DIXIÈME MÉDITATION
DE l'union de JÉSUS-CHRIST AVEC LES ESPÈCES DU PAIN ET DU VIN DANS l'eucharistie.
I. Considérez la merveilleuse bonté de Jésus-Christ , qui s'unit aux espèces du pain et du vin pour faire le composé admirable du Sacrem'ent de l'Eucharistie; car ce Sacrement est un composé des espèces et du corps de Jésus-Christ , comme l'homme est un composé de corps et d'âme, et comme Jésus-Christ est un tout ineffable composé de Dieu et d'homme ; c'est pourquoi saint Irénée dit (1) que l'Eucharistie consiste en deux choses : l'une terrestre , l'autre céleste , c'est-à-dire dans les espèces et dans le corps de Jésus-Christ ; ce qui est un discours ordinaire aux Pères de l'Eglise , qui pour ce sujet comparent ce Sacrement au Verbe incarné; car de même que deux natures se
(1) L. 4. Contre hœreses. c. 84.
T4 LA THiOLOGIE AFFICTiVE.
toonvaiit m iégupQmUp la pâture divine «t la natiira humaino , ainsi deux natures ee retrouvent en TEucharistie , savoir le corps de Jésus^hriat et les espaces apparentes desquelles résulte un seul Sacrement, Effectivement , le Sacrement de TEucharistie est absolument parfait, adorable, comme le déûnit l'Eglise (1); par conséquent il doit renfermer quelque chose de divin I comme le corps vivant de Jésus-Christ , et ainsi ce Sacrement ne consiste pas dans les seules espèces, mais dans les espèces et dans le cprps sacré de Jésus-Christ conjointement , étant ainsi adorable en soi-même à raison de ce qu'il contient. Or , en cela il y a une merveilleuse bonté de Jésus-Christ , de ce que lui , qui est si heureux et si rempli de gloire , et qui est tellement pariait et accompli , s'abaisse à se faire partie seulement, et à s'associer par une réunion très-intime <ivec les espèces , pour faire un seul tout et un Sacrement qui perfectionne les chrétiens. Car il faut bien peser ici la vilité des espèces , qui sont les dernières entre tous les êtres créés ; et d'un autre côté peser la dignité et la noblesse de Jésus-Christ , qui est exalté au-dessus de tous les cieux , et néanmoins il veut se joindre à ces espèces si minces et si contemptibles en leur être naturel , pour produire avec elles la grâce par ce Sacrement , si bien que 45e qu'il y a de plus grand et de plus petit au monde , de 'plus précieux et de plus vil , de plus élevé et de plus bas se trouve joint et uni pour assortir ce Sacrement. Or , en suite de ce que Jésus-Christ se joint ainsi à ces espèces , et se tient caché en elles , il s'enferme comme dans une cachette, ou dans une pirison très-étroite , et tout ensemble très-obscure , car il est tout entier en toutes les espèces , et tout entier dans la moindre partie, tellement que quiconque les divisei^it et les subdiviserait, jusqu'à en rendre toutes les parcelles moindres que les grains de poussière, il s'y trouverait présent, réduit comme ^u néant , quoiqu'il soit toutes choses dans la moindre partie de ces espèces.
0 Sacrement étonnant et admirable I ô prodigieuse condescendance de l'amour de Jésus^Chri&t ! Vous êtes grand , Seigneur , çt votre grandeur est au-dessus de tout le mopde ; vous êtes accompli en voi;u$-mèmei et au sommet Ae toiite perfection, et
(1) Trident. Sess. 13. c. 5.
^1 l'iTtnt betoia d'aucnno cho«9 ; Texoèf de totre BtêWf v^Hi («I |#rta à V0116 a«|ocier avec des étrea trëE^petitSy et à voua^irt j^e pour entrer, en cette qualité, dans la compoailiaa d'na Sacrement qui avance les ftmes dans la sainteté. Je dirai, avee le séraphique saint François : Que tout rhomme frémisse, que tout la naonde tremble. Oh ! Thumble sublimité que le Dieu de l'univers, Dieu et Fils de Dieu, soit humilié de la sorte pour notre aalut, qu'il vienne à se cacher sous une petite formule de pain. Mais moi, mon cher Sauveur, donnerai-je encore lieu à Il superbe et au mépris pour ceux qui paraîtraient moins que laoi, vpyant que vous ne dédaignez pas de vous joindre à çça inpàcee ? ^'aimerai-je point davantage la retraite et la solitude, en voua ecmtemplant renfermé pour mon amour dans la prison étroite de ces espèces ?
U, Conaidérei le grand désir qu'a eu Jésus-Christ de se donner aux bomi^es, ayant choisi les espèces du pain et du vin peur s'y joindre et s'y renfermer, et passer sous cette enveloppe dana les poitrines des créatures humaines, pour s'approcher de lenn ç^urs et les animer par sa présence ; car comme il n'y a rien qui soît plus commun aux hommes que le pain et le vin, qui sont entièrement destinés à l'usage de la vie humaine, il a veulii montrer, en se cachant et en se couvrant de leurs accidents, qu'il était tout à l'usage des hommes, et qu'il voulait être tout employé et consommé pour eux, sans qu'ils eussent plus de difficultés A le recevoir, qu'à prendre un peu de pain. Car il est ici i considérer que ces espèces sont choses très-communes, très-aisées & avoir sans beaucoup de dépenses, et pour ce sujet Jésus-Christ les a choisies plutôt que les espèces et les accidents de suIh stances plus rares et de plus grande valeur, bien que pour son excellence très-sublime, il lui convînt de choisir les accidents des substances les plus nobles et les plus précieuses du monde, comme une tente royale, en laquelle sa grandeur fût renfermée. En effet, si la manne, qui a'était que la figure de ce Sacrement, fut mise dans l'Arche d'alliance, qui était faite de bois incorruptible, et tout enduite d'or de tous côtés, il appartenait bien davantage à Jésus-Christ de se placer sous les accidents des choses moins indignes de sa Majesté, de s'enfermer dans l'or le plus précieux, ou dans des diamants ou des pierreries les plus riches du monde. Mais s'il en eû^ ainsi usé en instituant ce
Sacrement, il se fût moins communiqué, il n'y eût eu que les prinies et les riches qui eussent pu le posséder. Les uns eussent été retenus par la recherche trop difficile de ces choses plus rares, les autres par l'épargne et Tavarice pour ne rien dépenser ; au lieu que s'étant mis à couvert sous les accidents de choses plus vulgaires et plus communes, il se présente libéralement à tout le monde, et invite par cette facilité chacun à le venir prendre et recevoir sans frais et sans dépens, sans or, sans argent, et sans aucun échange, sinon de sa vie en une meilleure et plus parfaite. Ainsi, il s'offre à tous en ce Sacrement, et fait voir par la grandeur du don la grandeur de son amour, se livrant et se donnant tout entier, tel qu'il est en sa gloire sans réserve. Encore, si c'était aux anges et aux plus embrasés Séraphins, qu'il se donnât de la sorte, en considération de ce qu'ils sont de purs esprits, et les plus nobles substances du monde après la divinité, la chose serait moins étonnante; mais il se donne à des hommes misérables , qui sont conçus dans l'infection du péché, et non-seulement aux plus élevés parmi les hommes, comme sont les rois et les princes, mais aussi aux plus chétifs et aux plus pauvres des enfants d'Adam, comme si un roi se séparait des plus grands de sa cour, pour venir habiter dans la cabane de quelque pauvre homme champêtre , pour l'aider en ses nécessités, et le combler de grands biens. C'est pourquoi il est écrit : Les pauvres mangeront et seront rassasiés (Ps. 31). Mais s'il se donnait ainsi soi-même une seule fois, ou bien rarement, et que ce fût après de très-instantes prières de tous les hommes de la terre prosternés devant lui pour lui en faire la demande, et que toutes les hiérarchies des anges intercédassent pour les hommes, afin de leur obtenir une fois cette faveur, et ainsi qu'il l'accordât difficilement, il y aurait encore sujet d'admirer sa largesse et la noblesse de son amour, qui se laisserait vaincre à la fin par la force des supplications, pour faire un si riche présent aux mortels. Combien donc ne devons-nous pas être plus ravis et extasiés, en pensant qu'il se donne lui-même en ce Sacrement, sans en être prié, par son propre mouvement, et par Tinclination amoureuse qu'il a de se donner aux hommes, mais qu'il se donne aussi souvent que tous les jours, quand il plaît aux hommes de s'approcher de la sainte table, quoiqu'il sache que plusieurs d'entre eux seront ingrats
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et recommenceront bientôt à l'offenser et à faire des actions qui lui déplairont. Il faut donc bien que son amour jpit prodigue» et que l'affection qu'il porte à de pauvres vermisseaux de terre soit extrême.
0 mon divin Sauveur I Qu'est-ce que l'homme , pour que vouê vous souveniez de lui ? Qui a jamuts oui parler de choses sembla^ blés (Ps. 8) 7 L'homme, qui ne méritait qu'un mépris étemel de votre part, et d'être privé de tout bien et à toujours délaissé, est néanmoins recherché de vous en ce Sacrement, et vous le caressez si affectueusement, qu'on dirait que vous ne pouvez vivre sans lui, et que tout votre contentement et votre paradis est d'habiter en sa poitrine, pour demeurer placé auprès de son cœur. Un désir si excessif ne me transportera-t-il pas d'amour à votre égard, pour ne vous rien refuser de ce qui est en moi , en reconnaissance de ce que vous donnez si facilement tant et tant de fois , à tant et tant de misérables créatures.
m. Considérez une espèce de prodigalité qu'a voulu exercer Jésus-Christ en se joignant , en ce Sacrement, à des espèces corruptibles et qui sont de peu de durée,^ quand elles sont dans l'estomac humain ; car il a tellement ordonné ce Sacrement, qu'il a résolu de le faire subsister aussi longtemps que les espèces subsisteraient , et ne point cesser d'être présent, sinon quand les espèces viendraient à dépérir et se consommer ; et comme il arrive que l'âme se sépare de son corps quand sa constitution ou sa complexion naturelle se perd, ainsi Jésus- Christ cesse d'être entièrement sous les espèces, quand elles sont tellement altérées qu'elles ne peuvent plus durer ; d'où vient que quand il entre dans la bouche des hommes sous les espèces, et passe à leur estomac qui consomme bientôt les espèces, il va comme s'anéantir et se réduire au néant au milieu d'eux, tant il se donne amoureusement, et avec une prodigalité toute prodigieuse. En effet, il est important de méditer ici que les espèces se consommant, Jésus-Christ cesse entièrement d'être présent, en telle sorte que s'il n'était pas autrement dans le cid et sur les autels, il serait anéanti en vertu de cette cessation, et il aurait perdu tout ce qu'il a, son corps, son âme, sa grâce, son union hypostatique même, ce qui serait un anéantissement encore plus prodigieux que celui de la
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erdXy oA Tunimi senle de l'âme avec le corps Ait détrnlte, non rame ni le tmpn ; au lieu que dans ce mystère, les espèces se consommant, tout ce c^i est en lui sans réserve, serait comme au néant, et ne serait plus rien en effet, s'il n'existait autre part. Or, il sait qu'en se donnant dans la communion sous les espèces corruptibles, il doit bientôt comme expirer dans le sein de ses bien-aimées créatures, et cependant il le fait, voulant se donner ainsi avec le sacrifice de tout ce qui est en lui ; car 9 n'est pas seulement un quart-d'heure , comme on le pense communément, sans cesser d'être dans le ^Sacrement. En effet, selon la docfrine des plus prudents médecins, à peine^ la chaleur de l'estomac met une minute, qui est la soixantième partie d'une heure, à consommer la petite hostie de la communion qui se donne aux laïques ; ce qu'ils assurent par certains raisonnements formés sur ce que la chaleur de l'estomac consomme ordinairement deux onces de viande solide en une heure , et sur ce que l'hostie s'altérerait en peu de temps jetée dans Peau bouillante, la chaleur de laquelle n'est pas plus agis'sante que celle de l'estomac. Or, la petite hostie des laïques ne fait point la soixantième partie de deux onces, et en moins d'une minute l'eau bouillante a altéré l'hostie. Ainâi, les espèces durent peu dans les poitrines des communiants, et la grande hostie des prêtres avec les espèces du pain, ne subsisteraient pas ordinairement plus d'un demi-quart-d'heure, ou tout au plus un quart-d'heure. Par ce moyen, Jésus-Christ qui est digne d'une vie immortelle, abrège en certaine façon sa vie, pour se communiquer amoureusement à une créature ; mais en cela il a eu deux desseins : l'un, de n'être point longtemps à charge aux âmes qui sont rendues participantes de cette grâce, car s'ils demeuraient en elles une ou plusieurs heures, elles seraient obligées de l'entretenir longuement, et de le traiter longtemps par les actes de leur dévotion. Cela eut été pénible et laborieux pour plusieurs personnes qui se fussent fatiguées â lui rendre leurs justes devoirs. Pour n'être point â charge de cette sorte, il a voulu être sous des espèces qui se corrompraient bientôt. L'autre dessein qu'il a eu, a été de se donner plusieurs fois, car si tes espèces étaient incorruptibles, une seule communion eût été. suffisante pour toute la vie ; elles sont donc corruptibles, afin que par un don plusieurs fois réitéré, iî se donne et sa
redonne ainsi plusieurs fois» et que, par cet exemple si merveilleuxi il nous invite à nous donner et redonner mille fois, à rimitation de TépQuse SAerée in Cantique, qui disait : Mon hien^aimé à moiy et moi à lui (Gant. 2).
Efiforcez-vous d'entrer en des sentiments convenables, pour tant de trait» d'amour que renferme ee mystère admirable, mais particulièrement sur ce que sitôt après que vous l'avez reçu il cesse de subsister, comme s'il ne venait en vous que pour y consommer toute sa substance, et tout ce qu'il a d'être, sacrifiant tout par amour. C'est comme si un homme entrait dans la maison de son ami pour le secourir, assuré qu'il ne serait pas plutôt entré qu'il lui faudrait périr. 0 amour ! que vos intentions sont admirables et vos faveurs excellentes, et que mon âme est grossière et stupide, si elle ne comprend pas cet anéantissement, cette cessation du Sacrement, qui disparaît si rapidement! H feut doue que j'entre dorénavant en ces pensées quand les espèces se cent sommeront en moi. 0 amour I vous vous séparez sitôt ée mel, que ferai-je sans vous? Comment vivrai-je sans vous? Q mt vie très-doueel comment pouirai-je respirer sans votre pré* sence, qui m'est si chère et si précieuseï? Ôh\ les délices de moB cœurl oh! la douceur de mon âme! ohf la joie de touted mee puissances! ohl l'ardeur de ma volonté I oh! la lumière de mon entendement ! oh ! le trésor de ma mémoire ! oh ! les richesses inestimables du Paradis ! oh ! l'ornement du ciel et de la terre f oh f la nourriture des anges et la vie des hommes ! oh ! la force et le soutien de l'Eglise militafite! oh Y le repos entier de TEglisa triomphante ! ô mon Keu et mon tout ! je défaille sans vous, je ne puis subsister sans vous, je ne puis davantage être séparé de vous. Quand reviendrez-vous, ô amour ! revenez encore une fois> et donnez-rvous à moi, et que je me donne mille fois à vous.
m LA TJiiOLOOUS AlFEGTiVE.