CHAPITRE IV
Genève sous le régime césaréopapiste. Désordre et confusion. Les réformateurs sont rappelés.
L'issue de la crise marquait une victoire éclatante des tendances de la Réformation allemande sur les principes de la Réformation française, mais une victoire trop violente, trop écrasante, pour que Berne eût motif d'en être pleinement satisfaite : au lieu que sa prépondérance fût solidement établie et que les ministres fussent réduits à l'accepter et à s'y soumettre, toute l'Eglise était bouleversée et l'on pouvait craindre que l'Evangile nouvellement adopté à Genève ne fût sérieusement menacé. Berne ne pouvait approuver le bannissement de Farel, qu'elle avait énergiquement soutenu à ses débuts, ni même le bannissement de Calvin, le chef, le docteur le plus en vue des Eglises réformées.
En conséquence, lorsque les deux réformateurs vinrent s'adresser à l'avoyer et au Conseil de Berne, ils furent fort bien accueillis et leur mémoire justificatif fut favorablement reçu. Il est vrai qu'ils assuraient
qu'ils avaient refusé de donner la Cène moins à cause des cérémonies bernoises, que pour éviter une profanation du sacrement ^
De Berne, Farel et Calvin se rendirent au synode général de Zurich. Calvin y fit présenter un mémoire où il exposait à quelles conditions il pourrait reprendre ses fonctions à Genève. Il demanda que son collègue et lui fussent admis à se justifier publiquement, que la ville fût divisée en paroisses, que les ministres eussent la haute main dans la nomination des pasteurs et que la Cène fût donnée plus souvent, une fois par mois.
C'était plus que les gouvernements suisses n'accordaient à leurs clergés. Cependant le synode rédigea une requête par laquelle les délégués des sept villes protestantes pressaient le gouvernement de Genève de réintégrer les deux réformateurs.
Berne, qui ne perdait jamais de vue son ambition d'exercer un protectorat sur l'Eglise de Genève, offrit d'appuyer et de présenter elle-même la demande du synode. Ses sympathies pour les deux réformateurs, bien loin de se réchauffer, s'étaient encore refroidies depuis qu'elle savait que la Réformation ne
* Le véritable grief de Farel et Calvin contre les magistrats n'est pas la prédilection de ceux-ci pour les cérémonies bernoises, mais leur opposition à l'organisation de l'Eglise comme pouvoir spirituel à côté du pouvoir politique. Les résistances des ministres aux prétentions césaréopapistes du magistrat avaient déchaîné une animosité et une irritation telles, qu'ils estimaient ne pas pouvoir célébrer la Cène sans la profaner.
risquait pas d'être renversée à Genève et depuis qu'elle voyait Calvin se concilier l'appui des cantons suisses et poser lui-même les conditions de la paix avec Genève.
L'intervention diplomatique de Berne n'eut aucun succès. Les Genevois défendirent que les deux ministres entrassent dans leurs murs, les Deux Cents refusèrent de les laisser revenir et les citoyens qui osèrent voter oui au Conseil général furent salués par des cris de rage (26 mai i538). Et comme pour souligner la signification de ce vote, le Conseil faisait peu après publier à son de trompe que chacun eût à célébrer les quatre fêtes de l'Ascension, l'Incarnation, la Circoncision et Noël, et à tenir ces jours-là les boutiques fermées, sous peine d'amende.
II n'v avait pas de réveil catholique à Genève, comme le bruit en avait couru, mais la volonté de donner à l'Eglise une organisation sans aucune autonomie, et de rendre l'Eglise entièrement subordonnée et absolument soumise au pouvoir politique.
Les fiers et turbulents citovens qui avaient secoué le joug de leur évêque et de la loi papale n'entendaient point se plier à la loi nouvelle, interprétée par un théologien français de vingt-huit ans, comme à une règle morale et doctrinale stricte et sévère qui opérerait la réformation de la vie publique et de la vie privée.
Mais, pour que le peuple de Genève pût se passer de Calvin et de son programme de gouvernement spirituel , pour qu'il pût faire exercer la discipline
morale et religieuse par le pouvoir politique et lui remettre avec succès et d'une façon durable la direction effective des affaires de l'Eglise, — sans aboutir à la confusion et au désordre, — il aurait fallu que les esprits fussent moins turbulents et les mœurs moins légères et moins dissolues; il aurait fallu un esprit d'ordre, de persévérance et d'obéissance à la règle établie, en un mot un sérieux moral que la ville des foires ne connaissait guère, surtout pas après les années agitées , après les révolutions successives et les luttes violentes qu'elle venait de traverser.
Les magistrats mirent toute leur bonne volonté à tenter de maintenir l'ordre, à punir les catholiques et les anabaptistes, à protéger la Réformation. Ils appelèrent, pour aider les deux ministres restés en charge, deux hommes honorablement connus : Marcourt, pasteur à Neuchâtel, et Morand, pasteur à Cully. Ils se sentaient du reste observés, surveillés et critiqués par les amis des réformateurs, et c'était là pour eux un stimulant énergique et efficace. Ils réussirent à vaincre l'opposition persistante des principaux Guillermins. Le recteur de l'école du couvent de Rive, le français Saunier, fut expulsé avec ses deux aides. E)eux anciens syndics, Porral et Pertemps, menacés de subir le même sort, cessèrent leur résistance au cérémonial bernois et consentirent à prendre la Cène et à vivre « selon le cours de la ville ».
Calvin , du reste, bien loin d'exciter ses amis à la résistance, cherchait à les calmer. Il les encourageait à participer à la Cène et les dissuadait de vouloir se sé-
parer. Une détente se produisit. Les élections de février 1539 amenèrent au syndicat des hommes modérés et même un partisan de Calvin 1. Le parti césaréopapiste foncé de Jean Philippe, par suite de la violence même de sa victoire, avait perdu quelque terrain.
Les événements politiques vont, du reste, transformer ce léger recul en une complète déroute. Ils ramèneront au pouvoir les Guillermins, les amis de Farel et de Calvin, en les manifestant comme les partisans de l'indépendance nationale et de l'honneur de Genève, qu'auparavant on les accusait d'avoir trahis. Les sympathies bernoises des césaréopapistes, après les avoir conduits au triomphe, les mèneront à leur perte.
Les Bernois ne pouvaient se consoler de leur déconvenue et prendre leur parti de ce que l'adoption de la Réformation en i536 n'avait pas abouti à l'établissement de leur protectorat sur Genève. Ils cherchaient à se dédommager en prétendant régler sur les terres qui avaient anciennement relevé du prieur de Saint -Victor et du Chapitre de Genève tout ce qui concernait la religion, et y faire exécuter leurs ordonnances. Il fallut réviser le traité qui accordait cer-
^ Le nouveau magistrat renouvelle les arrêtés contre les désordres, il met les anciens prêtres en demeure de se prononcer pour ou contre la messe, il décide de réparer les temples et ne permet pas qu'on imprime des livres sans sa permission, de peur que dans un de ces livres, « l'honneur et la gloire de Dieu fussent rejetés ». D'autre part, il refuse d'établir deux diacres pour seconder les ministres, faute d'argent, et il prend la défense de ceux-ci, qu'on accuse faussement d'avoir dit des choses contraires à la Sainte Ecriture.
taines attributions aux Bernois sur cette partie du territoire, dont Genève avait la souveraineté. Les trois députés genevois chargés de négocier avec Berne rapportèrent un traité (3o mars i53g) qui sacrifiait des droits importants et blessait l'honneur national. Quand le texte en fut connu, Tindignation fut des plus violentes à Genève.
L'opposition releva hautement la tête, et l'opinion publique, au début très hostile aux seuls Bernois, se tourna contre les auteurs du traité. Tous les trois furent condamnés à la peine de mort comme faussaires et traîtres ^ Mais lorsqu'on voulut mettre la main sur eux, ils avaient pris le large.
La disgrâce de ceux qu'on appelait les « artichauts » porta un coup sensible, décisif, à leurs amis politiques. Déjà les partisans des réformateurs avaient repris la majorité dans le Petit Conseil, lorsqu'une bagarre sanglante se produisit entre des citoyens des deux factions, à la suite d'un acte de violence de Jean Philippe. Les esprits étaient si tendus, qu'on voulut y voir le résultat d'un complot prémédité. Jean Philippe fut condamné à mort et exécuté le lo juin 1640 comme meurtrier et séditieux. En lui succombait le parti césaréopapiste et bernophile.
Les Guillermins, maîtres de la situation, ayant regagné toute leur influence, vont dès lors s'employer
' C'était là une exagération manifeste. On le reconnut ensurte, et quatre ans plus tard, une amnistie leur rouvrait les portes de la cité, fait sans analogue dans l'histoire de la République.
à appliquer le principe théocratique avec fermeté et à organiser l'Eglise dans un sens favorable à Tinstitution d'un pouvoir spirituel.
On s'aperçoit au langage des autorités qu'un autre esprit les anime et qu'elles inaugurent un nouveau régime. Ainsi le Conseil général (17 juin 1540) est ouvert par une allocution où le magistrat déclare « que nul citoyen, bourgeois... et habitant de la cité de Genève n'ait à croire ni adorer autre que un seul Dieu et Jésus- Christ... notre seul modérateur et avocat, lesquels avec l'intercession du Saint-Esprit faut adorer par foi et prier en esprit et vérité, gardant et observant ses saints commandements ». En conséquence tous doivent assister à la déclaration de la sainte Parole et rejeter toutes choses papistiques 1. On infligera une amende à ceux qui vagabonderont par les rues le dimanche pendant le sermon. Le Conseil annonce sa ferme intention «de se retourner à Dieu et de remettre les choses en l'ordre qu'elles étaient» quatre ou cinq ans auparavant, quand chacun avait la ville « en grosse estime et y venait gens de toutes parts pour voir l'ordre qui était conforme à l'Evangile...»
Les Guillermins estiment que depuis l'expulsion des réformateurs et les troubles qui l'ont précédée, on s'est détourné de Dieu, que les choses ont mal marché et que la cité a été livrée au désordre. En efl"et les édits maintes fois promulgués n'avaient pas été observés^.
* Roget, op. cit., t. I, p. 278. — R. C, ad diem.
2 Cela ressort en particulier du fait que le Conseil général n'ac-
Le gouvernement prend au grand sérieux son rôle de pouvoir exécutif de l'autorité théocratique. Il veille à ce que les sujets de la campagne fréquentent les prédications. Il arrête que les membres du Petit Conseil assisteront quatre fois par semaine aux prêches des jours ouvriers sous peine de perdre ces jours-là leur gage. Et, préoccupé toujours plus de s'abriter sous l'autorité du Dieu souverain et d'en faire observer la loi, le Petit Conseil arrête le 17 janvier 1641 d'invoquer à l'entrée de ses séances «le saint nom du Seigneur Dieu qui nous a fait tant de bien ». Il décide aussi de faire bonnes ordonnances afin qu'un chacun sache par quel moyen il se doit conduire* .
L'énergie avec laquelle le nouveau magistrat prend en main la discipline ecclésiastique ne tient pas à des visées césaréopapistes, mais à l'absolu manque d'autorité des ministres et à la nécessité de rétablir l'ordre. On sentait de plus en plus le besoin d'un nouvel ordonnateur de l'Eglise et d'un réformateur vigoureux. L'école ne s'était pas relevée du coup que lui avait porté l'expulsion de Saunier et de ses auxiliaires^. En outre et surtout les quatres ministres n'étaient pas à la hauteur de leur tâche difficile. Le parti de
cepte pas les aggravations proposées parle Petit jC^onseil, estimant que les édits précédents suffisent pourvu qu'on les fasse observer.
^ Le peuple était moins avancé que ses chefs, car il nomma aux fonctions de lieutenant Jean Goulaz, un des contemporains dont l'autorité eut le plus souvent à réprimer les écarts.
^ En décembre i538. Ils avaient refusé d'administrer la Cène. Herminjard, op. cit., t. v, n** 765, note 4.
Jean Philippe avait commencé par les traiter comme des sujets qui doivent agir en matière ecclésiastique «comme il plaira à Messieurs de le déclarer». Et c'est ainsi en effet qu'ils comprenaient leur tâche. Les uns étaient des personnalités insignifiantes, peu cultivées, et manquaient de dignité ; les autres, appelés du dehors, peu familiers avec les circonstances et les personnes, n'étaient pas faits pour diriger une communauté qui avait eu pour pasteurs Farel et Calvin. La comparaison était écrasante à tous les points de vue. Au reste, les Guillermins les envisageaient comme des intrus et ne perdaient pas l'occasion de les décrier et de leur susciter des difficultés. Leur situation devint bientôt pitovable : depuis l'automne i539 le Conseil ne les protège plus et ils ne se sentent pas soutenus. Introduits par les adversaires des Guillermins, ils ne sont plus les hommes de la situation quand ceux-ci sont remontés au pouvoir. En vain ils essaient de se concilier le parti vainqueur en proposant de rétablir l'ancien ordre de choses et de faire des réformes. Ils n'ont aucune autorité parce qu'ils occupent indûment la place de Farel et de Calvin, et parce qu'ils ont montré une soumission servile aux désirs du parti césaréopapiste^
Tous deux partirent à quelques semaines de distance, sentant que leur position était intolérable. Les
^ Ne voulant écarter personne de la Cène, ils avaient supprimé les passages de la liturgie qui dénoncent, d'après saint Paul, les communiants indignes. [Herminjard, op. cit., t. v, n** 766, note 19.)
deux genevois, Bernard et de la Mare, restèrent et prirent leurs mesures pour trouver grâce devant Calvin; eux non plus n'en imposaient du reste à personne.
Plus le temps s'écoulait, plus Calvin était vivement regretté et impatiemment désiré, plus il paraissait l'homme nécessaire, celui qui, par son savoir et son caractère, serait capable d'avoir autorité sur le peuple, de diriger l'organisation de l'Eglise comme gouvernement spirituel et de régler l'application générale du principe théocratique.
En conséquence les trois conseils votèrent (19-21 octobre 1540) qu'on enverrait quérir maître Jean Calvin, « lequel est bien savant pour être ministre évangéliquei ».
Les démarches actives qu'entreprit le Petit Conseil auprès de Calvin et des autorités de Strasbourg aboutirent. On obtint que le réformateur reviendrait à Genève pour six mois. Enfin, et comme pour effacer le passé, le i^"" mai 1541, le Conseil général déclara tenir Farel, Calvin et Saunier pour gens de bien. C'était la rétractation formelle du vote d'expulsion du 23 avril i538.
* On avait aussi le sentiment que le rappel de Calvin servirait la cause de Genève auprès des cantons réformés, notamment auprès de Bâle. {Cornélius, Die Rucklcehr Calvin's nach Genf.)