‹ La théologie affectiveChapitre 36 sur 63 · DEUXIÈME TRAITÉ · texte numérisé non relu

DEUXIÈME TRAITÉ

DELARÉSIIRBECmUfiNÉRALE.

PREMIÈRE MÉDifATION.

DES CHOSES QUI PRECEDENT LA RESURRECTION GENERALE , ET PREMIÈREMENT DE LA MORT.

I. Considérez que la mort est la fille d'une offense mortelle, et que c'est un effet du p^ché. Par un hommPy dit saint Paul, le péché e4 entré dans le mo w/e, et pur le péché, la mort (Rom. 5). Parce que, comme le péché a eu celle malignité de séparer une âme de Dieu, son bien unique et souverain, aussi a-t-il eu la puissance de séparer une âme du corps, et un corps de l'âme. Pour entendre celte théologie, il faut concevoir premièrement, que l'immortalité du corps n'était pas une chose naturelle et une propriété de l'homme; c'était un don surnaturel et une faveur toute spéciale que Dieu avait libéralement donnée au premier homme Adam, lorsqu'il était dans l'état de son intégrité et de sa perfection au Paradis terrestre. Car, si on le considère selon sa nature, il était mortel. Aussi, avait-il été créé de la poussière de la terre, et ce qui est poussière doit retourner en poussière. Il fut aussi créé du sexe masculin, et il lui fut donné une compagne d'un autre sexe, ce qui ne convient qu'aux créatures mortelles, qui ont besoin de conserver leur espèce par la génération, qui supplée aux ruines de la mort. Il fut créé avec des yeux et des mains, et tous les organes propres à recevoir la nourriture, qui est inutile aux êtres immortels. Il fut, en sa composition, assorti de divers éléments et de diverses humeurs qui tendent à se détruire et à se ruiner réel-

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proquement. Pour ces raisons et autres qv^on pourrait recueillir, l'homme, selon sa nature, a un corps tributaire de la mort; mais Dieu, par une grâce spéciale, l'avait exempté de cette sujétion honteuse, et l'avait enrichi de plusieurs dons compris dans le trésor de la justice originelle, au moyen de quoi il eût vécu immortel , tandis qu'il se serait conservé dans la bonne grâce de son Créateur, et même cette immortalité eut passé comme un héritage à t^s ses enfants. Mais dès qu'Adam, par son offense , eut encouru la disgrâce de son Créateur , il fut délaissé à la condition première de sa nature, et devint mortel, d'immortel qu'il était auparavant par le don gratuit et surnaturel de son Créateur, et toute la nature humaine qui sortait de lui, fut sujette à la même condition. C'est pourquoi saint Paul a dit : Par le péché la mort (Rom. 5). En effet, si l'immortalité était la condition naturelle de l'homme, il ne l'eut pas plus perdue par son offense, que l'ange prévaricateur, qui est demeuré immortel après son offense. Et de même que ses autres propriétés lui sont demeurées après le péché, comme la raison, la vue, le mouvement, ainsi l'immortalité lui fût demeurée après le péché, si elle lui eût convenu naturellement; car la propriété naturelle suit son sujet en tout état ; dès lors, puisque l'homme, après le péché, a fait la perte de l'immortalité , elle ne lui était pas due par Texcellence de sa nature. C'est pourquoi, il en est de l'homme comme d'un navire, qui est sur une rivière fort rapide, qui aurait les voiles déployées et les vents en poupe. Ce navire doit aller selon le cours de l'eau à la faveur des vents, jusqu'à ce qu'il aborde où il doit arriver. Néanmoins, s'il est retenu par quelque cordage bien fort, il s'arrêtera et ne suivra pas son cours naturel, jusqu'à ce que le cordage étant ôté, il reprenne son mouvement naturel avec les ondes et le vent. Il en était de même de l'homme; c'était un navire qui, suivant le cours de Teau et son mouvement naturel, allait à la mort; mais Dieu arrêta ce cours au Paradis terrestre par les cordages de son amour, et le don surnaturel de la justice originelle et autres faveurs ; et, comme Dieu a retiré ces cordages d'amour et ces effets de sa bienveillance à cause du péché, l'homme a incontinent repris son cours naturel à la mort, et ainsi, par le péché il est devenu mortel. Et, quoique le péché ait été pardonné à Adam, etïflême (jue le péché origine

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soit effacé par la vertu du Baptême dans les chrétiens, tontefois, Dieu a voulu que la sujétion à la mort soit toujours demeurée à rhomme, comme une satisfaction et une pénitence qu'il n*a pas voulu relâcher avec la coulpe; pour faire reconnaître à l'homme, dit saint Augustin (1), où tend et incline la nature corrompue par le péché, et combien elle a besoin d'un puissant secours pour être délivrée de là ; et aussi afin que l'homme eût toujours devant ses yeux, dans l'objet de la mort, le témoignage de sa chute et de son péché^ et encore qu'il puisât un motif d'humilité dans sa mortalité , et qu'il eût sujet d'exercer la vertu en s'y disposant saintement, et en la souffrant patiemment.

Qu'est-ce donc que pécher? quel grand mal est-ce qu'une offense mortelle qui a enfanté cette fille furieuse et enragée, cette mort affreuse, cruelle et impitoyable, qui cause par toutes les contrées du monde tant de carnage, tant de puanteur, tant de gémissements? S'il faut juger des arbres par la qualité du ' fruit, combien le péché est un mauvais arbre, puisqu'il a porté un fruit si amer et si contagieux qu'il ne laisse rien en vous ! Quel horrible serpent ou dragon jeta jamais un venin si funeste et si mortel ! 0 Dieu très-juste ! quelle étrange pénitence que la mort, et la puanteur, et tout le désordre qui la suit ! Ah ! puisqu'elle est ordonnée par votre puissance et votre sagesse, qui ne peut errer, que je m'y assujettisse en l'acceptant sans murmure en esprit d'humilité et en reconnaissance du péché. Que toutes les fois que je verrai l'objet de la mort, ma mémoire me représente aussitôt l'horreur du péché, et que je l'abhorre et le déteste comme la cause funeste de la destruction de tant de créatures humaines.

II. Considérez, en second lieu, que la mort est le terme de tout bon et mauvais mérite de l'homme, que, juSqu'à la mort il peut se convertir , croître en bonté , acquérir de nouveaux degrés de gloire, et aussi qu'il peut se détériorer et se rendre plus coupable et plus criminel, par de nouveaux péchés ou par l'endurcissement et la continuation des mêmes sortes de péchés, mais que la mort arrête tout ce progrès en bien ou en mal, et qu'il ne peut plus mériter ou démériter quand elle est présente. C'est la considération du Sage, quand il dit ; Où Farbr^

{\yU\). ?i. de Ciyit. c. ?2. — 1. Couf. c. \,

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tombera, fait de eHé ie Tofirt/off. uni ém eUé du midi, il demeurera là (Ecd. 11). Il ne profitera , plus , il ne se relèvera plus, voulant dire que rhomme est semblable à un arbre qoi tombe à la mort, tantôt du côté du midi, qui est le vent chaud et qui produit l'abondance, tantôt du côté de la sécheresse et de la stérilité, ainsi que l'homme tombant mort se trouve tantôt du côté du Paradis, dénoté par le midi, et d'autres fois du côté de l'enfer, qui est sec et stérile de tout bien, représenté par le septentrion ; et qu'étant ainsi tombé il ne passe plus d'un état à l'autre , du vice à la vertu , ni de la vertu au vice , du péché à la pénitence, ni de la pénitence à la récidive, mais que son |s sort est arrêté et son destin fixé; car entre le sein d'Abraham et l'enfer des méchants, il y a un grand diaos (Luc, 16), comme disait* Abraham , qu'il n'est possible à personne de franchir, pour aller de l'un à l'autre. Le maître des grands théologiens, Albert-le-Grand , dit sur ce sujet qu'il est juste que tout ce qui est capable de recevoir quelque perfection, ait un état, un temps et un lieu déterminé pour en faire l'acquisition , ou pour en être privé, s'il manque à acquérir cette perfection, dans l'état et dans le lien qui lui a été désigné ; c'est pourquoi à l'ange qui a l'esprit déiforme, et qui ne tarde point à comprendre et à concevoir, comme ceux qui raisonnent, le moment ou l'heure qu'il mit à se convertir à Dieu où à s'en détourner , est l'état qui lui a été désigné , et pour cela il demeure confirmé après sa conversion à Dieu ou son éloignement de lui ; mais comme l'homme ne va qu'en raisonnant , et par un progrès plus lent et plus tardif, il lui a été donné, pour acquérir sa perfection ou en déchoir , tout le temps pendant lequel il use des sens par lesquels il peut connaître les choses qui relèvent à son Créateur; et quand il a perdu l'usage des sens, alors il est mort et demeure dans l'état où il se trouve. 11 nous faut donc conclure que toutes les créatures dont l'homme a la coimaissance par les sens , lui doivent servir d'échelons pour monter à Dieu. C'est pourquoi il est toujours capable de monter à Dieu , jusqu'à ce que les sens soient perdus par la mort , et là , Dieu arrête sa course et son progrès , parce que l'homme n'est plus capable d'avancer dans la voie de Dieu par l'usage des créatures. A quoi il se peut ajouter que, très-raisonnablement. Dieu a borné le terme du mérite et du démérite de l'homme , là où

les sens de la nature périssent, parce que durant cette vie, la cause la plus ordinaire pour rhomme de décroître, en péchant, ou de s'améliorer et de se rendre plus vertueux, en faisant le bien, ce sont les sons , car en satisfaisant à leur inclination il pèche , et en les mortifiant et les gouvernant sagement pour Tamour de Dieu , il exerce des actes de piété et de vertu ; si bien qu'à la mort, la cause du vice et de la vertu disparaissant avec la perte des sens , l'homme demeure confirmé dans l'état DÛ il se trouve , soit du bien , soit du mal , et ainsi la mort est le terme du mérite ou du démérite. De fait, après la mort, quoique les justes fassent plusieurs actions glorieuses , ils ne remportent pas de nouvelles couronnes, pas plus que les réprouvés dans les enfers ne sont traités plus rigoureusement à cause de leurs actions abominables, n'étant plus capables , après la mort, de croître ou de décroître en mérites , d'aller en avant ou en arrière. Le temps donc de cette vie passagère , est le temps pour négocier fructueusement , et faire choix d'un état heureux ou malheureux , c'est le jour où l'on peut travailler, le temps de la mort est la nuit où le travail doit cesser. Pendant cette vie les justes sont semblables à un flambeau allumé , qu'on porte contre le vent , et qui est en danger de s'éteindre , car , ainsi ils peuvent perdre la lumière de la grâce et la vie spirituelle , et les méchants y sont semblables à un flambeau éteint , qui peut se rallumer facilement, car ils peuvent changer. Mais à l'heure de la mort , le flambeau des justes allumé demeurera lumineux à jamais , et le flambeau éteint des méchants ne se rallumera plus jamais; les vierges folles ne trouveront plus d'huile pour leurs lampes.

Combien dois-je donc appréhender cet instant et cette nuit de la mort , en laquelle je ne pourrai rien faire d'utile à mon salut ; qu'il m'importe donc beaucoup de bien employer le temps de cette vie présente, laquelle m'est assignée de Dieu pour mériter la vie éternelle. Car , si un roi de la terre avait donné à quelqu'un une cité, avec un temps précis pour s'en faire confirmer la donation, il userait de tout soin et de toute diligence pour en avoir les expéditions avant que ce temps fût écoulé. Combien plus grande est la cité céleste du Paradis , que Dieu promet à. ceux qui vivront bien durant cette vie. Oh ! quel malheur donc que tant de personnes négligent de la bien em-

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ployer , vivant comme des épicariens qtai ne regardent que le présent, sans sollicitude de l'avenir, on comme les vierges folles de TEvan^le , qni laissèrent éconler le temps opportun, et trouvèrent la porte fermée. Combien descendent anx enfers, se contentant de la bonne volonté , et remettant de jour en jour Texëcution ft un lendemain qu'ils ne verront jamais. 0 Seigneur! aidez-moi puissamment , afin que j'emploie si bien le temps de cette vie , que je ne sois pas surpris d'une mort mauvaise e( imprévue.

III. Considérez ensuite que la mort est, pour l'homme, la porte du plus grand bonheur , ou du plus grand malheur dont il est capable , car l'homme est créé de telle sorte , qu'il ne peut pas demeurer toujours dans un état médiocre; il faut qull passe à quelque extrémité , ou d'une grande fortune et félicité dans le ciel , ou à un grand excès de malheur et d'infélicité dans les enfers; car, autant Dieu a dessein de l'élever dans le sein de la gloire, s'il s'en veut rendre digne en vivant bien, autant, au contraire, il a dessein de le déprimer et de l'avilir dans les enfers , s'il ne correspond à ses grâces , et ne suit ses instructions par une vie bien réglée. C'est pourquoi cette parole de TEvangile peut lui être adressée : Et ioij Caphamailm, fusses-tu élevée jusqu'au del , tu seras abaissée jusqu'aux enfers (Matth. il). Car, si l'homme n'est tel qu'il puisse être élevé jusqu'au ciel, il sera ravalé jusqu'aux enfers. En effet, Dieu a créé l'homme pour le ciel, mais à telle condition; s'il y manque , il sera abaissé autant qu'il le voulait exalter. Or, comme le point de la mort est le terme de tout mérite ou démérite, c'est alors qu'il faut qu'il monte bien haut, ou qu'il descende bien bas ; et ainsi la mort est la porte du plus grand bonheur ou du plus grand malheur dont il est susceptible. C'est pourquoi il arrive , à l'heure de la mort , comme à ceux qui ont fait voyage pour trafiquer sur la mer. Les uns ont fait amas de richesses et de précieuses marchandises dans leurs vaisseaux, et se sont défendus courageusement des pirates et des voleurs , c'est pourquoi ils entrent au port de leur propre pays avec joie et contentement , voyant qu'ils y seront bien reçus de leurs amis , et qu'ils ont de quoi vivre riches et heureux. iMais , au contraire , les autres n'ont point ou que peu négocié , et encore 1lj5 ont été si malheureux (jue de se laisser prendre par les pi-

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•ates qui les ont faits esclaves ; c'est pourquoi, eh entrant au port, 'oyant qu'ils entrent dans une terre étrangère où ils seront nalheureux esclaves , ils y entrent avec peine et horreur. Ainsi 1 en est des justes et des pécheurs à l'heure de la mort ; ceux-là mt heureusement négocié voyageant et rôdant par la mer orageuse de ce monde; ils ont fait ample provision de richesses spirituelles , et de bons mérites par les œuvres de piété envers Dieu, et de Charité envers le prochain; ils ont aussi résisté \ leurs tentations , et ne se sont pas laissé prendre par les pirates de l'enfer, en se livrant au péché mortel. C'est pourquoi , sortant de la mer de ce monde, à l'heure de leur mort, ils entrent m port de leur patrie céleste, avec joie et contentement, parce qu'ils y seront bien reçus et y pourront vivre heureux; mais au contraire , les méchants ont mal trafiqué , et se sont laissé prendre par les pirates et par les démons de l'enfer, dont le péché les a faits esclaves ; c'est pourquoi , en débarquant à l'heure de la mort, ils n'ont pas de joie, d'autant que la mort est pour eux un port dans une terre étrangère, où leur condition doit être celle d'un misérable esclave. C'est là que quelquefois les justes ont chanté comme le cigne, en mourant, et que les pécheurs ont gémi comme la syrène qui se meurt. Saint Louis, roi de France, frappé au camp d'Afrique, de pestilence, expirait avec ces paroles pleines de confiance , tenant les yeux élevés au ciel : Eh l Seigneur, j'entrerai dans voire maison , je vous adorerai en votre saint temple , et je bénirai votre nom (Ps. 5). Le Docteur angélique élança son âme au ciel avec ces élans du Cantique : Venez y mon bien-aimé, allons ensemble aux champs (Cant. 7). Un des grands théologiens de ce siècle , mourant suavement en Dieu , disait : Je ne croyais pas que ce fût chose si douce de mourir (1). Et un autre docteur, pressentant par avant-goût les douceurs célestes : ce n'est pas maintenant l'espérance , mais la vision même de la divinité. Les histoires sont remplies de ces exemples agréables , non moins que de la mort des pécheurs qui ont témoigné leurs angoisses diversement en se séparant du monde. Un seul nous suffira pour tous, son nom n'est pas connu, mais tirant à sa fin , il aperçut un pauvre rat qui fut surpris , mangé et dévoré par son chat domestique , et , là dessus , faisant

(i)Su»rej|.

S5S LA THiOLOGIE AFFECTIVE.

réflexion sur lut-roâroe , il déplora , et tout ensemble maudit sa naissance , se réputant plus infortuné que ce vil animal , dont la peine était passée en peu de temps y sans avoir la crainte qui le tourmentait, d'être brûlé éternellement, et il mourut eu ces frayeurs.

J'apprendrai donc de quelle importance est la mauvaise ou la bonne mort. La mort des pécheurs est très - mauvaise , dit David (Ps. 33) , et la mort des Saintsest précieuse devant Dieu (Ps. 115). 0 mort des pécheurs ! désolation misérable, irrémédiable ! 0 mort des justes ! port de sauveté , porte de salut , terme de la vielrèsjoyeux , très-délectable , très-désirable ! Oh ! trois et quatre fois heureux ceux à qui est réservé un tel terme de la vie, et une telle sortie de ce monde , qu'elle lui sert d'entrée à la vie étemelle, à qui arrive mie telle séparation du monde , qu'elle l'unit à Dieu pour une éternité. 0 Dieu de miséricorde! donnez-moi cette mort précieuse, et pour ce sujet, donnez-moi maintenant, et pour lors, une vraie contrition de mes offenses, par le motif de votre pur amour ; que je meure , et dans l'habitude et dans l'acte trèsfervent de votre Charité , en l'honneur et en l'union de l'acte d'amour avec lequel, ô Jésus! vous avez expiré sur la croix, et rendu votre esprit à votre Père céleste. 0 Jésus ! Jésus , inspirez-moi alors les sentiments que vous aviez en abandonnant cette vie.

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