DE LA PÉNITENCE EN TANT QUE VERTU
I. Considérez que la Pénitence est une vertu morale qui noua porte à vouloir satisfaire à Dieu pour les péchés commis, et à Tooloir les détruire entièrement, en tant qu'ils lui sont iryurieui) avec la résolution de n'y plus retomber à l'avenir. Elle est appelée une vertu morale, parce qu'elle incUne la volonté à une action difficile, juste, honnête et conforloie à la raison ; or> toute habitade qui donne dé Tinclination pour des actions de telle sorte , est appelée vertu , et partant la Pénitence porte à bon droit ce nom. Cette action difficile, c'est de ruiner les péchés commis autrefois, et d'en faire satisfaction à Dieu, à dessein de n'y jamais retomber; car cette action est vratmeBt difficile, puisque plusieurs ont tant de peine à s'y résoudre, et la fuient de plein gré, à cause des difficultés qu'ils y trouvent, ainsi que font les athées, les hérétiques, les voluptueux, et tous ceux qui se souillent tous les jours de nouveaux péchés. En effet, si c'est nne entreprise épineuse que de vouloir apaiser la colère d'un roi offensé, laquelle, aux termes de Salomon, est comme le rngk^ temetkt du lion (Prov. 19), qui pourra contester que ce ne soit une entreprise encore plus haute et plus hardie de vouloir apaiser la colère d'un Dieu tout-puissant, traité injurieusement par les péchés et les désobéissances de ses créatures? Si bien que la Pénitence ne peut manquer d'être une vertu, à cause de la difficulté de l'action à laquelle elle porte ou habitue la volonté. ^Elle ne peut non plus manquer d'en être une du côté de l'honnêteté et de la droiture de la même action ; car qu'y a-t41 de plus jaste et de plus raisonnable au monde que de s'animer contre le péché pour le détruire, parce qu'il est injurieux à la Majesté #Piea)«t de vouloir en faire toute la satisfaction possible? I jwgimu new-mémes, dit BUttt P««l, n$m m ariom
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pas jugés par le Seigneur (u. Cor. 11). Cette action est si sainte et si équitable qu'elle arrête les foudres de la justice divine, et nous met à Tabri de la rigueur et de la sévérité de ses jugements; c'est pourquoi Jésus-Christ disait : Si vous ne faites pénitence , vous périrez tous (Luc, 13), pour nous donner à connaître que le moyen de ne pas périr, et de n'être pas condanmés en son jugement effroyable , est de pratiquer cette vertu. Aussi, ^ si nous considérons tant soit peu ce que Dieu est et ce que nous r^ sommes, il ne sera pas possible que nous ne connaissions très- |^ manifestement la justice et la bonté de cette action ; car Dieu ^ est notre roi d'une façon plus relevée et plus éminente que tous ; ceux qui portent ces noms sur la terre ; il est notre créateur et notre conservateur, il est notre sanctificateur, il est notre glorificateur, il est notre principe et notre fin, l'objet de nos attentes pour l'éternité, et en un mot, il nous est toutes choses souhaitables, celui ai qui nous vivons^ en qui nous avons le nmvementy eten qm nous sommes (Act. 17). Si bien que nous dépendons absolument de lui, et que nous n'avons pas un seul filet de vie, ni une seule respiration que par son assistance et sa volonté. N'est-il donc pas bien raisonnable que nous ressentions vivement les mépris et les injures dont nous nous sommes rendus coupables par nos péchés? Si un sujet fidèle à son prince ne peut supporter de le voir méprisé et traité avec ignominie ; si le fils d'un roi est dénaturé qui n'est pas ému, mais demeure insensible, quand il voit le roi son père moqué , bafoué, détrôné, que sera-ce de nous, si nous permettons, sans nous émouvoir, que notre Dieu, notre Père tout-puissant, notre Seigneur souverain, notre bienfaiteur infini, soit attaqué et offensé dai^s son honneur? Ne serons-nous pas estimés insensibles ou déraisonnables de manquer à un devoir si juste ? Le bon roi David fuyant de Jérusalem, à cause de la révolte et de la conjuration de son fils Absalon, fut accablé d*injures et de malédictions par Seméî; et alors le fidèle Abisaî dit au roi : Pourquoi ce tinen mort maudit^l «on roi ? /imî, et je lui trancherai la tête (u. Rois, 16). Ei# quoi il fit le devoir d*un bon vassal, qui ne peut voir son prince maltraité* Mais ici ce n>st pas un homme qui nous donne l'exemple ; considérons en effet le fils de Dieu, s'incarner, dans ce dessein» et souffrir uu milliou de toiirmenls ; car ce qui i'inspirail» eViail la Mtir da faire sali^faclioa à Dieu en rigueur de
justice pour toutes les offenses du monde, qui n'était point capable de la faire. Il s'abandonna pour ce sujet à toute sorte de bonté, de mépris, de tourments, et à la mort même, qui est la propre peine du péché. Si bien qu'il est très-véritable que de vouloir satisfaire à Dieu pour les péchés qui l'offensent est une entreprise très-juste, et partant que la Pénitence mérite bien le nom de vertu, puisqu'elle y dispose et incline la volonté.
Il faut donc faire estime de la vertu de Pénitence, et avoir un grand zèle pour réparer l'honneur de Dieu, et tirer vengeance de soi-même pour les péchés commis contre sa grandeur. Quoi ! devons-nous dire, j'endurerai que celui qui me donne tous les jours de son pain pour vivre, son air pour respirer, sa main pour me soutenir, son bras pour me porter, son sein pour me reposer, son soleil pour m'éclairer, et tout ce qu'il me faut dans l'ordre de la grâce et de la nature, j'endurerai qu'il soit offensé, maltraité, bafoué, injurié, etc. (1). Ah ! fût-ce moi-même qui fus le coupable , je vengerai ce tort fait à mon Dieu, et il n'y a moyen que je ne tente et n'emploie pour en venir à bout. Ah! mon Seigneur Jésus-Christ, qui avez été rempli de ce zèle brûlant pour les péchés d'autrui, faites-moi la grâce que du moins j'en sois rempli pour mes propres péchés ; vous avez commencé à prêcher la loi évangélique par ces paroles très-saintes et trèsremarquables : Faites pénitence; car le royaume de Dieu est proche (Matth. 4). Donnez-moi la grâce de pratiquer cette vertu , afin que reconnaissant l'énormité des injures que vous ont faites mes péchés, et la grandeur de votre Majesté offensée , j'aie dorénavant cette vertu à cœur et' en affection, et que je vous fasse satisfaction de tout mon pouvoir pour tous les maux de ma déplorable vie.
II. Considérez quelques excellences de la vertu de Pénitence. La première est qu'elle est en certain sens la première des vertus dans la justification du pécheur, en tant que la grâce que Dieu lui envoie, pour le faire sortir de l'état du péché, l'excite premièrement aux actes de la Pénitence. Car, comme la grâce chasse premièrement le péché de l'âme, avant de l'élever au bien, ainsi le pécheur, pour être justifié, doit premièrement être délivré du péché et l'avoir en haine, avant qu'il soit ilirigé
(i) P. Jean de Sainlc-Marie, t. 2. Méilil S.
au bien et qull y arrhre. En effet, le terme du départ doit étrt quitté avant que Yt^n puisse toucher au terme ; c'est pourquoi il faut partir et s'éloigner du péché par h Pénitence, avant que l'on puisse atteindre le vrai bien où portent les autres vertus. C'est pourquoi le Fils de Dieu commença ses saintes exhorta'^ tiens par la vertu de Pénitence. 0 bienheureuse Pénitence ! (fit un saint personnage ; car le Fils unique de Dieu t'a recommandée dès le commencement de sa prédication, disant : Faites pénitence; car le royaume des deux est proche (Matth. 4). La se^ coude excellence de cette vertu est son antiquité et sa durée; car dès le commencement du inonde, après le péché d'Adam, elle a été mise en exercice , et elle a sauvé tous Tes Samfe de l'Âncien-Testament,, qui, tombés en quelque offense, ont été délivrés par elle , comme Adam , Noé , David , et une infinité d'autres; c'eat pourquoi tous les Prophètes de TAncien-Testament y ont exhorté les hommes. Et quoique le Fils de Dieu ait élevé la Pénitence à la dignité de Sacrement, toutefois h vertu de Pénitence n'a pas laissé de subsister, et d'être l'exercice commun de tous les Saints de la loi évangélique , qui l'ont pratiquée d'une manière excellente jusqu'à la fin de leur vie, comme il est à espérer que les Saints et les Saintes , qui viendront encore jusqu'à la fm du monde , vivront dans la pratique de cette vertu , qui est des plus remarquables par son antiquité et par sa durée. Aussi le saint Docteur l'appelle une vertu qui est du droit de la nature, parce que la raison naturelle dicte et suggère aux hommes qu'il faut réparer le tort fait à autrui , et qu'il faut faire satisfaction à Dieu pour les péchés commis contre sa grandeur. Ce qui est vrai principalement quand cette raison naturelle est éclairée des rayons de la Foi, et assistée de la grâce, comme elle l'a été dès le commencement du monde; c'est pourquoi elle a toujours élé en pratique. La troisième excellence de cette vertu est de comprendre tcftites les autres vertus , et de les mettre en exercice pour l'assister dans ses propres actes. La Foi l'éclairé et la dirige. L'Espérance la forlifie, personne ne faisant pénitence qui n'ait l'espérance du pardon et confiance dans la miséricorde de Dieu. La Charité la perfectionne et l'accomplit ; car la Pénitence est vraiment parfaite, quand elle est animée par cette reine des vertus. La prudence la dirige, afin qu'elle ne pèche ni par défaut ni par excès.
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La justice raccompagne de près, parce que soa but est de veiigev ÎQStement le péché et de faire satisfaction à Dieu ; tellement (^w^ ; si la créature était capable de satisfaire également à Dieu, et de \ Id rendre l'équivalent du péché, la Pénitence ne serait pas dis- : tbcte de la justice. La vertu de la force lui est des plus nécest saires ; car elle est une espèce de martyre, et elle se plaît àsiWi les souffrances et les adversités , dans les plus rudes travaux et ' les âpretés de la vie spirituelle , ce qui demande un grand courage. Enfin la tempérance est k sa suite ; car cette vertu veut sevrer Thomme des plaisirs et des douceurs de la vie, non-seule^ ment des illicites et des mauvais, mais aussi des plus innocents et des permis, afin d'exercer une plus rigoureuse vengeance par la privation du bien. Enfin cette vertu est la meilleure disposition que puisse avoir Thomme pour s'approcher du Sacrement de Pénitence, et alors il a véritablement l'esprit qu'il faut pour le Sacrement de Pénitence, qpand il s'exerce dans la vertu de Pénitence. Cest pourquoi si plusieurs s'approchent inutilement du confessionnal, et ne retirent pas le fruit qu'ils pourraient percevoir d'un Sacrement très-salutaire, c'est que l'esprit et la pratique de cette vertu leur manquent. C'est pourquoi le Fils de Dieu ne voulut donner le Sacrement de Pénitence au monde que quatre mille ans après que la vertu de Pénitence y avait été pratiquée. Et si les chrétiens , quatre jours ou du moins quatre heures
[seulement avant le Sacrement de Pénitence en pratiquaient la wrta, ils feraient un progrès tout autre dans la perfection , où ils avanceraient à pas de géant. Or, non-seulement cette vertu dispose et prépare les cœurs au Sacrement de Pénitence, mais aussi elle lui fournit une partie de son essence; c'est à savoir : la matière qjui consiste dans les actes de contrition, de confession, et satisfaction , qui sont' des actes propres de cette vertu. U est vrai que cette vertu* ne remet pas le péché par l'œuvre opéré ,. comme fait le Sacrement de Pénitence, et en cela elle lui est inférieure ; mais toutefois elle le remet par l'œuvre de l'opérant , par la vigueur de ses actes , qui méritent , par un mérite de bienséance , le pardon des péchés. Cependant ses excellences sont si grandes qu'elle est comparée à l'échelle de Jacob , par laquelle on monte dans le ciel ; ses deux bras sont la douleur im péchés passés , et la résolution de les éviter à l'avenir; ses ichdons sont la contrition , la confession et la satisfaction , la-
quelle comprend encore trois échelons : le jeûne , Tauniône et Toraison. Les anges montent sur cette échelle pour porter i Dieu les prières , les soupirs et les gémissements des âmes repentantes ; ils descendent pareillement pour leur apporter les consolations du ciel. Son extrémité touche le ciel , parce que la Pénitence parfaite et consommée introduit le pénitent au ciel, et Dieu paraît au haut de cette échelle et la tient y exhortant ceux qui y montent , en leur disant : Faites pénitence ; car k royaume du ciel ext proche. b
Tirez de ces excellences les mêmes affections que du premier i point. Regrettez aussi qu'une vertu si excellente soit si peu \ connue et pratiquée par la plupart des pécheurs , et par vous \ spécialement. 0 très-noble vertu ! que ta puissance est grande ! < Tu es le refuge des humbles y le soulagement des affligés , la ; porte du pardon y l'espérance de Tindulgence y la maîtresse de la connaissance de sa misère , la terreur des démons y la noarrice des vertus y la gardienne des grâces y Tavant-courrière de la miséricorde , la source des larmes , Tamie des anges y et la règle principale de la vie spirituelle. Puisque cette vertu a tant de perfections, désirez donc d'en pratiquer les actes.
m. Considérez divers actes de la vertu de Pénitence , dont les uns sont intérieurs dans l'intellect ou la volonté, et les autres sont extérieurs et sensibles. Les actes intérieurs sont la haine du péché , par laquelle on Tabborre , en tant qu'il est injurieux à Dieu , et rend Tâme redevable à sa justice. La confusion devant Dieu , devant les anges, devant les hommes , de l'avoir offensé, comme n'osant plus paraître pour ce sujet. La détestation on bien la contrition ^ par laquelle on voudrait ne l'avoir jamais commis « regrettant ce fait comme mi grand malheur ; et la douleur ou la tristesse « par laquelle on est affligé intérieurement de ravoir commis. Le désir que Dieu soit satisfait , et que la justice soit gardée à son égard par la vengeance et la punition du péché* Le bon propos de mettre a exéeutioa cette justice et cotte s%iiute vengeance « afiu que Dieu re<(tùve satisfaction , et que son honneur soit répare. S'offrir à la justice de Dieu pour souffrir tous les chàtiuiejit$ qu'elle ordonnera. La recherche de tous $es pochés |var uu sérieux et attentif examen de consci<^noo« L\HiHrus;ition intérieun^ et spirituelle de tous ses péchés vWvaul Di<^u. La s^li^f^iclion par le$ actes intérieurs de ronuson ,
de la méditation et d*autres exercices spirituels. La résolution de garder les commandements divins à l'avenir. La joie d'avoir fait pénitence et satisfaction à Dieu , selon ce que dit saint Augustin y que le pénitent s'attriste de son péché , et se réjouisse de sa tristesse (i). Lès actes extérieurs sont encore en beaucoup plus grand nombre; car, comme la Pénitence a deux offices , qui sont d'expier le péché passé et de l'éviter à l'avenir, elle excite à plusieurs sortes d'actions qui sont propres à ces fins , quoil que d'autres vertus les puissent produire par d'autres motifs. Telles sont les abstinences et toutes les autérités corporelles, et ces inventions crucifiantes que l'esprit de la vraie Pénitence a fait trouver aux Saints et qui sont en plus grand nombre que les plaisirs si variés inventés par le monde pour la satisfaction des mondains. Telles sont aussi les retraites et les solitudes pour fuir les occasions du péché. Telle est la confession publique ou secrète de ses péchés. Telles enfin sont toutes les œuvres de satisfaction qui font payer à l'homme , par leur rigueur et leur âpreté, quelque portion des peines dues à ses offenses, lesquelles, si elles semblent contraires à la nature , sont pourtant conformes à la grâce et aux paroles de Dieu , qui y invite les pécheurs par les Prophètes , par les Evangélistes et les Apôtres , à la tête desquels marche saint Paul , lui qui nous dit dans son énergique langage : Je châtie mon corps , de peur qu'ayant prêché aux autres y je ne sois réprouvé (i. Cor. 9) ; où le mot grec signifie : Je plombe mon corps , je le rends bleu à force de coups. Depuis , tous les Saints et les Saintes ont exercé diversement ces actes , usant d'une merveilleuse sévérité contre eux-mêmes. Leurs livres en rendent témoignage , reprochent aux mondains leur vie délicate , leur donnent sujet d'appréhender des châtiments éternels, au lieu des pénitences temporelles qu'ils ont en extrême aversion. Il ne faut que voir la vie de ces grands hommes et de quelques saintes femmes , décrite par Théodoret , pour voir la diversité des actes de Pénitence ; il semblerait qu'ils ne fussent pas hommes , tant leur vie est prodigieuse en croix et en austérités , si l'auteur même , qui en fait le récit , n'avait été témoin oculaire pour la plupart , touché les chaînes de fer dont ils se chargeaient le corps par Pénitence , visité leurs retraites, et examiné leur vie.
(1) De verâ et falsâ pœnit. c. 13.
i66 LA THÉOLOGIE AFFECTIVE.
Apprenez, parmi cette maltitude d*actes de Pénitence, à et choisir plusieurs que vous exercerez pour satisfaire à Dieu poui vos offenses, et en tirer vengeance contre vous-même. Si vous ne l'avez fait jusqu'à présent, vous n'en êtes pas meilleur; ayez-en de la confusion. Si vous ne le faites à l'avenir, appréhendez la justice de Dieu ; vous n'êtes pas plus cher à Dieu que les Saints qui les ont pratiquées, et vous ne devez pas pen$er que Dieu veuille vous donner son Paradis à meilleur compte qu'à eux. Car pourquoi le ferait-il ? Etes- vous plus qu'eux, sinon peut-être plus grand pécheur et chargé de plus grands crimes ?
VINGT-UNIÈME »>ÉDITATION.