‹ La theocratie à Genève au temps de CalvinChapitre 4 sur 25 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Victoire du parti césaréopapiste. Crise ecclésiastique et renvoi des ministres.

Les adversaires du système disciplinaire s'appuyaient sur les Bernois, et ceux-ci, qui s'attribuaient une sorte de contrôle ou de protectorat sur l'Eglise de Genève, avaient désapprouvé la confession de foi comme une manifestation d'indépendance. Leurs députés avaient dit que ceux qui avaient prêté le serment étaient tous parjures, parce qu'il était impossible, selon eux, de l'observer ^ Ils se défiaient de Farel et de Calvin et voyaient d'un mauvais œil l'influence dont ils disposaient et l'usage qu'ils en faisaient pour établir un gouvernement spirituel de l'Eglise.

Cette épithète de parjure ne pouvait passer inaperçue ; Farel et Calvin devaient justifier leur attitude, afin de ne pas paraître en opposition avec les Bernois. Ils firent le voyage de Berne et obtinrent l'approbation de la confession de foi. Messieurs de Berne, satis-

i R. C, 25 et 26 nov. lôSy.

faits de l'hommage que les ministres leur rendaient, en venant à eux, déclarèrent que la confession était selon Dieu et la Sainte-Ecriture S et exhortèrent les non-jureurs à se désister de leur opposition. Il en résulta une certaine détente^.

En somme, les ministres avaient réussi à faire recevoir la confession comme loi de l'Etat, obligeant tous les citoyens, bien que le Conseil ne parlât plus de faire « vuider la ville » à ceux qui refusaient le serment.

Restait à savoir si on admettrait à la Cène les nonjureurs. Les trois prédicateurs disaient non, sans hésitation ; ils ne voulaient pas admettre des personnages « dissonnants à l'union des fidèles », des rebelles à l'autorité de la Parole de Dieu interprétée par eux. Les « articles sur le gouvernement de l'Eglise », adoptés un an plus tôt, leur réservaient expressément le droit d'exclure de la Cène les communiants jugés indignes.

Déjà le Conseil (R. C.,5 octobre i537)leur avait enjoint de ne pas refuser formellement le sacrement aux anabaptistes, et de s'en tenir à de simples exhortations. Il en vint à leur enjoindre d'y laisser participer tout le monde^, décision qui fut approuvée par les Deux Cents*.

^ R. C, 10 déc. 1537.

^ Deux des principaux opposants, Lesciefs et Manlicii jurèrent la confession. (Roget, op. cit., 1. 1, p. 64.) 3 R. C, 4 janv. i538.

^ Roget, t. I, p. 64.

Calvin ne put donc pas obtenir que la discipline de Texcommunication fût remise en honneur. Les Conseils n'avaient pas voulu se dessaisir de ce droit important. Ils suivaient en cela l'exemple de Berne et des cantons suisses où le magistrat commandait en maître à l'Eglise et conservait le droit d'excommunication comme une de ses attributions souverames, comme un des éléments de son autorité.

Si Calvin veut en même temps qu'on exclue les indignes et qu'on punisse ceux qui s'abstiennent, c'est parce que les uns et les autres méprisent l'honneur de Dieu. En réclamant pour le pouvoir spirituel le droit d'excommunication, il ne prétend pas discerner les bons et les mauvais chrétiens, il veut écarter ceux qui se sont manifestement rebellés contre l'Evangile, loi divine, règle de croyance et de vie. Parole de Dieu. Il aurait voulu que l'acte de la communion fût au point de vue ecclésiastique, une soumission sincère à Jésus- Christ, chef de l'Eglise, et un engagementsincère d'obéir à sa loi. Il souffre de ce que tous se précipitent indistinctement à la Cène et « savourent la colère de Dieu ».

Calvin n'aura pas de repos jusqu'à ce qu'il ait obtenu pour l'Eglise le droit d'excommunication, et cette question sera pendant vingt ans une source de discussions et de conflits toujours renouvelés, parce qu'au fond elle implique la question de la suprématie. Si les ministres ont le droit d'excommunier sans l'autorisation du magistrat, c'est qu'on leur reconnaît la suprématie en matière spirituelle. C'est là ce qu'il répugne

au pouvoir civil de concéder, et en fait jamais il n'y consentira franchement.

En cédant à la pression de Topinion publique, le parti qui depuis deux ans était à la tête du gouvernement ne réussit pas à regagner la faveur populaire. Le 3 février i538 les quatre personnages qui avaient le plus ouvertement manifesté leur antipathie aux mesures conseillées par les ministres, furent élus au syndicat. Ces hommes n'étaient pas hostiles à la Réformation, puisqu'ils avaient énergiquement appuyé Farel, mais ils ne voulaient pas des mesures disciplinaires instituant un gouvernement spirituel de l'Eglise.

Les nouveaux magistrats ne se montrèrent pas d'emblée hostiles à Farel et à Calvin. Ils accueillent encore leurs demandes et agréent même trois nouveaux ministres. Mais l'accord ne dura pas longtemps : les violents du parti vainqueur n'entendaient pas que les choses se passassent après leur succès comme elles se passaient avant. On refusa à Calvin la division de la ville en paroisses. Dans le Conseil général du 1 1 mars i538 on demanda qu'on intentât aux anciens conseillersi un procès criminel, qu'on expulsât les Français et qu'il fût interdit aux prêcheurs de se mêler de la politique et d'assister aux séances du Petit et du Grand

' On les accusait d'avoir — de connivence avec les réfugiés français, amis des réformateurs — trempé dans des intrigues tendant à placer Genève sous l'autorité du roi de France. L'incident fut exploité par l'esprit de parti, six conseillers furent suspendus de leurs fonctions, ce qui assura une prépondérance décisive aux nouveaux syndics dans le Conseil.

Conseil. Ce qui amena la rupture entre les Réformateurs et les Genevois, ce fut la résolution adoptée par ce même Conseil général de vivre en la Parole de Dieu «jouxte les ordonnances de Messieurs de Berne».

L'occasion du conflit vint donc de Berne, où Ton voyait de mauvais œil l'influence de Calvin et ses eff'orts tendant à donner à l'Eglise de Genève une organisation indépendante.

Messieurs de Berne voulaient établir dans les pays romands, récemment conquis, des usages liturgiques conformes à ceux de leur ancien territoire, et ils désiraient que l'Eglise de Genève en fît autant; c'est ce qu'on appelait « la conformité des cérémonies ' bernoises ».

Ils avaient été oflusqués de la suppression à Genève des fêtes qui tombaient sur un jour de la semaine et de la suppression des baptistères et des pains sans levain. A cette occasion, ils avaient défendu à leurs pasteurs du pays de Vaud d'avoir aucune communication avec leurs voisins, les ministres de Genève, et ils se préparaient à profiter habilement de la défaite du parti des ministres.

Ils demandèrent que Farel et Calvin fussent envoyés au Synode de Lausanne où devait être approuvé le maintien des cérémonies bernoises. Le Conseil des Deux Cents saisit avec empressement cette occasion de contrecarrer les réformateurs : on savait qu'ils tenaient à conserver la liberté de l'Eglise de Genève, alors même qu'ils n'étaient pas opposés en principe à l'adoption de la « conformité ».

A Lausanne, Berne refusa tout débat et exigea l'adoption telle quelle de ses ordonnances liturgiques; après quoi elle écrivit aux Conseils et aux ministres de Genève pour les engager à se conformer aux décisions prises et favoriser ainsi la paix et Tunion.

L'occasion d'humilier les réformateurs et de s'attribuer le pouvoir absolu de régler l'application du principe théocratique était trop belle pour que le Conseil la laissât passer. On voulait enfermer Calvin et Farel dans leur rôle de prédicateurs et les empêcher de régler eux-mêmes l'application et l'exécution du principe théocratique de l'autorité de la Parole de Dieu. N'était-ce pas déjà avec l'intention expresse de les contrecarrer et de leur enlever leur pouvoir qu'on avait voté la résolution de vivre suivant les Ordonnances de Messieurs de Berne?

On peut prévoir d'avance l'accueil que feront Calvin et Farel à ces prétentions césaréopapistes. Ils entendent non seulement parler en chaire de la loi évangélique, mais s'en faire les gardiens, les prophètes, dans tous les domaines, y compris celui des usages liturgiques. Ils ne reconnaissent pas au magistrat le droit de régler par lui-même, à sa fantaisie, et suivant son bon plaisir, l'organisation et l'activité du pouvoir spirituel, lesquels résultent de l'interprétation et de l'application de la Parole de Dieu.

Mis en demeure par le Conseil d'observer les cérémonies de l'Eglise bernoise, les deux réformateurs demandèrent qu'on attendît la décision d'un synode plus général qui devait se tenir à Zurich. Ils ne refu-

sent pas, si la cause de la Réforme Texige, de sacrifier leurs préférences sur des points secondaires, mais ils ne veulent pas, pour l'honneur de leur ministère, céder à la contrainte césaréopapiste de la coalition des magistrats de Berne et de Genève.

On était résolu, de part et d'autre, à ne rien céder.

On était à la veille de la Cène de Pâques. Les ministres, non seulement ne voulaient pas officier selon le rite prescrit à Lausanne, mais déclaraient qu'ils ne recevraient pas à la table sacrée des gens indignes d'y être admis. Or l'opinion publique était de plus en plus irritée de cette résistance et manifestait sa colère par un redoublement de menaces et de mauvais propos, par des cris et des tapages nocturnes.

Indigné de l'impunité dont les magistrats couvraient les coupables, un des ministres, le fougueux Elie Corault, protesta violemment en chaire (7 avril) contre les attaques injurieuses dont ses collègues et lui étaient l'objet. Là-dessus (19 avril), la chaire lui fut interdite par le Conseil. Comme le lendemain il y monta de nouveau, on le fit arrêter et jeter en prison, malgré la protestation de Calvin, de Farel et de leurs amis.

Poussés à bout, les ministres refusèrent une troisième fois de se soumettre au rite bernois, ils déclarèrent qu'ils ne célébreraient pas la Cène, et quand le sautier leur notifia l'interdiction de prêcher, ils répondirent qu'ils feraient « ce que Dieu leur a commandé ».

En supprimant la Cène, ils annulaient l'effet de l'arrêté du précédent Conseil, qui défendait de la refu-

ser à personne et ils se mettaient en révolte contre le nouveau gouvernement ^ Ils ne reconnaissaient pas au magistrat le droit de leur donner des ordres contraires à la Parole de Dieu, contraires au pouvoir que Dieu avait confié à son Eglise et à ses ministres.

Ils tinrent parole. Convaincus d'obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes, ils montent en chaire le 21 avril et dénoncent les désordres publics, blasphèmes et divisions qui les empêchent de distribuer la Cène ce jour-là sans profaner ce saint mystère.

Ce qui était pour eux un acte d'obéissance et de fidélité à leur conscience éclairée par la Parole de Dieu, parut à leurs adversaires un acte de bravade, une pure et simple rébellion.

Au milieu d'une agitation des plus vives, le Conseil assemblé sur le champ, renvoie au dimanche suivant la célébration de la Cène et convoque le Conseil des Deux Cents et le Conseil général. Il ne veut pas prendre seul une décision dont il sent toute la gravité 2. Les deux corps se prononcent pour l'observation du cérémonial bernois et pour le renvoi des ministres.

Farel et Calvin accueillirent cette décision avec un véritable soulagement et ce fut avec un sentiment de délivrance qu'ils s'éloignèrent.

^ Rilliet, op. cit., p. xcii.

2 R. C, 22 et 23 avril i538.

Page 1