‹ La theocratie à Genève au temps de CalvinChapitre 9 sur 25 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Calvin attaqué dans son rôle d'interprète de la Parole de Dieu. Procès d'Ameaux, Rupture de Calvin avec A. Perrin. Nouvelles applications du principe théocratique.

Les opposants s'enhardissaient et serraient leurs rangs. Au commencement de 1646, le procès de Pierre Ameaux fournit à Calvin l'occasion de mettre le magistrat au pied du mur et de savoir s'il voulait ou non lui prêter main-forte et faire respecter le régime disciplinaire ^

P. Ameaux, membre du Conseil, avait dit, dans un souper, que M. Calvin « n'estoit qu'un Picard, ung meschant homme, qu'il preschoit une fausse doctrine »... que le magistrat ne savait se décider à rien sans prendre l'avis de Calvin, que ce dernier était en fait plus qu'un évêque, que si on y prenait garde, les ministres français se rendraient maîtres de la ville.

Ameaux faisait donc de Calvin un indigne ministre,

* Roget, Hist. du peuple de Genève, t. 11, pp. 207-223.

ennemi des libertés de la cité. En attaquant ainsi la personne et l'influence de Calvin il attaquait Tinterprète et le gardien du système théocratique.

Ameaux finit par avouer les propos incriminés après les avoir d'abord niés. Il reconnut qu'il avait médit et blasphémé du sieur Calvin, d'autres prédicateurs et de messieurs du Conseil.

Sa confession montre que son animosité n'était pas dirigée uniquement contre la personnalité de Calvin, mais contre l'ordre de choses établi et contre ceux qui accordaient à Calvin un si grand crédit.

Les uns, les modérés, demandèrent une simple rétractation ; les autres, les calvinistes sans doute, une pénitence publique et humiliante.

L'avis des modérés prévalut au Conseil des Deux Cents. Mais Calvin exigea la réparation publique d'un outrage public, car l'accuser à tort d'enseigner une fausse doctrine, c'était blâmer la sainte doctrine, c'était blâmer le nom de Dieu. Ce n'est pas assez que le prisonnier se dédise de ses paroles infâmes et blasphèmes contre Dieu. Calvin déclare qu'il ne montera point en chaire jusqu'à ce qu'il ait été fait « réparation et justice patente à cause du blasme du nom de Dieu ».

La personne d'Ameaux est indiff'érente au réformateur, mais il veut établir par un exemple public qu'on ne peut impunément se permettre de taxer son enseignement d'infidélité, et chercher à lui ôter son rôle de prophète de la loi évangélique et d'interprète de la Parole de Dieu. C'est l'autorité de Dieu qu'on attaque

sous le couvert de sa personne, c'est l'autorité du gouvernement spirituel qui est en jeu.

Le Consistoire et les ministres le comprennent si bien qu'ils se rendent entièrement solidaires de Calvin. Ils ne resteront pas en charge si l'homme qui a osé les accuser d'enseigner une fausse doctrine ne reçoit pas un châtiment exemplaire et public.

Le Conseil des Deux Cents ne pouvait donc faire exécuter sa sentence sans amener une rupture avec l'Eglise. Il n'osa pas aller contre les protestations du pouvoir spirituel tout entier, dans une affaire intéressant « l'honneur de Dieu ». La grâce accordée à Ameaux fut révoquée et le cas renvoyé au Petit Conseil, afin que V honneur de Dieu et de Genève fût préservé.

On interrogea les douze ministres résidant sur les terres de Genève. Ils certifièrent que Calvin annonçait fidèlement et purement la Parole de Dieu et qu'ils n'avaient jamais trouvé en lui que vraie charité et vraie vie de chrétien ; tous dirent qu'ils voulaient vivre et mourir dans la profession de sa doctrine^.

Les manifestations turbulentes des partisans d'Ameaux achevèrent d'indisposer contre eux les magistrats. Le 8 avril 1546, Ameaux fut définitivement condamné pour avoir « méchamment parlé contre Dieu, le magistrat et M. Calvin, ministre. » Il s'était élevé contre le système théocratique en vigueur dans la cité.

Il dut faire le tour de la ville en chemise, tête nue,

^ Farel et Viret. venus à Genève pour cette affaire, témoignèrent aussi en faveur de Calvin.

une torche allumée à la main et se rendre ensuite devant le tribunal crier merci à Dieu et à la justice. Sur trois places il lui fallut réciter une déclaration où il jurait de porter «dorénavant honneur et révérence de fait et de parole.... à la parole de Dieu, au magistrat de la ville et aux ministres de l'Eglise, sans les contrister en quelque façon que ce soit».

Cette sentence constituait un succès signalé pour l'institution théocratique^

M. Roget remarque- que la procédure n'avait relevé aucune assertion d'Ameaux pouvant être qualifiée d'irréligieuse ; il trouve ce procès de trois mois démesurément long et le châtiment disproportionné à la faute.

Il ne s'est pas aperçu que les propos d'Ameaux indiquaient une attitude anti-théocratique, un esprit de rébellion contre un ordre de choses fondé sur la Parole de Dieu, sur l'autorité divine. Calvin n'a pas cherché une vengeance personnelle, mais le maintien de l'honneur de Dieu par le châtiment d'un homme coupable d'y avoir porté atteinte. —

En obligeant le Conseil à châtier Ameaux, Calvin l'avait obligé à faire respecter l'autorité du système théocratique, mais il n'était pas pour cela au bout des difficultés que suscitait l'application de la discipline.

Pendant le procès, le syndic Corne, président du

* Le pasteur de Jussy, de la Mare, partisan d'Ameaux, qui avait tenus des propos méprisants sur Calvin, fut démis du ministère et emprisonné trois jours.

- Op. cit., t. II, p. 221.

Consistoire, sa femme, le capitaine général A. Perrin et son épouse, fille de l'ancien conseiller François Favre, participèrent à des danses. Favre était en outre accusé d'actes de libertinage et d'avoir médit de la justice.

Le cas était très grave et la position très critique. Il fallait absolument sévir et obliger ces personnages haut placés à l'observation de la règle, la même pour tous. Calvin s'indigne que la famille Favre prétende, à cause de sa position sociale, esquiver les lois et ne pas se plier avec les autres sous le joug de Christ''.

Les coupables passèrent trois jours en prison. A peine libéré, Perrin s'empressa de recommencer à danser. Cette récidive était d'autant plus sérieuse que Perrin avait été l'un des plus zélés instigateurs de la Réforme et le plus ardent promoteur du retour de Calvin.

Dès lors, irrité des poursuites contre sa femme et son beau-père, Perrin donnera son appui au parti anti-disciplinaire. Calvin conservera encore des relations d'amitié avec lui, mais le combattra impitoyablement.

L'attitude de Calvin à l'égard des Favre impressionna grandement le peuple. — On aperçoit clairement qu'avec un pareil homme, les coupables n'ont aucun espoir d'impunité puisque qu'on n'épargne pas les premiers de l'Etat. Et l'on conçoit un profond respect pour celui qui ne ménage pas plus ses amis que des étrangers.

* 0pp. Calv., t. XII, p. 334.

Les mécontents ont pour tactique de chercher à déconsidérer Calvin et le Consistoire, en les accusant de s'arroger la suprématie sur les citoyens. Mais pour le moment ils n'ont pas la majorité dans les Conseils.

Le jour même où la sentence contre Ameaux est exécutée, et où Madame Perrin née Favre est rudement admonestée par Calvin au Consistoire, le 8 avril 1546, le Petit Conseil propose une nouvelle mesure de réformation de la vie publique : la suppression des tavernes. Trois semaines après les Deux Cents arrêtent qu'à leur place on instituera quatre abbayes présidées par les syndics et le lieutenant.

On pourra y aller boire et manger les uns avec les autres, mais les jurements, blasphèmes, jeux de dés et chansons déshonnêtes y sont interdits. L'hôte ne donnera à manger et à boire à personne qui ne fasse en commençant sa prière de bénédiction et à la fin sa prière d'actions de grâces. Dans chaque abbaye il y aura une Bible pour ceux qui voudront lire et on ne devra pas être empêché de parler honnêtément et librement de la Parole de Dieu en édification.

Ce règlement prétend soumettre à la règle théocratique un des éléments les plus importants de la vie sociale des citoyens. Les tavernes sont remplacées par des cercles où l'on peut s'édifier, et qui sont presque des sanctuaires religieux, puisque la prière y est obligatoire.

L'intention était louable, mais la nouvelle institution n'était pas viable; elle était condamnée d'avance. Au bout de deux mois le Conseil des Deux Cents ren-

dait aux hôteliers la faculté de donner à manger et à boire aux citoyens.

Une autre tentative de renouveler la vie sociale conformément aux exigences du principe théocratique fut plus heureuse. Le dimanche 2 .mai 1546, on représenta à Genève une moralité qui se rapportait à la Passion. Le succès fut si grand que le sermon du soir fut supprimé ce jour-là. Les ministres avaient examiné la pièce et l'avaient approuvée comme tendant à « l'augmentation et à l'édification » de la Parole de Dieu.

Ainsi autorisés par les ministres et encouragés par le public, les acteurs voulurent recommencer trois semaines après et représenter les « Actes des Apôtres ». Il n'y avait rien dans le texte de cette pièce qui fût contre Dieu, au dire de Calvin et de son collègue Poupin, mais comme ce genre de distractions avait des inconvénients sérieux, les ministres donnèrent un préavis défavorable. Ils conseillèrent qu'on dépensât plutôt son bien « pour le prochain ».

Le Conseil passa outre. Il se sentait libre ; il s'agissait d'une pièce tirée de la Bible, et de « grande édification » ; la loi évangélique n'était pas violée. Il exhorta les ministres à ne pas « se mêler de la politique », et donna aux acteurs trente écus pour leurs frais de costumes. Cette façon cavalière d'écarter les avis des ministres ne fut pas de leur goût. Le fougueux Cop fit en chaire une violente sortie qui mit le feu aux poudres. La population s'irritait violemment contre les ministres qui prétendaient la pri-

ver d^une distraction qui n'était pas contre Dieu. Pour calmer la fureur des acteurs, Cop fut mis en arrestation dans la salle du Conseil. Calvin, avec beaucoup de bon sens, blâma les excès de langage de son collègue et fit beaucoup pour calmer les esprits excités. La représentation des Actes des Apôtres eut lieu au milieu d'une grande affluence et Viret l'honora de sa présence.

Afin de donner en quelque mesure satisfaction aux ministres qui demandaient qu'on employât en faveur des pauvres l'argent qu'on mettait à ces représentations, le Conseil décréta que « telles histoires » seraient suspendues jusqu'à ce qu'on voie le « temps plus propre ^ ».

Le puritanisme des collègues de Calvin était exagéré et impolitique. Mais il provenait, reconnaissonsle, moins d'un esprit chagrin ou d'un doctrinarisme outré que d'une vive sollicitude pour le bien du peuple, et surtout pour les besoins des pauvres.

Le Conseil protège les représentations édifiantes, mais il n'autorise pas celles qui mettent en scène des héros païens, comme Hercule. Ce serait manquer de respect à Dieu et mépriser son honneur; ce serait une infidélité de la part d'un magistrat chrétien, au service de la loi évangélique du Christ. Le magistrat est donc assez bien disposé : il reconnaît toute la peine

* En fait, ce temps plus propre ne vint pas, à cause des querelles intestines et des inquiétudes extérieures qui occupèrent les esprits.

que Calvin prend à l'avancement de la Parole de Dieu et à maintenir l'honneur de la cité.

Sur la demande de Calvin, il interdit de donner aux enfants un certam nombre de noms de baptême. Le réformateur aurait voulu que le Conseil prescrivît même l'emploi exclusif de noms bibliques, et qu'au moment du baptême, le parrain (au lieu du ministre) fût obligé de réciter la déclaration de foi. Il veut proscrire les noms qui rappellent les erreurs de la papauté, et étendre ainsi l'application de la loi évangélique.

Ces développements de l'institution théocratique, établissant des règles et des exigences nouvelles, contrarient des coutumes anciennes et profondément enracinées, troublent des habitudes invétérées, et les Genevois murmurent contre ce qu'ils appellent l'intrusion de l'étranger. Certes, si l'étranger n'eût été qu'un étranger de génie, on l'eût congédié, malgré son prestige moral et intellectuel. Mais il était le prophète d'une loi divine, le représentant, l'interprète du principe théocratique. On n'osait donc pas lui résister en face, et le magistrat continuait à imposer par la force l'obéissance aux règles extraites de la Bible. Quiconque assistait à la messe était déclaré coupable d'idolâtrie, au même titre que les Israélites qui abandonnaient le culte de l'Eternel pour le culte de Bahal et pour les idoles.

— Au début de l'année 1647, revers des protestants en Allemagne frappèrent grandement les esprits. On sentit la nécessité de s'humilier et de se recom-

mander à Dieu. Si « le Diable tourmente ceux qui ont zèle à l'Evangile » dit le Protocole du Conseil, c'est « pour nos fautes... et pour ce que ne recognoissons Dieu ».

Dans le but de prévenir toute défaillance, le Conseil décréta que celui qui parlerait de se rendre, serait puni de mort, et qu'il serait fait serment « de vivre et mourir pour maintenir l'Evangile et la liberté de la ville ».

C'est ainsi que l'institution théocratique dont Calvin s'est constitué le gardien donne aux esprits et aux caractères la trempe qui leur permet d'afifronter avec une intrépidité virile, avec une indomptable énergie, les dangers les plus menaçants. Les Genevois, soumis au joug de Christ, sont prêts à mourir avant de renoncer « à l'Evangile et à la liberté de la ville ».

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