon de faire non reçue en l'Eglise. »
Les autres qualités exigées des ministres sont le zèle appliqué au travail pastoral et à l'étude, le souci de donner le bon exemple en tout, la modestie et Tabsence d'ambition. Le ministre ne doit pas non plus flatter le peuple et les autorités, ni être avare ou colère; sa vie doit être sobre et honorable.
A Genève, les ministres se réunissent chaque semaine à Saint-Pierre, en congrégation, pour avoir «conférence» des Ecritures, afin de conserver « pureté et concorde de doctrine» entre eux. Les ministres qui prêchent «aux villages» doivent venir toutes les fois qu'ils peuvent, et s'ils manquent un mois entier, cela est tenu pour «négligence trop grande». Le but de l'institution est que nul ne « s'anonchalisse ». Quand vient son tour, chacun des ministres, tant de la ville que des champs, expose une péricope de la Bible et reprend l'explication à l'endroit où on en est resté huit jours auparavant. Les questions théologiques et dogmatiques sont ainsi l'objet d'une discussion constante et d'une étude régulière, poursuivies à la lumière et avec le guide des Ecritures. Après cette conférence publique, les ministres se retirent dans la salle des séances de la Vénérable Compagnie, où ils critiquent, s'il y a lieu, celui qui a proposé. S'il surgit
entre les ministres un différend concernant la doctrine, et qu'ils ne réussissent pas à l'apaiser entre eux, ils doivent appeler d'abord les anciens pour les aider, et, s'ils n'arrivent pas à une solution amicale, ils rapporteront la cause au magistrat pour v mettre ordre.
Afin de maintenir la discipline spirituelle, les ministres s'assemblent tous les trois mois, pour regarder « s'il n'v a rien à redire entre eux » et v remédier comme de raison. Chaque année, on procède à la visite des paroisses des champs. La Seigneurie y députe deux membres du Conseil, la Vénérable Compagnie deux ministres. Les délégués s'enquièrent si le ministre du lieu « n'aurait point mis en avant quelque doctrine nouvelle et répugnante à la pureté de l'Evangile». Ils s'informent s'il prêche en édification, s'il est trop obscur ou s'il use d'une trop grande rigueur, enfin s'il mène avec sa famille une vie honnête et donne un bon exemple. A cette occasion, le peuple est exhorté à fréquenter les prédications et à en faire son profit pour vivre chrétiennement.
Après que le ministre du lieu s'est retiré, le délégué de la Compagnie (qui est chargé de la prédication), interroge à son sujet les gardes et procureurs, « les priant, au nom de Dieu, ne souffrir, ne dissimuler chose qui empescheroit l'honneur de Dieu, l'avancement de sa Parole, ni le bien de tous».
Si le pasteur donne lieu à quelque plainte, il sera admonesté en l'assemblée des ministres, mais cela n'empêchera pas que, le cas échéant, la justice n'ait son
cours; les ministres ne sont pas exemptés «de la subiection commune ». Ces ^visites sont ainsi un moyen de prévenir le mal et de réprimer le désordre dans le corps pastoral.
Les Ordonnances mentionnent encore, à propos des ministres, le nombre, le lieu et le temps des prédications et des catéchismes, puis elles traitent de l'ordre des Docteurs. L'office propre des docteurs est d'enseigner les fidèles «en sainte doctrine», afin que la pureté de l'Evangile ne soit corrompue. Sous ce titre de docteurs, sont compris «les aides et instrumens pour conserver semence à l'advenir et faire que l'Eglise ne soit désolée par faute de pasteurs et de ministres».
Le «degré plus prochain au ministère et plus conjoint au gouvernement de l'Eglise, est la lecture de théologie» (au vieil et au nouveau Testament).
Le troisième ordre est celui des Anciens, c'est-à-dire des commis ou députés par la Seigneurie au Consistoire. Leur office est de prendre garde sur la vie d'un chacun, d'admonester amiablement ceux qu'ils verront faillir et mener vie désordonnée. Là où cela sera nécessaire, ils feront rapport à la «compagnie députée pour faire les corrections fraternelles». Ils jurent et promettent d'empêcher les choses « contrevenantes à l'honneur de Dieu et à la réform^ation de l'Evangile».
Le quatrième ordre du gouvernement ecclésiastique est celui des Diacres, Deux espèces de diacres sont instituées, à l'exemple de l'Eglise ancienne et des villes chrétiennes. Les uns, les Procureurs, sont députés pour recevoir, dispenser et conserver les biens
des pauvres, tant aumônes quotidiennes que possessions, rentes et pensions. Les autres, les Hospitaliers, sont députés pour panser et soigner les malades, et administrer la nourriture des pauvres.
Les quatre Procureurs sont élus annuellement comme les «anciens», suivant la règle que baille saint Paul (I Tim., ni), sauf qu'ils ne sont pas présentés au peuple. Ils forment un collège. Un d'entre eux «a la charge de recevoir les deniers de l'hospital, tant afin que les provisions soient faites mieux en temps, qu'aussi afin que ceux qui voudront faire quelque charité aux pauvres, so}'ent plus certains que le bien ne s'emploie autrement qu'à leur intention ».
L'hôpital, établi dans l'ancien couvent de Sainte- Claire, jouissait de la majeure partie des anciens biens et revenus ecclésiastiques. Il recevait les malades (en un corps de logis à part), les vieilles gens qui ne pouvaient travailler, les femmes veuves, les enfants orphelins et autres pauvres. Il cumulait donc les charges aujourd'hui réparties entre l'hôpital cantonal, l'hospice général, les asiles des vieillards, les maisons des orphelins.
Les procureurs ont aussi la charge de l'assistance des pauvres dispersés par la ville, « pour les assister par leurs ménages ».
L'hôpital faisait fonction d'asile de nuit, on y recueillait les «passans». On réservait une chambre à part pour ceux que les Procureurs estimaient dignes d'une charité spéciale. Un médecin et un chirurgien
étaient au service de l'hôpital, et avaient la charge de visiter aussi les pauvres de la ville.
Les jeunes enfants, recueillis à l'hôpital à cause de leur pauvreté, étaient instruits par un maître. Ce maître, ou précepteur de l'hôpital, veillait sur les enfants, les instruisait en bonnes meurs et dans les éléments des lettres et de la doctrine chrétienne, les envoyait au collège et leur faisait répéter leurs leçons. Le précepteur devait aussi catéchiser et enseigner les domestiques de l'hôpital. Les familles des hospitaliers devaient être honnêtement réglées, et selon Dieu, vu qu'ils ont « en gouvernement la maison dédiée à Dieu ».
Les ministres et anciens, avec l'un des syndics, surveillaient l'administration de l'hôpital et faisaient procéder tous les mois à une inspection.
Les Ordonnances (dès 1541 déjà), sans innover en cette matière, ont établi un ordre plus strict et ont fait ressortir que c'est rendre à Dieu le service qui lui est dû, que de prendre soin des pauvres et des malades. 11 faut que dans tous les domaines de la vie publique, et dans celui-ci plus que dans tout autre. Dieu soit honoré. Tandis que bien souvent, comme nous l'avons vu, la préoccupation de maintenir l'honneur de Dieu a poussé à des actes d'intolérance; ici, cette même préoccupation a poussé l'Eglise calviniste à déployer une sollicitude intelligente et vraiment chrétienne pour les petits et les pauvres.