DU MARIAGE SPIRITUEL
1. Considérez qu'il y a un Mariage spirituel entre Dieu et Tàme, quand elle est en état de grâce et de Charité. Cette vérité paraît assez dans les saintes Ecritures , dans lesquelles Dieu témoigne son affection singulière à Tâme , s'appelant son époux et appelant Tâme son épouse. Le Cantique des Cantiques a été spécialement inspiré du Saint-Esprit , pour nous témoigner cette dignation immense de la Charité de Dieu , qui daigne appeler une âme son épouse , bien qu'elle ne soit que comme un chétif néant au regard de sa grandeur infinie. Ce Mariage se contracte premièrement au Baptême par les paroles où Tâme renonce à Satan , à ses pompes et à \jput autre parti étranger, pour être tout au Fils du Roi céleste , le Père Eternel , auquel elle donne alors sa foi , si bien que si elle vient à y manquer, elle est estimée adultère. La ratification de ce Mariage se fait devant Tévêque dans le Sacrement de Confirmation , où l'âme confirme le serment de fidélité , qui avait été prêté au Baptême. Le banquet de ce Mariage se fait dans l'Eucharistie , auquel tous les amis de Tépoux sont invités. Et comme il arrive trop souvent dans l'état de cette vie misérable, que l'épouse oublieuse de la noblesse de son époux , et des biens qu'elle en a reçus , pèche contre le devoir de son alliance et contre la promesse donnée au Baptême , la réconciliation se fait dans le Sacrement de Pénitence , où l'âme est justifiée derechef, et remise en grâce avec son époux céleste , comme si rien n'était du passé. Aussi , la Pénitence opère la justification , et l'âme y passe de l'état du péché à la grâce , par une vraie conversion , selon que Dieu le promet par le prophète Osée : Je te 'prendrai pour épome à toujours , je t'épouserai en justice et jugement , en miséricorde et commisération (OSée , '2). Car, Dieu épouse l'âme en justice,
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quand il la justifie par rinfusion de sa grâce ; il l'épouse aussi alors en jugement , portant ufi arrêt en sa faveur contre le diable, qui auparavant la tenait captive , et qui alors en est dépossédé , perdant le pouvoir inique qu'il exerçait sur elle. Il Tépouse eniin en miséricorde et en commisération ^ à cause de la multitude des miséricordes que Dieu fait à une âme qu'il délivre de la captivité du diable. De là vient que , comme l'époux est à l'égard de son épouse, et réciproquement, l'épouse à l'égard de son époux, obligée à procurer ses intérêts autant que les siens propres; aussi Dieu est à l'âme justifiée , il est en elle et à elle , elle a droit sur lui pour participer à sa félicité étemelle , et elle est tout à Dieu pour ne vivre qu'à lui et pour lui , et suivre ses volontés en toutes choses , renonçant à tout autre parti y ainsi que doit se comporter une épouse à l'égard de son époux. Mais, comme ce qui se passe dans la justification est peu apparent, plusieurs âmes justifiées ne faisant quasi rien de ce qui concerne l'obligation d'un Mariage si avantageux , d'autres aiment mieux reconnaître ce Mariage , lorsque l'âme justifiée par une grâce très-spéciale et élevée à une oraison sublime qui l'unit à Dieu comme l'épouse à l'époux , quoiqu'il y ait grande différence avec le mariage corporel , parêë qu'ici il n'y a point de corps à considérer. Le tout n'est qu'amour avec amour, et ses opérations sont Irès-pures, très-délicates et très-suaves. Dieu conclut ce Mariage avec l'âme, quand il lui donne des ravissements par lesquels il la tire hors de ses sens , parce que §i étant encore dans les sens elle se voyait si proche de cette grande Majesté , il ne lui serait pas possible de demeurer en vie. Ceci, toutefois , s'entend des vrais ravissements , et non pas des faiblesses de femmes. Ce que Dieu communique là à l'âme en un instant, est un secret si grand et une grâce si sublime , la délectation qu'elle sent est si grande , que je ne sais à quoi la comparer, sinon que notre Seigneur veut en ce moment lui manifester la gloire qu'il a au ciel. Plusieurs choses se disent de ce Mariage, mais peu de personnes sont capables de le comprendre ; il nous suffit de considérer ici qu'une âme est dite mariée spirituellement avec Dieu , lorsqu'elle n'a plus d'affection que pour lui plaire sincèrement, qu'elle s'adonne toute à lui, ne pense qu'en lui , s'unit à lui par pensées et par affections, aussi constamment que l'état de cette vie misérable le peut souffrir^ menant la vie spirituelle avec
QQe grande ardear et avec une 1res -fervenie application de Voûtes ses facultés et de toutes ses puissances. Et, néanmoins , il est important de considérer que le plus haut degré dans lequel se contracte .ce Mariage est dans la gloire éternelle , où Dieu se donne à Tàme comme l'objet de sa fruition et de son bonheur étemel, car, quoique ce soient des perfections que Dieu commuanique aux âmes en cette vie , ce ne sont que des ombres au prix de celles du Paradis , où Tàme vertueuse est élevée en triomphe , et ornée d*atours innombrables , pour être unie à Dieu y et être traitée aussi favorablement qu'un époux passionné de grand amour, qui jouit de grandes richesses et a grande puissance , a coutume de traiter une épouse qu'il rend participante de ses mêmes biens.
Aspirez , ô mon âme I à cette alliance si noble , car il n'y a point de parti si avantageux et si digne. Désirez ce bien, nonobstant votre bassesse , car ce n'est pas comme dons le monde , où les filles de petite naissance et de petite maison n'osent aspirer à l'alliance des princes et des enfants du Roi. Le Fils du Roi céleste invite toutes les âmes à ses noces , et à contracter avec lui une alliance spirituelle , qui soit indissoluble , et comme ses richesses sont inépuisables, elles ne diminuent jamais pour être départies à plusieurs , non plus que la lumière du soleil , qui suffit pour vivifier et féconder toutes les choses inférieures de la terre. Oh ! le bonheur et la sublimité de l'âme immortelle , si elle s'en peut prévaloir I Oh ! le parti avantageux pour l'éternité !
II. Considérez les empêchements du Mariage spirituel , à l'imitation et à la ressemblance du mariage corporel ; car le mariage a deux sortes d'empêchements, les uns appelés empêchements empêchants , et les autres empêchements dirimants y invalidants et annulants. Les premiers font obstacle au Mariage^ en sorte qu'il n'est pas permis de le contracter là où ils se rencontrent; mais cependant le Mariage subsiste et est valide s'il est contracté. Les seconds le rendent invalide et le dissolvent entièrement, c'est pourquoi ils sont appelés dirimants et invalidants, parce qu'ils cassent et rendent nul le Mariage, comme non validement contracté. Ces empêchements sont aujourd'hui au nombre de quatorze, savoir : l'erreur, lorsque celui qui se marie se méprend ^ prenant une personne pour une autre ;
la condition d*esclave, qui ne permet pas à une personne de se marier contre le gré de son maître ; le vœu solennel ; la consanguinité ; le crime ; la disparité de religion ; la violence ; rOrdre ; l'obligation et le lien d'un précédent Mariage ; rhonnêteté ; Taflinité ; Tirapuissance; le rapt et la clandestinité, qui est quand on se marie devant un autre que le propre pasteur, ou un prêtre député de lui, ou de deux ou trois témoins. Les théologiens scholastiques et les casuistes disent plusieurs choses, et résolvent des questions innombrables sur tous les empêchements. Pour nous, il nous suffira de considérer en général, que le Mariage spirituel de l'âme avec Dieu a deux sortes d'empêchements : les uns qui le retardent sans le rompre, s'il est une fois noué, tels sont les péchés véniels et les plus grandes imperfections , qui sont des empêchements empêchants, mais pourtant qui ne rompent pas le Mariage de l'âme avec Dieu, lequel n'ôte pas son amitié à une âme pour de légers sujets, tels que sont les péchés véniels et les imperfections, selon qu'il a été ci-devant considéré, quoiqu'on vérité plusieurs soient retardés d'arriver à la grâce de Dieu par de tels empêchements. Les autres empêchements du Mariage spirituel sont dirimants, parce qu41s rompent l'amitié de Dieu et de l'âme, à laquelle ils font perdre la grâce sanctifiante. Tels sont les péchés mortels, qui font division et séparation entre Dieu et l'âme ; tel est l'esclavage d'une âme sous le joug de ses passions, qui lui font mener une vie hrutafe ; tel est le crime d'adultère et de meurtre ; telle est la disparité et la dissemblance de mœurs avec Jésus-Christ; tel est l'amgur désordonné des proches parents, pour lequel plusieurs perdent les bonnes grâces du Père suprême; telle est l'impuissance de plusieurs à faire quelque bonne œuvre que ce soit ; tel est le schisme et la séparation du Souverain-Pontife, pasteur de l'Eglise. En somme, tout ce qui est si grand en malice et en désordre, qu'il arrive à l'énormité du péché mortel , est empêchement dirimant , parce qu'il met une âme hors de l'alliance de Jésus-Christ, et la dépouille des prétentions non pareilles, et de toutes les hautes prérogatives qu'elle avait ou espérait avoir en vertu de son Mariage ; et alors l'âme devient l'épouse du diable, qui la trouve d'autant plus agréable qu'elle est plus horriblement noire par la multitude de ses péchés.
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Combien donc ne devons-nous pas abhorrer tout péché, soit mortel, soit même véniel ! Et, puisque une pauvre fille, qui se verrait recherchée d'un prince riche et magnifique, aurait grand sujet d'éloigner de soi tout obstacle qui la priverait de cet avantage et de déplorer jusqu'à la mort son malheur, si elle se voyait, par sa faute, entièrement déchue de ce parti, qui lui était comme tout assuré, à cause de la bienveillance et de la bonté qu'avait pour elle ce noble prince , quelle douleur ne doit pas saisir une âme que le noble Fils de Dieu, l'Epoux immortel, et le Prince des anges recherchait pour épouse , considérant que le péché véniel l'empêche d'arriver à ces noces, et que le mortel fait divorce entre Jésus-Christ et elle, la séparant de son alliance? Oh ! détestable à jamais soit le péché, qui cause de si grands désordres.
III. Considérez les biens du Mariage, qui sont la postérité opposée à l'opprobre de la stérilité, la fidélité opposée à l'adultère^ et le Sacrement , par lequel est entendu l'indissolubilité opposée au divorce. Un homme sage , dit le Docteur angélique , ne doit pas s'exposer à la perte d'aucun bien, s'il n'en est récompensé d'ailleurs par quelque autre bien d'égale ou de plus grande valeur. De là vient que l'élection libre de quelque dommage, a besoin de l'adjonction de quelque bien pour être excusée et rendue honnête (1). Or, dans l'élection de l'état^ du Mariage, il y a perte et dommage, car la raison se perd et est comme éteinte dans son usage, l'âme n'y ayant que des pensées brutales et terrestres. Le repos aussi et la tranquillité de l'esprit est absorbée pas l'anxiété des choses temporelles, à raison de quoi saint Paul dit, que ceux qui s'y obligent auront la trihulation de la chair (i. Cor. 7), pour les divers soucis qui les travaillent en les occupant de tous les soins de la famille; dès lors , afin que le Mariage soit réputé excusable et estimé chose honnête , il doit être compensé par quelques biens. Tels sont les enfants, la fidélité réciproque du mari et de la femme, qui n'ont de l'affection que l'un pour l'autre; et encore le Sacrement ou l'indissolubilité qui les oblige à ne point se séparer que par la mort. Mais , que ces biens paraissent avec plus grand éclat dans le Mariage spirituel ! Car la postérité en
(1) D. Augubt. 1. 3. cuHlra Julînuum. Pclag. c. 5.
au LA THtoMûu AmonvB.
•ii betacoup pUs eiceUenie, c'est à savoir U maltipUcation ëes Mintei œatrsft , qui aoot les enfants spiritaels de IMea et de YkmBj qui lui est conjointe par la grftce et la Charité, à rtisoB de quoi ces œuvres auraient droit à l'héritage du Père céleste ; ainsi que les enfants ont droit à l'héritage très-riche du père terrestre, quoique peutrétre leur mère soit de petite extraction. La fidélité y est, car Dieu ne manque pas d'affection singolière pour une àme sanctifiée i qu'il chérit aussi uniquemral que si elle était la seule dans le monde qu'il voulût favoriser de sa bonne affection : Ma colombe e$l unique^ dit-il au Cantiqae des Cantiques (Gant. 6). H la considère aussi tendrement que s'il n'avait pas d'autres créatures à chérir. Comme réciproquement l'Ame sainte , qui suit le mouvement de la grâce, n'aime que Dieu tout seul, qui est plus gracieux et plus aimable pour elle que tout le reste du monde. Que si elle vient à être infidèle, encore Dieu ne lui manque pas, recherchant la paix et la réconciliation : Tu om livrée, ditril, à pluateurs amoutms, cepeudoiU reiriens (Jérém. 3). Enfin, le Sacrement est dans ces saintes noces , elles jouissent du privilège d'indissolubilité ; car, quand même on ne les considérerait que dans leur premier degré. Dieu s'unit à une âme par la grâce pour ne s'en jamais séparer» et la grâce est d'elle-même immortelle et durable pour toute l'éternité dans une âme à laquelle elle est donnée, et, si elle se perd, comme il arrive souvent, c'est par accident, par la rencontre du péché, qui est contre l'intention de Dieu, qui avait donné la grâce pour toujours, comme un bien éternel. Si bien qu'en tant qu'il est en Dieu, son Mariage est inséparable. Cette indissolubilité paraît encore plus évidemment dans le second degré et le progrès de ce Mariage, lorsque Dieu comble une âme et la remplit des sentiments spirituels de sa douceur, en ses exercices et en ses sublimes oraisons, par lesquels il lui plaît quelquefois de se joindre et de s'unir en telle manière à la créature, qu'il ne s'en veut plus séparer , ainsi que ceux qui ne peuvent plus être séparés. Les fiançailles spirituelles sont différentes, parce qu'elles ne sont point indissolubles. Or, ce n'est pas de même en cette autre grâce de notre Seigneur, parce que l'âme demeure toujours avec son Dieu en ce centre-là. Mais, quoique l'on révèle par de hautes pensées les faveurs que Dieu fait aux âmes en cette vie, il faut^ après tout,
DES SAGEEMENTS. 525
ingénument avouer que la vraie et entière indissolubilité de
Vâme sainte avec Dieu, est réservée au troisième degré, et à
la consommation du Marisl^e spirituel dans la gloire étemelle,
où l'âme sera tellement unie à Fessence suprême par la fruition
accomplie^ qu'elle sera même assurée de n'en pouvoir jamais
être séparée par aucun accident ; car l'époux est immortel, et
l'épouse immortelle, et leur joie durera dans tous les siècles
des siècles, sans terme et sans fin.
0 éternité de joie et de contentement ! ô Mariage souhaitable qui s'accomplit tout dans la pureté ! ô que de biens désirables découlent de cette alliance sacrée ! ô âme immortelle ! que cherches-tu, que prends-tu, où vises-tu, en te cherchant toimême et tes propres satisfactions, hors de celui qui dans la grandeur de sa gloire ne dédaigne pas ta bassesse, mais se montre passionné pour ta petitesse, à la vue même de tous ses anges célestes ? 0 âme créée pour l'éternité bienheureuse ! écrie-toi avec l'Apôtre : Qui nom séparera de la Charité de Jésus- Christ (Rom. 8) ? Ne fais pas ce tort aux perfections immenses de cet époux non pareil, de ne pas consentir à son alliance qui t'est si avantageuse. Jure donc un divorce immortel avec tout péché et tout amour impur, pour te préparer une vie toute pure aux noces de ce divin Epoux ! 0 heureuse condition de la créature raisonnable ! à laquelle le Roi de gloire présente son Fils pour époux, et qu'il invite par mille douceurs et suavités à des noces étemelles, où il donne tant et de si grands biens, qu'il a préparés de toute éternité à chacun de ses élus. Je me consolerai souvent dans l'attente de cette divine alliance, qui doit être accomplie dans le ciel ; je soupirerai très-ardemment après elle, regardant toutes les peines de ce monde comme un néant au prix de la grandeur de ce bien, disant quelquefois avec les anges : Alléluia ; car le Seigneur notre Dieu tout-puissant a régné : réjouissons-nous, tressaillons d'allégresse , et donnons-lui gloife^ car les noces de Vagneau sont venues (Apec. 19) 1 Oh ! que déplorables sont plusieurs âmes malheureuses et infortunées , qui , étant plusieurs fois appelées par nombre d'inspirations divines, sont comme des sourds qui n'écoutent pas, et comme des aveugles qui ne regardent pas la grandeur incroyable du bien qui leur est présenté, parce qu'étant couvertes des épaisses ténèbres des affections terrestres, et l'ignorance gros-
3â4 LA THÉOLOGIE AFFECTIVE.
sière, elles ne veulent pas faire estime des richesses da ciel, et n'y aspirent pas. 0 Roi immortel ! délivrez-moi de la tiédeur et de la malice de ces âmes, qui ne vous recherchent pas, et faites qu'en ce désir je m'entretienne souvent des pensées de la vie à venir et de la résurrection glorieuse.