TRENTE-DEUXIÈME MÉDITATION
DES PEINES QUI RESTENT A EXPIER APRÈS LA RÉMISSION DE U GOULPE, ET DU PURGATOIRE*
I. Considérez qu'une pénitence très-parfaite et accompagnée d'une contrition très-forte et très-fervente , abolit le péché entièrement, quant à la peine. Cette considération est du docteur angéliqne , saint Thomas , qui dit que , quand une âme se détourne de son péché , sa douleur peut être si véhémente , et sa conversion à Dieu si parfaite, qu'il ne demeurera en elle aucune obligation à la peine ; car la peine reste ordinairement après la rémission de la coulpe du péché , afin que l'homme soit plus affermi dans le bien , étant châtié par les peines qui lui sont médecinales , et qui guérissent sa légèreté et sa facilité à pécher; et encore afin que l'ordre de la justice divine soit gardé , celui qui a cammis le crime en souffrant la peine. Or, la dilection de Dieu, qui est renfermée dans une très-fervente contrition , étant très-fervente et très-véhémente , suffit pour arrêter et confirmer l'âme dans le bien. Et sa douleur du péché étant très-forte et très-puissante , elle cause une grande douleur, qui sert de punition à la faute commise; c'est pourquoi aig-ès la véhémence de l'amour de Dieu, et de la haine du pé|hé passé, il ne reste plus de peines satisfactoires ou expiatoireij et l'âme demeure entièrement affranchie de ses péchés. Saint Paul disait pour ce sujet : Si nous nous jugions nous^-mêmes, nous iM serions pas jugés; mais quand nous sommes jugés ^ nous sommes
châiéi par le Seigneur (i. Cor. 11). Il veut dire que, si nous faisîoBB bonne justice de nos péchés par une trës-amère contrition, Dieu ne la ferait pas ; car il veut que le péché soit toujours puiii par de cuisantes douleurs, au défaut desquelles il en tire vengeance dans sa justice. Dieu est compatissant et miséricordieux, dit Origène, il s'abstient de punir celui qui Ta prévenu par sa pénitence ; car il ne jugera pas deux fois un môme fait. C'est pourquoi, quand il est évident au confesseur que la douleur de son pénitent est très-parfaite , il doit modérer les pénitences qu'il enjoint. Et l'on rapporte de saint Vincent Ferrier, qu'ayant un grand pécheur à ses pieds, qui s'accusait d'un grand crime, il lui enjoignit premièrement sept ans de pénitence; sur quoi le pénitent, pénétré de douleur, lui ayant représenté que cett« pénitence lui semblait bien légère, pour l'énormité de son crime, ce Saint lui dit qu'il ferait seulement une pénitence de trois jours, jeûnant au pain et à l'eau; de quoi le pénitent étonné lui fit la même remontrance, et que, son péché étant très-grief, il méritait une satisfaction plus pénible. Et alors le Saint lui dit que, pour toute pénitence, il dirait seulement l'Oraison Dominicale avec la Salutation Angélique. A l'heure même le pénitent mourut de douleur, et son âme apparut au Saint, lui révélant qu'elle était entrée au Paradis, sans avoir passé par le purgatoire, à raison de la grande contrition qui l'en avait affranchie.
Il faut tirer de ce point un motif de faire pénitence avec une forte douleur. Donc, ô mon Dieu et mon Créateur ! amollissez mon âme, enflammez mon cœur, afin que ma douleur soit trèsgrande, parce que je vous ai méprisé. Que ferai-je pour vous être agréable, moi qui jusqu'à présent n'ai été qu'un abominable rempli d'iniquités? Misérable et malheureux que je suis de vous avoir offensé ! Oh ! que j'ai de douleur de vous avoir été désagréable ! Ne permettez pas, Seigneur, que mes péchés me privent plus longtemps de votre amitié. Rendez-moi votre grâce ; étendez sur moi votre miséricorde, ô mon Seigneur trèsdésirable ! Je sépare mon cœur et mon amour de toute créature, et vous le livre entièrement, afin que vous unissiez tout mon esprit à vous, et que je n'aie d'autres volontés que les vôtres.
IL Considérez que, quand la pénitence n'atteint pas cette sublime et haute perfection , encore qu'elle efface la coulpe du péché mortel, et ôte la peine éternelle des enfers, elle laisse V. 17
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pourtant robli^ation de souffrir quelques peines temporelles. Cette vérité est de Foi, et i^e paraît que trop dans les misères et les calamités que ^ous soi^ffrons, dont nous attribuons sainte? ment la plupart à nos péchés, Dieu voulant par là nous en re? tirer ; car la volonté doit s'éloigner du péché par des choses contraires à celles par lesquelles elle s'y était portée et inclinée ; or, c'est par l'appétit et la délectation des créatures d'ici-bas qu'elle s'y était tournée; il faut donc qu'elle s'en détourne par des choses pénibles et fâcheuses de la part des créatures, afin qui9, comme elle a été portée à do.^ner son consentement au péi;b4 par la délectation, elle se confirme dans la haine du péché psr 'les souffrances; ainsi qi^e nous voyo^is les animaux ^ pri¥§r de ce qu'ils désirent 1^ plus, par la force des cp^p^ qu'oqilaur donne. Pour ce dessein, Dieu a rendu cette vie si féconde ea misères, afin que l'âme oublieuse de son Créateur na s'adonnât pas trop aux créatures, s'y attachant outre mesure, et se iétournant de lui pjar ses vains désirs et ses joies qaondaines ; car le^ peii^s l'affermissent dans sa conversion, jdt lui font garder ayeç Die^ une sainte uoion et une fidélité plus forte et p)us inviolable. Ce qui fait q^je, comme Dieu a institué les Sacrem^ts pour notre salut, ainsi il a établi les afflictions, qui sont né^ cessâires comme les Sacrements et qui durerpiyt ai^ssi Ipngteinps que les Sacrements. Car il faut que nous soyons toujo^s épurés dans cette foi^rnais.e et cette braise cuisante; quiconque refuse les afflictions , se sépare de Dieu , et elles doivent être multipliées à mesure que les péchés se multiplient. De plu^, il faut que la peine supplée au défaut d'un grand amour de Dieu; parce qu'elle a le pouvoir de dégoûter Tânie des amours de la terre, afin qu'elle se rejette plus librement du côté de son Dieu Jésus-Christ, pour se vivifier et se fortifier en lui. I^ais continuons à méditer après le Docteur angélique. Nous aimons davantage et nous conservons avec un plus grand soin les çbo^^ que nous acquérons avec peine et labpur. D'o^ vient, dit-il, que c^ux à qi}i les richesses arrivent sans travail, qu par héritage, ou p^r quelque voie facile, les dissjpent aisément ; or, il est grandement nécessaire à l'homine qui se réveille et se relire de l'état de son péché, de conserver diligemment la grâce et la Charité , qu'il avait perdues par sa négligence ; et partant il est expédient qu'il ressente dç la peine et de l'affliction pour ses
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péchés passés. A quoi d'autres ajoutent que c'est un trait de la bonté de Dieu y d'avoir laissé un reste de peine , après la coulpe remise; car tandis que l'homme s'acquitte de ce reste de peine, par les œuvres de satisfaction , il coopère avec Dieq , et contrike à l'affaire de son saliit. Il aecrolt aussi par ses mérites la MicM du Paradis ; parce que ses œuvres sont méritoires aussi bien qu^ satisfactoires. De plus , il vit dans le sentiment d'kuffiïlité et de recoMMissance de ses fautes , tandis qu'il en paie la p^ine. Et c'est peur ees raisons et autres , que l'Eglise aafoigaaît autrefois tant de pénitences aux pécheurs publics, kors du Sacrement. Car eierçant anciennement la même auto^ rite pauf punir les crimes énormes et bien avérés des laïques, qu'au^fird'hvi par les sentences des officieux contre les prêtres eeupables et trouvés en quelc^ue fa«te notable , et de même que les supévîeafs de religion enjoignent à leurs sujets diverses peines régulières , dites pénitences , elle ordonnait à celui qui avait juré sciemment contre la vérité , un j/eûne de quarante jours au pain et i l'eau, et pendant les sept années suivantes de faire pénitence par quelques œuvres pénibles en certains jours de la semaÎM; à celui qui aurait juré de ne pas s'accorder et faire sa paix evee son prochain, de s'abstenir un an de la communion , et cep«idant de £aire autant d'aumônes et de jeûnes qu'ii lui serait possible. Enfin, c'était l'ordinaire de faire une pénitence de sept ane pour les grands péchés , et plus encore , s'ils étaient trop énormes ; pendant cet espace , si noue exceptons le Jeudi-Samt que la communion se donnait aux pénitents pu^ blies, ils demeuraient privés de l'entrée de l'église, tantêt à genoux, tantôt prosternés , la tête nue , devant le portail , et priant humblement les antres d'intercéder pour eux. De plus , suivant un décret d'un Concile de Tolède , en imposant la péni-r tence aux hommes , les évoques ou les prêtres leur coupaient les cheveux, et disaient changer aux femmes leur vêtement ordinaire pour un autre plus modeste, in quoi elle témoignait assoK la grandeur de la peine qui reste à souffrir pour expier entièrement une faute commise contre Dieu , puisqu'en ces punitions, elle prétendait, avec l'amendement du pécheur et l'édifieation du prochain, imposer une digne satisfaction pour le péché.
Reconnaissez la justice de Dieu et soumettez-vous-y , accep-
tant la peine temporelle qui vous reste seule , après avoir mérité les brasiers éternels des enfers. Oh ! que cette justice est tempérée d'une merveilleuse miséricorde , et que la miséricorde y est bien plus grande que la justice I Car, pour ce qui est des peines étemelles que le pécheur ne pouvait acquitter, il use de miséricorde ; et pour les peines temporelles qui correspondent aux forces du pécheur, et qu'il est capable de supporter, il exerce sa justice, en telle sorte, néanmoins, qu'il prétend que les œuvres de pénitence nous apportent plusieurs utilités, et servent à nous relever d'autant plus que nous nous soumettons plus franchement à les exercer. 0 Providence 1 que vous êtes douce et suave ! Je déplorerai donc la froideur et l'insensibilité des âmes d'aujourd'hui , lesquelles ont en si grande aversion les œuvres de pénitence , qu'il semblerait que l'esprit de pénitence fût entièrement éteint. 0 mon Dieu ! j'improuve cette disposition si imprudente, et j'accepte l'obligation de souffrir ou de compenser par les œuvres de pénitence , ce qui est dû à mes 'péchés. Pour ce sujet , je les veux embrasser avec ardeur.
III. Considérez que, si l'âme vient à sortir de ce monde, encore redevable de peines temporelles , à cause des restes da péché , elle ne peut jouir de la vision de Dieu , jusqu'à ce qu'elle en soit acquittée en un lieu d'expiation , qui est le purgatoire. La raison en est que le Paradis est un état accompli , où les âmes sont en parfaite liberté , exemptes de toute servitude , et dans une parfaite félicité , affranchies de toutes les misères : Il n'y aura plm de deuil ni de plaintes , dit saint Jean (Apoc. 21). Dieu essuiera toutes les larmes de leurs yeux (Apoc. 7). Et pour cela , il est nécessaire qu'elles soient affranchies de toutes dettes et de toute obligation à souffrir quelque peine que ce soit. De plus , la privation de Dieu et le retardement de la félicité est une partie de la peine, qui reste, après l'absolution de la coulpe, dans les âmes qui ont péché. Et comme les peines étemelles qui étaient dues' au péché mortel, consistaient dans la privation éternelle de Dieu et dans le sentiment étemel du feu , aussi les peines temporelles qui restent après le péché, consistent en une privation passagère de Dieu et un sentiment passager du feu qui les doit expier ; c'est pourquoi , tant que ces peines ne seront pas payées, l'âme ne jouira pas de Dieu. En effet, afin qu'une âme s'unisse parfaitement à Jésus-Christ y il faut qu'elle
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D*ait rien d'étranger, qu'elle ne retienne rien du diable ni de la conversation vicieuse des créatures; il faut qu'elle soit telle qu'elle est sortie des mains de Dieu en sa création; ou plutôt en sa régénération spirituelle au Baptême, où elle était sans tache, sans souillure et exempte de toute peine. Il faut donc qu'elle se purge et se décharge du péché et de tout le mal qu'il a causé en elle, afin que , toute libre et tout innocente , elle puisse être reçue dans les embrassements de son Créateur. Et comme à l'heure de la mort le temps de satisfaire et de mériter est passé. Dieu, par sa justice, lui a assigné le purgatoire, où elle paie» exactement et avec une rigueur très-âpre les peines de ses iniquités. C'est la prison où le juge condamne le malfaiteur, dont il ne sort pas qu'il n'ait payé jusqu'au dernier denier. C'est ce feu du purgatoire, duquel parle si souvent saint Augustin, et qu'il écrit d'être plus difficile à supporter que tout ce qu'il y a de^ fâcheux et d'ailligeant en cette vie, et qui n'est surpassé que par le feu de l'enfer. Aussi est-il bien raisonnable et conforme à la justice, puisqu'il y a des âmes grandement bonnes, d'autres grandement mauvaises, et d'autres qui ne sont pas grandement mauvaises, que les premières aillent dans le Paradis, les secondes dans l'eùfer, les troisièmes dans le purgatoire, pour y être quelque temps à expier par la souffrance leurs péchés, qu'autrefois elles avaient commis avec plaisir. Et c'est pour ces âmes que le même saint Augustin approuve le sacrifice de la messe et les aumônes. Ce procédé de Dieu est si juste et si équitable, qu'il n'y a que les âme^ éloignées de lui par l'infidélité, qui osent l'improuver. Quant à celles qui- sont en état de Charité, elles n'y trouvent rien à y contredire. C'est pourquoi une Sainte, illuminée de Dieu, dit que l'âme se jette elle-même et de son plein gré dans le purgatoire, lorsqu'au sortir de ce monde, elle connaît qu'elle a quelque reste de péché ; car ne se voyant pas assez pure devant la pureté de Dieu, elle n'ose se porter vers le ciel, quoique les portes n'en soient pas fermées, n'y ayant point de portes au ciel, ni de murailles. Elle ne peut paraître devant la pureté infinie de Dieu, sentant au dedans d'elle quelque impureté qui lui reste des péchés de la vie. Si bien que nous devons nous représenter qu'une âme qui est en la grâce de Dieu, et condamnée néatfmoins à quelques peines temporelles pour ses péchés, serait en des angoisses indicibles.
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s'il ne loi apparaissait aucun moyen de s'en aeqdittêr } piree que ne pouTsnt se porter au ciel, à cause dé son indignité qu'elle connaît très-nettement, si elle ne savait que le purgatoire est destiné de Dieu pour y être purifiée, le lieu de sa félicité lui semblerait inaccessible, ainsi qu'à un pauvfe malade qui n'a pas moyen de se faire panser, et qui n'a point d'hôpital, ni aucune personne qui le soulage, sa maladie lui semble incurable et sans remède. C'est pourquoi une telle âme a le purgatoire pour très-agréable , et sans aucune contrainte et violence, s'élance au plus tôt dans les flammes, afin que la vision de Dieu, qu'elle désire d'une ardeur inexplicable, lui soit moins différée.
Voyez donc combien il est plus avantagent de voua purifier en ce monde, et de payer au plus tôt la peine due à tes péchés, que d'attendre d'en être purgé dans l'autre vie et dans les flammes du purgatoire, entente rigueur de justice. Gonfofndez-vous vous-même de toute la délicatesse et de la mollesse de votre vie, qui vous font redouter si fort toutes sortes de peines et de tribulations , et d'œuvres pénibles de pénitence , quoique si chargé d'offenses, desquelles vous concevez si peu de douleur, et pour lesquelles vous versez si peu de larmes. 0 areuglement et illusion du cœur! il faut bien dire que vous n'avez guère envie de voir Dieu bientôt, et de contempler la face de votre très-aimable Sauveur, puisque vous laissez sans paiement et sans satisfaction tant de vieilles dettes, que vous augmentez encore tous les jours par de nouvelles rechutes, pour lesquelles vous devez être retenu, après cette vie, dans les prisons affreuses de la justice divine, jusqu'à ce que vous ayez payé la dernière obole. Adinirez et imitez la généreuse résignation et la résolution des âmes des justes^ tant que vous êtes en cette vie. De même qu'elles acceptent volontairement les peines du purgatoire, pour y être purifiées comme l'or dans la fournaise; ainsi acceptez de bon cœur les œuvres de pénitence, les austérités, les mortifications et toutes les afflictions présentes, afin que, par leur moyen, après l'absolution du prêtre, rien ne vous prive de la vision de Dieu et de la possession de votre bien souverain, si vous étiez rappelé de ce monde. 0 mon Dieu ! je le désire ainsi, donnez-moi le courage et la force d'en venir h l'exécution.
Bfes sAcnÈMEfits. ifUi
TRENTE-TROIStÈME MÉDITATION.