‹ La theocratie à Genève au temps de CalvinChapitre 21 sur 25 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L'Eglise, gouvernement spirituel. — Le culte public.

Les réformés, et Calvin avec eux, avaient eu soin de conserver le cadre des habitudes ecclésiastiques, en les renouvelant conformément à l'autorité de la Parole de Dieu. Le culte, qui remplace la messe, se célèbre donc fréquemment à Genève. Dans les deux églises principales, Saint-Pierre et Saint-Gervais il y a prières et sermon chaque jour de la semaine à six heures du matin, de Pâques au i'^^ octobre, et à sept heures en automne et en hiver. En outre, trois fois par semaine, il y a avant ce service, à Saint-Pierre, un premier culte encore plus matinal, à cinq heures en été, à six heures en hiver, destiné sans doute aux ouvriers qui se rendent de très bonne heure au travail. Le mercredi est le jour où l'on est plus particulièrement tenu de fréquenter les services de la semaine. La fréquentation régulière du culte est obligatoire pour tous les habitants de la ville et du territoire.

Le dimanche il y a un premier sermon au point du jour à Saint-Pierre et à Saint-Gervais. Ensuite vient un second prêche à «l'heure accoustumée» (probablement huit ou neuf heures) dans les trois temples. C'est le culte principal.

Les enfants du Collège vont au culte de leur quartier (Saint-Pierre, Madeleine, Saint-Gervais) sous la conduite d'un régent. Ils doivent, «étant assis en leurs places, écouter attentivement et révéremment la prédication de la Parole de Dieu ». Le cas échéant, le régent surveillant fait lire le rôle des élèves, après la fin du service et note les absents ou ceux qui se sont montrés «nonchalans ou irrévérens». Les coupables sont châtiés le lendemain au collège selon leur faute. On attribue une grande importance à ce que dès leur jeune âge les enfants soient habitués à fréquenter le culte, bien que ce qu'ils entendent soit très généralement au-dessus de leur portée. Des bancs spéciaux leur sont réservés.

A midi les enfants viennent pour le catéchisme et de nouveau à trois heures pour un troisième culte (et un second sermon), toujours sous la surveillance d'un régent.

D'ailleurs le catéchisme doit être fréquenté par quiconque n'a pas encore été reçu à la Sainte-Cène : «enfants, serviteurs, servantes et nourrices nommément». On y expose le catéchisme de Calvin, «qui est le formulaire propre pour les instruire aux fondemens de la Chrestienté ». Dans les catéchismes, après l'explication, on interroge «les uns et les autres des

enfans, » sur ce qu'ils viennent d'entendre, pour voir s'ils l'ont bien compris et le retiendront. Lorsqu'un enfant est suffisamment instruit pour se passer du catéchisme, il récite solennellement le sommaire de ce qui y est contenu et fait ainsi «comme une profession de sa chrestienté en présence de l'Eglise». Il est alors admis à recevoir la Sainte-Cène. On réservait pour ces professions de foi les quatre dimanches qui précédaient les quatre communions.

La prédication a naturellement la place d'honneur dans tous les cultes. L'Eglise réformée étant fondée sur la Bible, envisagée comme la Parole de Dieu, il faut de toute nécessité annoncer, déclarer cette Parole à un peuple encore imbu de superstitions et d'erreurs. On dit alors déjà : le sermon pour dire le culte. Dans ces temps d'ignorance, l'étude et l'explication de la Bible avaient tout le charme de la nouveauté et l'on n'était guère blasé en fait d'édification et de prédication. Le sermon revêt le caractère d'une exposition suivie des Ecritures, relevée par de nombreuses allusions aux désordres du temps et de fréquentes attaques contre les erreurs du papisme.

Si la prédication a la première place, les prières et le chant ne sont pas cependant considérés comme de simples accessoires. Calvin attribuait une importance capitale à ces éléments de l'adoration et il avait intitulé sa liturgie de 1642 : La forme des prières et des chants ecclésiastiques.... « Les psaumes, disait-il, nous pourront inciter à élever nos cœurs à Dieu et nous émouvoir à une ardeur, tant de l'invoquer, que d'exalter

par louanges la gloire de son nom»». Il avait une haute idée de la puissance de la mélodie et savait quelle force elle prête aux paroles. Aussi voulait-il un chant populaire, intelligible et accessible à tous. Grâce à lui, le chant des psaumes est devenu une des institutions les plus caractéristiques de l'Eglise réformée. On chantait les psaumes avant et après le sermon.

Les prières du culte principal étaient: la confession des péchés, rédigée par Calvin à Strasbourg, dont il avait emprunté le texte aux formules usitées dans cette ville avant son arrivée, et la prière finale, œuvre de Farel. Ces prières ont un caractère simple et sérieux, un cachet biblique accentué, et sont pénétrées d'un profond esprit religieux.

Pour ne pas heurter les usages reçus, Calvin avait renoncé à introduire à Genève une prière dite d'absolution qu'il avait placée dans la liturgie de l'Eglise française de Strasbourg, et à laquelle cependant il tenait beaucoup. Les prières se faisaient vraisemblablement debout.

Quant aux sacrements, le saint Baptême ne se célèbre qu'à l'heure de la prédication, après et non avant le sermon, devant la communauté. Les ministres seuls peuvent l'accomplir. Le jour de naissance de l'enfant, celui du baptême, son nom, ses prénoms sont inscrits avec les noms des parents, des parrains

^ 0pp. Calv. t. X, p. 12.

et des marraines dans des registres placés dans les temples. Les enfants doivent être présentés aussitôt que possible après leur naissance^.

L'institution des parrains concourt à assurer à l'enfant une éducation vraiment évangélique : les parrains doivent être «fidèles et de nostre confession : vu que ceux qui ne sont tels, ne sont capables de faire promesses à l'Eglise et d'instruire les enfans en la pure doctrine du Saint Evangile». Les excommuniés ne peuvent présenter des enfants au baptême tant qu'ils ne sont pas «reconciliés à l'Eglise ». On défend de donner aux nouveaux-nés les noms de Claude et des trois rois mages, comme ayant été « appliqués à idolâtrie et à quelque manière de sorcelerie». On prohibe également les noms d'offices, comme Ange et Baptiste, ainsi que le nom de Suaire.

La sainte Cène a la place la plus élevée dans le culte. Elle est administrée quatre fois par an, à savoir le dimanche le plus rapproché de Noël, à Pâques, à Pentecôte et le premier dimanche de Septembre.

Calvin avait proposé sans succès que la sainte Cène fût célébrée tous les mois dans un des trois temples. Il aurait même désiré qu'elle fût célébrée tous les dimanches. Aussi les Ordonnances disent-elles que ces communions ne sont si espacées que «pour le présent», car «c'est un défaut» de «célébrer trop rarement» la sainte Cène. Celle-ci doit être en l'Eglise

^ Les baptistères n'avaient pas été supprimés. Les Ordonnances de i56i disent qu'ils doivent être placés près de la chaire.

« en plus fréquent usage que faire se pourra... et ainsi qu'il a esté observé en l'Eglise ancienne, iusques à ce que le diable a tout renversé, dressant la Messe au lieu de la sainte Cène».

A l'issue du service ordinaire, le pain est distribué «en bon ordre et avec révérence,» par les ministres, le vin par les anciens du Consistoire, ou par les diacres chargés de l'assistance des pauvres.

On reconnaît dans le formulaire liturgique de la communion les préoccupations didactiques biblicistes de Calvin. La table de communion est placée près de la chaire. La Cène n'est célébrée que dans les temples. — Elle était «dénoncée en chaire» huit jours à l'avance afin que nul ne vînt sans avoir fait profession de sa foi et que les nouveaux venus pussent se présenter à l'un des ministres de leur paroisse pour être instruits, s'il v avait besoin. Tous étaient ainsi avertis de se préparer.

Une fois par an, avant la communion de Pâques, les pasteurs, accompagnés chacun d'un ancien, visitent les maisons et interrogent tous les habitants, surtout les « serviteurs, chambrières, nourrices et gens estrangers». Cette mesure est nécessaire, car la fréquentation de la Cène étant obligatoire, il faut que pour le moins nul ne vienne à la sainte Cène, sans savoir quel est le fondement de son salut. Tous ceux qu'on ne trouve nullement instruits, ou qui se gouvernent mal, sont cités au Consistoire. A cet effet les dizeniers appuyent de leur autorité les pasteurs et les anciens, afin que nul ne s'exempte «de soy mesme de respon-

dre à la dite Visitation». Les conditions qu'il faut remplir pour participer à la Cène sont la repentance, le ferme dessein de mener une vie vraiment évangélique et la confession publique de la foi.

Partout domine la préoccupation que le culte s'accomplisse avec dignité et avec sérieux, et soit réglé conformément à la Bible et à l'usage de l'Eglise ancienne. C'est pourquoi Calvin a réduit les cérémonies à un minimum, à ce que la Parole de Dieu elle-même prescrit et a banni radicalement et absolument tout ce qui rappelait la messe et les institutions du papisme. On ne peut imaginer un culte plus sunpleetplus sobre, un contraste plus frappant et plus complet avec le culte catholique. Point de fête en dehors du dimanche, pas même le jour de Noël. Rien qui parle au sentiment et à l'imagination ; tout est dominé par le principe rationnel de l'autorité de la Parole de Dieu. Ainsi, il ne faut pas que dans le chant des psaumes l'oreille s'attache plus à la mélodie que l'esprit aux sens des mots. Calvin aurait en abomination le principe moderne de «l'art pour l'art». Il veut la suprématie absolue de la «Parole». Il est aussi radical que Farel et Viret contre les images et les statues : non seulement l'Eglise primitive s'en est passée, mais elles sont des idoles proscrites par la loi de Dieu. Il faut les détruire, comme les détruisaient les princes, les prophètes et les fidèles de l'ancienne alliance.

Nous trouvons dans le culte de la Genève réformée Tesprit d'ordre rigoureux de Calvin et surtout, au plus haut degré, l'application stricte et conséquente du principe de l'autorité de la Parole de Dieu. «Ce qui le caractérise le plus, dit Kampschultei, c'est une tendance biblique et antitraditionaliste.

Calvin reconnaît la lettre de la Bible pour la seule norme complète, authentique et pleinement suffisante, établie par Dieu lui-même, non seulement pour la morale et la doctrine, mais aussi pour la liturgie et pour toutes les manifestations de la vie de l'Eglise, et cela pour tous les temps et dans toutes les circonstances.» La logique du principe théocratique exigeait que Calvin ne souffrît dans son Église que ce qui était prescrit dans les livres de la Bible, en termes exprès, comme partie intégrante du culte

* Op. cit., p. 465. Quant à nous, il nous est impossible de voir avec lui dans le culte calviniste « l'expression liturgique fidèle d'un système religieux dont le dogme central et principal exige l'oppression de tout sentiment humain de la part des croyants. »

" A Berne et à Zurich le bruit courut à plusieurs reprises qu'à Genève on allait remplacer le dimanche par le vendredi ou le samedi. Kampschulte estime que ce n'est que par une inconséquence que Calvin maintint le dimanche. C'est faire Calvin plus borné et plus esclave de la lettre qu'il n'était. Quelque grande que soit dans la théocratie genevoise la part faite aux institutions de la théocratie Israélite, Calvin ne prétend cependant pas établir à Genève le règne de la loi de Moïse; il veut établir le règne de la loi de Christ, et dans tous les cas oti celle-ci complète, supplante ou abolit celle-là, il l'envisage comme l'autorité suprême, comme la « loi » authentique et définitive. Christ est supérieur à Moïse, (cf. op. cit. p. 465).

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