DIX-SEPTIÈME MÉDITATION
DU SACftI**rcE DE i'BtféHÂAiWiÈ.
I. Considérez qaé h consécration du pain et en vin par la vertu des paroles sacramentelles : Gèd est mon corps f ète. j est le véritable sacrifiôe de la religion chrétienite. Pour entendre cette vérité , il faut premièrement sepposer que toute véritable religion doit avoir Quelque sacrifice ^ parce que la religion ne tend qu'à honorer et à reconnaiti'e Dieu d'une façon très-pure et très-sainte , et Dieu ne peut être plus honoré et mieux reconnu en sa grandeur que par le sacrifice. C'est pourquoi là loi de nature et la loi de Moïse ont eu des sacrifibe&, et tous les hommes ont estimé le sacrifice si intime et si essentiel à la religion y qu'à mesure qu'ils se sont fot'mé quelque nouvelle religion y ils y ont toujours mis quelque sacrifice , comme si elle ne pouvait subsister autrement. Si bien que saint Paul a jugé que la connexion de Tun avec l'autre était indissoluble : // est né^ cessaire , dit-il , que le sacerdoce étant transféré , et partant le sacrifice , la loi soit aussi transférée (Héb. 7) , c'est-à-dire la religion changée. En effet , le sacrifice est une oblation extérieure et publique qui se fait à Dieu y à son honneur et en témoignage de son domaine suprême , par un prêtre légitime , avec changement et destruction de la chose qui est offerte. Car pour éviter les scandales et les diversités dans le culte divin, il faut que le sacrifice soit ordomié par autorité publique , comme les lois par lesquelles les hommes sont gouvernés; c'est pourquoi le sacrifice est une oblalion publique , qui ne dépend pas de la volonté et de l'humeur de chaque particulier. C'est aussi une oblation extérieure , parce qu'elle se fait pour témoigner et faire paraître la souveraine excellence de Dieu , sa puissance et sa grandeur infinie , par laquelle il excelle au-dessus de toutes choses , qui ne sont que des néants à son égard , et par laquelle il a pouvoir de
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vie et de mort , en signe de quoi la chose qui loi est offerte dans le sacrifice est changée ou détruite , comme pour dire tacitement que la créature n'est rien derant lui , en quoi le sacrifice est distingué de la simple offrande que Ton fait de quelque chose à Dieu , mais sans la changer ou la détruire , comme si Ton donnait à l'Eglise quelque somme d'argent, quelque tableau ou quelque rase précieux. Enfin, cette oblation doit être faite par un prêtre légitime : Car, dit saint Paul , perfonnê ne 8*arréffe cet horhnenr, mais celui qui est appelé de Dieu e^mme Aar&n (Héb. 5), parce ({ne le sacrifice étant un acte public de religion , il doit se faire par une personne publique , et qui ait pouvoir et autorité. Or, toutes ces conditions du sacrifice se rencontrent dans la consécration du pain et du vin , lorsque le prêtre prononce les paroles sacramentelles dans la sainte messe ; car alors il fait une oblation extérieure , à cause des paroles qu'il prononce , et aussi publique , car elle est ordonnée par Jésus-Christ , qui en a donné Texemple et le commandement dans la dernière cène , selon que les Pères ont entendu ces paroles : Faites ceci en mémoire de moi. La chose qui est offerte est le corps et le sang de Jésus-Christ , ' qui se rend présent à la parole des prêtres , et le prêtre a l'intention de l'offrir à Dieu pour rendre témoignage de son domaine absolu et de sa grandeur suprême; c'est pourquoi Jésus-Christ, le plus grand et le plus noble de tous les êtres , y est réduit comme au néant , n'y étant que sous deux espèces mortes , et dans l'état de la plus prodigieuse humiliation du monde , afin de reconnaître plus solennellement la grandeur divine , par laquelle il se réduit à une forme si abjecte extérieurement, et si différente de celle en laquelle il est régnant au ciel. Les Pères autorisent cette vérité , et entre autres saint Irénée , qui dit (4) : Jésus- Christ en disant : Cela est mon corps , etc. , a enseigné l'oblation du Nouveau-Testament, que l'Eglise recevant des Apôtres, présente par tout le monde ; et puis il interprète ce que dit le prophète Malachie en ce même sens : Depuis V Orient jusqu'à V Occident , on m'offre une oblation pure , et il m'est sacrifié en tout lien , car mon nom est grand parmi les Gentils (Malach. 4).
Déplorez l'aveuglement des hérétiques de ce temps, qui veulent abolir le sacrifice de l'Eglise, et empêcher que Dieu n'en soit
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honoré. Ne sont-ils pas pires que les nations les plus barbares du monde, qui, éclairées de la seule lumière de la nature, ont estimé qu'il fallait faire hommage par des sacrifices extérieurs à la divinité? Us sont pires que Gain, qui n'eut pas Tâme si dépravée que de refuser ce devoir absolument à Dieu : Nom avons un autely dit saint Paul, duquel ceux qui servent au tabernacle n'ont pas le pouvoir de manger (Héb. 13). Car cet autel ne s'entend pas de la croix, dont le fruit est commun aux Juifs et aux Gentils ; il s'entend de l'autel des églises de Jésus-Ghrist, où est ofiert à Dieu le sacrifice de son corps et de son sang précieux. Rendez grâces à Dieu de ce que vous êtes dans une religion où il y a un autel, comme il y en avait au temps de saint Paul, et un sacrifice pour y honorer la grandeur de Dieu. Concevez de grandes espérances de cet autel et de ce sacrifice si noble et si excellent, que Jésus-Ghrist même en est la victime.
n. Considérez la nécessité que nous avions d'un tel sacrifice, dans lequel Jésus-Ghrist même fût la victime, et la chose ofierte en sacrifice à Dieu. Quatre choses infinies requéraient un sacrifice qui fût d'une valeur et d'une excellence infinie; c'est à savoir, Dieu qui est infini en perfection; le péché, qui est infini en malice; la peine due au péché, qui est encore infinie en durée, parce qu'elle est étemelle et ne doit jamais finir, et encore les biens de Dieu, qui sont également infinis, en tant qu'ils aboutissent tous à une gloire infinie en sa durée, éternelle aussi et infinie, quant à son objet qui est Dieu même et qui y donne la possession et la jouissance de soi-même. Ces quatre choses demandaient le sacrifice d'une victime infiniment digne, comme celui de la sainte messe, dans laquelle Jésus-Christ, infiniment noble et excellent, tient lieu de victime. Car la grandeur de Dieu étant infinie , mérite d'être honorée infiniment ; ce qui exige qu'on lui oflre un sacrifice d'une valeur infinie. Ainsi le péché de malice infinie, qui se commet contre Dieu, demande un sacrifice de bonté infinie, afin que la malice soit justement compensée par la bonté. Il en est de même de la peine due au péché, qui étant d'une durée infinie, requiert de Tinfinité dans le sacrifice propitiatoire qui la doit épuiser. Enfin les bienfaits de Dieu ayant de l'infinité, l'action de grâces en doit être infinie, et, par suite, le sacrifice qui s'ofire à Dieu en actions de grâces. Or, comme toutes les créatures sont bornées en leurs perfec-
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tionsy et que Jésus-Christ est infini, parce que sa nature humaine est unie à la Personne du Verbe, nous avions besoin d'un sacrifice dans lequel il fût lui-même la victime. De plus, Ton peut considérer que Jésus-Christ s'est chargé de trois o£Sces spirituels pour nous procurer notre salut, savoir, de prêtre, d'avocat et de médecin, pour l'exercice desquels offices il doit être présent dans le sacrifice de la loi chrétienne. Car, comme prêtre, il doit consacrer, appliquer à Dieu, et sanctifier les ftmes en personne et par son ministère ; c'est pourquoi, comme le sacrifice de la messe est pour la sanctification des âmes, il lui appartient d'y être présent pour y exercer fidèlement et par soi-même son office sacerdotal. Il s'agit aussi dans le sacrifice de la cause du peuple chrétien avec Dieu, et de lui acquérir les biens qui lui sont nécessaires. Or, le bon avocat doit être présent en personne pour traiter utilement la cause de son client, et interpeller pour lai, et ainsi il était convenable que Jésus-Christ, le très-fidèle avocat des hommes auprès du Père éternel, intervint ici, et fût présent au sacrifice. De même, le bon médecin doit visiter en personne son malade, quand l'infirmité le presse, et qu'il est besoin d'y appliquer les médicaments ; or, par le sacrifice, il se fait un médicament précieux contre les maladies spirituelles des âmes, soit pour les relever, soit pour les préserver des maladies. Jésus-Christ donc, comme le médecin très-charitable et trèsdésireux de leur santé, les y visite par soi-même. De plus, s'il n'y était présent, les mains des prêtres seraient vides; car quoique les hommes offrissent à Dieu toutes les richesses et les trésors de la terre, ce n'est rien offrir, parce que toutes choses sont comme un néant devant lui , et il n'estime que son Fils unique Jésus-Christ, l'héritier de ses grandeurs, pour qui toutes choses sont créées ; d'où vient qu'il est toute l'opulence et l'ornement des temples et des églises, qui seraient pauvres sans sa présence.
Admirez et louez hautement les desseins de Dieu et sa suprême providence en ce grand et inestimable sacrifice. Réjouissez-vous de ce que, par la dignité infinie de ce sacrifice, Dieu est honoré à proportion de sa grandeur, est remercié à proportion de ses bienfaits, et est satisfait à proportion de l'injure que lui faisait le péché. Congratulez Jésus-Christ, par qui ces choses si grandes et si merveilleuses sont accomplies. Reconnaissez
ISS LA THÉOLdGIE AFFÊCtIVE.
la bonté et U fidélité de son amoar à Totre égard ; il se rend présent en personne pour vous consacrer et sanctifier comme prêtre, pour traiter vos affaires et défendre votre cause comme avocat ; pour votis panser soigneusement comme votre médecin, et pour vous enrichir de biens comme le trésor de tous biens. 0 ma gloire souveraine ! ô admirable Sauveur ! que faites-vous pour une chétive créature, et qtte vous pourrais-je rendre poiir tous ces biens ? Certainement, je Vous offrcf ce que j'ai de plus précîeiix en moi , je vous èacrifle nton tœnt et toutes mes dtfëctlôîis; j'ai résdu potir cette cîâasë de travailler plus fidêlélîiént à we dortipter moi-même , et â mettre un frein à mes pàssloi^â trdp licéâdétifséâ.
ïlf. CoftsldérÉfif l'efBcàché dû sacriflcîe de TÈucharistie, pour îfifïpétref piùgfettfS biefns gplrltttelâ ou teitiporels. Car , par ce sacrifice, l*ôtî obtient plasieurs tutniéres et pieux mouvements, plusieurs illttrfiifidtiorig et inâpirallofls, i^tii pour les justes que pour les pêchettfô, pôuf faire croître ceux-là en grâce et en vertu, et faire sortir céUi-cl du misérable étal de leurs péchés, si les uns et lég âtitfes n'y mettent aucun obstacle, mais contribuent et correspondent dé léUf part, se portant aux Sacrements et aUx biens auxquels ils sôut inspirés de se porter par l'efficacité dé ce sacrifice. L'ôii obtient pareillement plusieurs bîèns temporels, selon qU*îl plaît â la divine providence de les donner, à cause que ce sacrifice irés-saint lui est oflert. Le Concile de Trente (1) donné ceâ vérités à entendre, lorsqu'il enseigne qUé DieU , étant apaisé par ce sacrifice , accorde le don de pénitence, et qu*îl s'ofire pour les peines et les péchés, et autres nécessités. Aussi un puissant moyen d'obtenir quelque bien d'une personne, c'est de lui offrir quelque chose de précieux et qui lui soit très-agréable. Or, en ce sacrifice, on offre à ï)ieu ce qui lui est pliis cher et plus précieux que tout l'or et toutes les richesses du monde, celui duquel il a dit : Voilà mon Fils hien-aimé dans lequel je me suis complu (Matth. 17). C'est pourquoi il accordera volontiers les justes demandes qui lui seront faites en considération de cette riche oblation; car c'est une chose naturelle de recevoir les prières pour l'amour d^uh Fila, et l'histoire a remarqué que les peuples Molossiens
(1) §es9. 22, c. 2.
i^édliént jflinflfis tëMés dé leur roi, lorsque se mettant i geiiotix dèvÀat lU, ils tenaient entre leors bras I*an de sefi enfafttts. Que si Dietf a iojanê eette inclination aux homftles, il là retient en sd-fflême, €ft flour l'adnoor dé sofù Fils qui Itïi est ptésenié, il se rend libérèfl et màgtiifique autant qu'il est cdùtenalble de rèlrè, en égard àUx besoins et aux capacités défs personnes, pcfttt lesquelles le sacrifice lui est offert; Que fei dans randetiftc loi les séferifices étaient impétratoires dès grâces et dés thvettfi MnëÉ, éëniitie il paraît par celui qtrî lui ftit dtteH m tétops dé f(A David , pour* détourner le fléslu de Id pcfste , et celui du pontife Onias, pour la vie du misérable Héliodore, lèf ^âétîûde de l'Ëtichtiri^iè , qui surpassé ëh tètin et en excellence tous lesi ètutres, n'a pâé inoins d'éfBcaCité. De lâ vient que ddils leâ iiiessès et lès liturgies , te prôtre à&të §on sàdi-iâcé pdur le sàliit des âmes, et même péuf des bieriS pâëssigers, et la délivrance de plusieurs misères temporelles, fl l'offre pouf là paix cbmmtitie des églises, pour la tranquillité dii monde, pour les rois, pour les soldats, pour les associés, pdur léS malades, pour lés affligés, et en somme, pour tous cêiii qui ont bèsdin d'être secourus. Saint Augustin rapporte qu'une mâisdtt infectée dés esprits en fUt délivrée, un prêtre y âjrant offert le sacrifice de la messe (1). Le vénérable Bède raconte (2) que lé diême ëàcriflCe s'offrdnt pour un homme fstit captif dans uil pays étranger, â l'hédre même ses liens se rompirent. L'expérience fournit mille autres exemples des effets de ce sacrifice, pour sèftlr de preuve indubitable à sa puissdnté vertu, âl bietl ()tie 3i quelqu'un tx'en retiré pas ce qu'il en attendait, ee man^ quement ne vient pas de son impuissance ; car il ne I^Ut pas douter- que notre Seigneur Jésus-Christ, en tant qu'homme et en tant que prêtre et ho$tie tout ensemble , n'obtienne ce qu'il voudra de son Père trèsnaimant et très-miséricordieux, comme il le témoigne lui-même : Mon Père, je sais que vous m'exaucez toujours (Jean, 11); et ailleurs : // a été exaucé à cause de la grandeur de son hommage (Héb. 5). Mais il ne veut profiter qu'à ceux qui offrent ou à ceux pour lesquels on offre , autant qu'il leur est expédient, et autant qu'il les en trouve dignes et capables. Ainsi le soleil n'illumine pas également tous les corps
(1) L . 21. de Civit. c. 8. — (3) L. 4. Hist. Angl. c. 22.
iiO LA THÉOLOGIE AFFECTIVE.
selon loute l'étendue de sa splendeur, et le feu ne les échauffe pas selon toute la force de sa chaleur, mais à proportion de ce qu'ils en sont susceptibles et capables de lumière ou de chaleur; et Jésus-Christ pareillement n'opère pas dans le Sacrement de l'autel selon toute la puissance de son crédit envers Dieu, et selon toute l'excellence de ses mérites ; mais souvent selon que méritent les prêtres qui sacrifient, ou ceux pour lesquels ils sacrifient, ou selon qu'il juge leur être convenable; car modérant tout avec cette sagesse à laquelle rien n'est caché, il impètre à ceux-ci et à ceux-là comme il l'estime être plus à propos.
Ayez donc une grande confiance dans le saint sacrifice de la messe^ y ayant souvent recours dans les besoins temporels et spirituels , pour lesquels Jésus-Christ daigne s'employer luimême en ce sacrifice. Que si nos désirs ne se trouvent pas toujours accomplis, n'attribuons jamais ce défaut au sacrifice, comme s'il manquait d'efficacité et de vertu; mais en esprit d'humilité et de résignation à sa sagesse et au jugement divin, attribuons-le à notre incapacité et à notre indignité. Nous ne méritions pas que Jésus-Christ s'employât pour nous de tout son pouvoir, et il n'a pas trouvé convenable, dans la profondeur He sa sagesse, d'obtenir pour nous ce que nous souhaitions. Ainsi, si nous sommes exaucés par ce sacrifice, nous en serons reconnaissants, et si nous ne le sommes pas, nous nous en humilierons, et nous adorerons les secrets jugements de sa providence , qui n'étant point dépendante de la volonté des créatures, ordonne tout équitablement selon la grandeur d'un esprit infini.