DE LA CONTRITION
I. Considérez que la contrition parfaite est un déplaisir et une douleur du péché , pour l'amour de Dieu à qui il déplaît y avec le ferme propos de lui obéir à Tavenir. En cette définition sont contenues quatre choses. La première est que la contrition est un déplaisir des péchés commis , c'est-à-dire une aversion telle que l'on voudrait ne les avoir jamais commis; si bien qu'on les regarde avec haine et dédain , en les improuvant et en les désavouant; car personne ne mérite qu'on lui remette sa faute, s'il ne se repent de l'avoir commise. Et puisque le péché a pris naissance et accroissement dans l'âme par la volonté qui s'y est plue , il doit être ruiné par la même volonté qui s'en repent , et qu'ainsi la faute , qui tirait sa force et sa vigueur de la volonté y soit ruinée et détruite par la volonté. Il y a plus , c'est que le péché est l'ennemi capital de Dieu contre qui il s'élève et se révolte , s'opposant à sa grandeur, et faisant mépris de ses ordres , pervertissant ses créatures , et leur ôtant le moyen de le glorifier dans l'éternité. Or, on ne peut être bien avec Dieu et avec son mortel adversaire. Il n'y a pas d'apparence qu'un homme espère l'amitié et les gratifications de son roi , s'il entretient , fomente et soutient son ennemi mortel ; mais il faut qu'il s'arme contre lui d'une forte aversion , et qu'il le combatte de tout son pouvoir. Ainsi doit faire l'homme pécheur à l'égard du péché ; il doit le poursuivre de sa haine et de son aversion , comme l'ennemi de son Créateur; et parce que la contrition doit ruiner le péché , elle en contient la haine et le regret. De plus, elle renferme encore une douleur au moins spirituelle et intérieure , par laquelle l'âme regardant le péché comme un mal qui lui est présent , s'afflige et s'inquiète de s'y voir assujettir, disant intérieurement : Pourquoi fautril que j'aie
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commis ces fautes ? Hélas ! avoir déplu à Dieu, n'avoir point adhéré à ce bien souverain , avoir résisté à cette bonté , à cette grandeur!!... Car telle à peu près ou semblable est la tristesse intérieure de Tâme pour les péchés. Il est vrai que quelques-uns soutiennent que si la détestation du péché n'était pas suivie de la douleur, comme il arrive dans les bienheureux, qui haïssent j extrêmement le péché sans en être affligés , elle ne laisserait pas d'être une véritable contrition. Mais il y a bien à craindre que cette opinion ne soit contraire aux Ecritures saintes, qui demandent de la douleur dans la conversion des pécheurs , aussi bien que le saint Concile de Trente (1) , qui appelle la contrition une détestation et une douleur. Au reste , cette détestation et cette douleur des péchés commis doit être pour l'amour de i Dieu , auquel ils déplaisent , et par le piotif de la Charité, qui non-seulement porte la volonté à se réjouir en tout ce qui lui est avantageux, mais aussi à s'attrister de tout ce qui lui est désavantageux ou injurieux; c'est pourquoi la contrition peut être appelée une douleur amoureuse et un amour douloureux. En effet , elle comprend une parfaite conversion de la volonté à iMeu ; or, la volonté n'est pas convertie à Dieu , si elle ne le regarde et n'opère pour lui ; car si elle opère pour autre chose, ou bien pour soi-même , elle est convertie à la créature, et non pas à Dieu : J'ai péché contre vous seul (Ps. 50) , disait le roi des pénitents. Il ne considère que Dieu seul dans le regret de son péché , auquel il fait injure ; il s'oublie ici soi-même , ses intérêts et toute autre chose. C'est pourquoi il n'est pas néces* saire d'accumuler une grande diversité de motifs pour s'exciter à la contrition. Cette diversité distrait plutôt. 11 suffit de se représenter le seul motif de la bonté de Dieu et de ses perfections infinies , qui mériteraient des respects et des amours inénarrables de la part de toutes les créatures intelligentes et raisonnables. Enfin, comme l'amour de Dieu, qui est requis dans la Pénitence , n'est pas tant l'amour de complaisance par lequel une âme se complaît en ses perfections infinies , que l'amour d'obéissance , par lequel elle veut l'accomplissement de ses volontés qu'elle préfère à toutes choses, Dieu méritant d'être servi et ohéi parfaitement ; il s'ensuit que la contrition ren-
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ferme encore ie propos de faire à l'ayenir c« qui loi est agréable. Ajoutons que le but où elle tend est la correction des mœurs et l'amendenieiit de la vie ; or, rien n'est ù propre et ai convenable pour obtenir une fin que d'en avoir le désir. Et puis rien n'est m raisonnable à celui qui prétend obtenir le pardon d'une offense faite à quelqu'un, que de se proposer de s'en abstenir au temps à venir ; comme il n'y a rien de si capable d'empêcher le pardon d'une injure faite à autrui, que d'avoir envie de la renouveler. C'est pourquoi cette réaolution étant si équitable et si conforme à la raison. Dieu la demande do pécheur qui désire, par l'acte de contrition, obtenir l'indul*' gence de ses péchés.
I 11 faut apprendre de cette considération cette leçon très4m<portante au salut, de former parfaitement un acte de contrition, et d'y apporter tout ce qui est nécessaire ; il faudra donc le fortifier en cette manière on autre semblable. 0 péchés maudits! ô malheureuses iniquités 1 puissiez^vous n'-a^ir jamais étél
,k Hélas I pourquoi faut41 que j'aie ofiiensé nK)n Dieu ? Qu'aide Aril d'avoir offensé cette bonté infinie, qui méritait lous les amours et tous les respects du monde? Hélas 1 avoir déplu à celfee infinie Majesté, n'avoir point adhéré toujours à ce Dieu n digne , de tant d'amours et de respects ; mais plutèt s'étîe séparé éb lui, et avoir encouru sa disgrâce et son indignation 1 0 aiffouf! ô bonté suprême ! plus de péchés en ma vie, jMnais je ne ctm* mettrai d'offenses contre vous.
II. Considérez la force et l'efficaoHé de la contrition en ce qu'elle sanctifie une âme, et efface ses péchés quant à la conlpe. C'est ce qui paraît dans le roi David, qui n'eut pas plutôt pro» duit son acte de contrition, disant : J'ai pÉ;à^, qu'aussitôt il entendit le Prophète qui l'assura du pardon : Et le Seignettr e transporté de toi ton péché (ii. Rois, 12); c'est pourquoi il disait : 0 Dieu I vous n'aurez pas à mépris un cœur contrit et humilié (Ps. 50). Aussi la Faculté de Paris a condamné la proposition qui portait que, par la contrition, le Sacrement de Baptême ou de Pénitence n'étant pas appliqué, le crime n'était pas iremis, excepté dans le cas du martyre ou de la nécessité. Elle a porté censure contre cette proposition, et l'a qualifiée hérétique, tant il eat constant et assuré que la contrition a cette force merveilleuse. C'est la force de la Charité qui y est mêlée ; tar cette CharH6
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est un feu sacré qui dévore tous les péchés et les consume, sans qu'ils y puissent faire résistance , soit que son acte soit la sainteté formelle même qui sanctifie Tâme de soi-même, comme la blancheur blanchit par soi-même la muraille, comme Font enseigné quelques-uns moins probablement; soit, comme il est plus vrai, que ce soit la dernière et la prochaine disposition à la grâce sanctifiante, et qui ne manque pas d'être infuse où elle est, ainsi que l'âme raisonnable ne manque pas d'être créée et infuse dans un corps organisé, qui a les dispositions suffisantes pour le recevoir. Aussi c'est le propre de la Charité de faire le discernement entre les enfants du royaume et de la perdition, comme en parle saint Augustin, -parce que celui qui a la contrition, dans laquelle est compris l'acte de. Charité ou l'amour de Dieu, est aussi enfant du royaume de Dieu ; et si auparavant il était dans la voie de perdition, il en sort pour rentrer en la condition des enfants de Dieu, auxquels est préparé le royaume de félicité dès le commencement de la création du monde. Le grand Albert examinant cette sentence dorée de saint Augustin , et en recherchant la raison , dit qu'aucune des vertus ne fait si universellement la séparation des enfants du royaume et de la perdition que la Charité, parce que la Charité est la forme de toutes les vertus, et ne peut subsister avec un seul vice ou un seul péché ; c'est pourquoi elle ne peut être avec aucun vice ; mais les autres vertus n'ont de la répugnance et de la contrariété qu'avec quelques vices seulement, et non avec tous. C'est pourquoi il n'y a pas de milieu entre le péché et la Charité ; l'homme a l'un ou l'autre, et ne les peut avoir tous deux conjointement. Mais le Concile est formel et exprès dans l'assertion de cette doctrine, enseignant que la contrition accomplie par la Charité réconcilie l'homme avec Dieu avant qu'il ait reçu actuellement le Sacrement de Pénitence, tant est vraie la parole d'un grand Prophète : Uimpiété de rimpie ne lui sera pas nuisible en quelque jour qu'il se convertisse (Ezéch. 33). Et ce que dit Jésus-Christ à TAmante pénitente : Plusieurs péchés lui sont pardonnéSy parce qu'elle a beaucoup aimé (Luc, 7). Comme si l'on disait que les ténèbres sont chassées de l'air, parce qu'il est illuminé, et que la froideur s'est retirée de Thomme, parce qu'il est échauffé. Car pensonsnousy dit le grand saint Grégoire, que la dilection soit autre
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chose qu'un feu, et le péché autre chose que de la rouille ; d'où ^ent qu'il est dit maintenant : Plusieurs péchés lui sont pardonnés, parce qu'elle a beaucoup aimé , comme si l'on disait manifestement : Elle a consumé tout-à-fait la rouille du péché, parce qu'elle est fortement embrasée du feu de l'amour.
n faut donc faire une haute estime de la contrition parfaite et de la Pénitence, qui est animée par la vraie Charité. Il faut donc s'efforcer d'atteindre à la perfection de l'acte pur de contrition, et le demander à Dieu instamment, et s'y disposer par de sérieuses considérations de la bonté de Dieu, de ses perfections infinies et de son amour immense , qui , méritant des amours et des respects indicibles de la part d'une créature raisonnable , n'en a reçu que de l'ingratitude , des froideurs , des irrévérences et des rébellions outrageantes. Oh ! le grand mal que le péché , qui traite si irrespectueusement l'Etre souverain et infini en bonté ! Oh ! qui le pourrait détester suffisamment en cette vue et en cette considération? 0 Seigneur très-digne de tout amour et de toute révérence! imprimez en nos cœurs les ardentes affections de la pure Charité , afin qu'en étant vivement touchés , nous ne désirions rien tant que de vous complaire en toutes choses , et regrettions amèrement de vous avoir déplu et résisté tant de fois , manquant de vous rendre l'amour et le respect que méritait votre bonté ineffable.
III. Considérez plus particulièrement la vertu merveilleuse de la contrition parfaite , en ce qu'elle sanctifie une âme , bien qu'elle ne soit pas des plus ardentes du monde , ni de bien longue durée, ni accompagnée liu ressouvenir exprès de tous ses péchés, ni même sensible. Pesez toutes ces paroles Tune après l'autre , qui nous manifestent et nous expriment autant de faveurs de Dieu , et autant de facilités pour parvenir à la grâce sanctifiante par le moyen de la contrition. Premièrement donc elle sanctifi"e Tâme , et y efface les péchés , encore qu'elle ne soit des plus ardentes et des plus enflammées du monde , pourvu que ce soit une vraie contrition. La raison en est que Dieu a permis de remettre le péché , quand Tâme serait contrite, et il n'a pas donné et déterminé la mesure ou le degré d'intensité que devrait avoir la contrition, laquelle est tout-à-fail incompatible avec le péché mortel , qui , lui aussi , tout débile qu'il soit , ruine toujours la grâce et la Charité , comme il
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est lui-méma roiaé et détruit j^ la eontrition même U moi» vigoureuse ^ la moins enOammée. Que si Dieu dit : Parce que tu Ci tiède , je commencerai à te vonUr de ma bouche , il entend par les tiëdes ceux qui font le bien avec le mal , qui ont la Foi sans Cbaritéi et qai perdent et corrompent leurs bonnes œuvres par le méUnge des mauvaises , non ceux en qui la doiilevr noias intense a ce qui est requis à Tessence de la contrition* D*où vient le sage avis des théologiens , qu'il ne faut pas y dans la Pénitence, faire de conparaieons particulières du mal du pécbé avec d'autres maux, comne d'être brûlé, d'être écarteléy d'être anéanti , et se proposer de détester le péché plus que tous ces maux. Il suffit 4a le détester comme le mal opposé a« bien souverain ^ sans s'efforcer de le détester plus sensiblement que ces autres m»ux ; car cet effort n'est pas nécessaire, et pourrait être dangereux pour plusieurs âmes qui ] succomberaient. E4 quoique le pécbé mérite une déiestation et une haine la plus grande du monde , toutefois , comme un acte d'amour de Dieu peu ardent ne: lui est point désagréable , biei qu'il soit digne d'un aaiour nfini, ainsi en est-il d'une baini du péché qui est peu vive^ quoiqu'il mérite d'être haï et dé testé de la haine la plus grande qui se puisse imaginer. 11 fau penser de même quand cette haine est de peu de durée , comm d'un clin d'oeil et d'un moioent^ car, qtoiqu'il soit à conseille de pratiquer souvent les actes de contrition, à l'imitation d plusieurs pénitents et pénitentes, qui ont pleuré leurs pécW toute leur vie , toutefois l» chose n'est pas absolument néces saire. Un acte de contrition y qui passe comme un éclair, ei assez puissant pour dissiper toutes les ténèbres du péché , < il ne se trouve aucun lieu de l'Ecriture qui oblige les pécheui a faire durer leur contrition quelque espace de temps. A contraire , nous y lisons ces passages : L'impiété de Vimpie i lui nuira pas au jour qu'il sera converti de son impiété , et juste ne pourra livre dans la justice le jour même qu'il aui péché (Ezéch. 33). D'où nous apprenons que , comme le pécl détruit la grâce au même instant qu'il est commis , ainsi j contrition détruit le péché au même instant qu'elle est formée si bien qu'il ne faut pas plus de temps pour édifier que poi détriûre. C'est pourquoi même il n'est pas nécessaire de s'éti représenté tous ses péch^ l'un après l'Mitre f cbfse q\
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demande souvent beaucoup de temps , et dont l'exécution serait très -difficile. L'acte de coiitrition formé sur une vue confuse de ses offenses les enlève toutes. Ainsi fut justifiée la Madeleine, qui s'occupa davantage à aimer qu'à éplucher en détails ses péchés; ainsi fut justifié le bon larron, par l'acte de contrition qu'il fit de tous ses péchés en général, bien qu'il n'eût alors ni le temps ni le repos requis pour se les représenter tous distinctement. Que s'il en est ainsi , bien moins est-il requis d'appliquer chaque acte de contrition à chaque péché , bien que la pratique en soit à louer, à l'exemple de celui I qui disait dans ses lamentations : Mon œil a jeté des ruisseaux 1 ùau (Thren. 3), ou des eaux divisées, ce qui consiste, dit le grand saint Grégoire , à appliquer à chaque péché la douleur "[ qui lui convient. Enfin , encore que la contrition soit purement spirituelle et intérieure , et qu'elle n'éclate pas par les soupirs ou par les larmes, ou que le cœur n'en devienne pas ^plus ' serré et le visage plus triste à l'extérieur , elle opère insen- 'l siblement son effet. C'est pourquoi ceux qui sont d'une com- ' piexion plus sèche et plus robuste , et qui ne peuvent pleurer mavtke certaines personnes qui ont des réservoirs d'eau dans la tète, et qui les font couler aisément, ceux-là ne reçoivent pas moins de bien de leur véritable contrition recelée dans le fond de leurs âmes ; il suffit que l'amertume soit dans l'âme on Dieu la connaît, lui qui juge les consciences : Uesjnit affligé y dit David, est un sacrifice à Dieu (Ps. 50); et le roi Ezéchias : Je repasserai devant vous mes .années dans V amertume de mon me (Isa. 38).
Admirez &at ces considérations la bénignité de Dieu , à qui un seul acte de contrition est si agréable , qu'il s'en contente pour remettre toutes sortes de péchés. Quelle suavité non pareille en sa providence d'avoir déchargé cet acte de tant de difficultés qtte Ton y i^ouvait requélrir I- Quelle coufiance et quelle consolation doivent avoir les Ames pécheresses y qui se seront mises en devoir de le former , quand la grâce excitante les y émeut et les y appelle , comme elle fait très-soàvent I Mais si Dieu par pure bonté se contente de si peu , sera-t-il dit que nous en fassions moins à son égard? Au contraire, nous devons nous exci* ter de tout notre pouvoir, de tout notre entendement et dé toute notre volonté à cet acte plus fervent, plus longtemps,
plus fréquemment , plus singulièrement sur chacun de nos péchés , et d'un si grand effort, qu'il y paraisse au dehors par des gémissements et des soupirs. 0 très-puissante et admirable contrition! 0 Seigneur! donnez-moi cette eau (Jean, 4) qui lave toutes les taches. Faites, ô mon Dieu! que mon cœur en soit arrosé, pénétré et rempli.