‹ La théologie affective: ou, Saint Thomas en méditationChapitre 10 sur 45 · DBS PASSIONS EN GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

DBS PASSIONS EN GÉNÉRAL

I. Considérez qtill fout ici entendre par les passions, une acti<Hi ou un mouTement de Fappétit sensuel, par lequel il se porte au bien, ou s'éloigne du mal que l'imagination lui représente, avec qudque impression corporelle, et cela pour sa commodité et son propre intérêt. Premièrement les passions sont un mouvement de l'appétit sensuel, car elles n'appartiennent qu'à cet appétit, qui a pour objet les choses sensibles et terrestres, auxquelles iï se porte par une action ou un mouvement qui est appelé passion. Et qudque, dans la volonté spirituelle, qui est capable, non-senlemenl de s'appliquer aux objets corporels, mais encore aux spirituels et aux célestes, il y ait certaines actions semblables à celles de l'appétit sensuel; toutefois, elles ne s'appellent pas proprement passions, parce que, par elles-mêmes, elles ne produisent aucune impression sur le corps. Secondement^ ii est dit que, par le mouvenfient de la passion, Tappétit sensuel se porte au bien, ou s'éloigne du mal que l'imagination lui représente, car la puissance qui a de l'inclination pour quelque Wen a aussi de l'aversion pour son opposé; c'est pourquoi, comme entre les choses de la terre, l'imagination en représente et eU' conçoit quelques-unes qui sont convenables, utiles et délectables, Fappétit sensitif se porte vers elles, et comme elte en représente d'autres qui sont désavantageuses et incommodes, Fappétit sensuel se porte à Fencontre, les abhorre et s'efforce de les éloigner. Troisièmement, il est dit que ce mouvement pour le bien, ou contre le mal , produit quelque changement dans le corps ; cela parait dans la passion de la tristesse, qui resserre le cœur, et le refroidit, dans celle de la joie qui le dilate, dans celle de la colère qui échauffe le sang, et ainsi des autres, qui causent quelque altération dans le corps , plus ou moins>

selon leur Téhémence. Ce qui procède (fe la liaison et de la correspondance mutuelle qui est entre les puissances du corps; car Yxme s'agite au mouvement de l'autre, ainsi qu'un luth résonne aves harmonie auprès d'un autre que Ton touche ; et principatement les esprits vitaux et animaux, et les humeurs s'excitent diversement, selon les imaginations et les affections de l'appétit sensitif. C'est ee qui cause souvent des mouvements involontaires, à h shnpte représentation de quelque objet délectable, parce que cette représentation excite les esprits du corps qui causent l'émotion. C'est ce qui fait encore que les imaginations entretiennent ou ruinent la santé, selon les altérations différentes qu^elTes produisent dans le corps; c'est pourquoi, entre les conseils pour la santé, le soin de l'imagination ne doit pas être négligé. Enfin dans les passions, l'appétit se porte au bien et contre le mal , pour son propre intérêt , car l'appétit sensuel est rempli d'amour-propre, et n'a pas d'autre motif en ses actions, il fait tout pour lui-même, il n'appète pas un objet, coname la volonté, parce qu'il est honnête et vertueux, il n'est point capable d'une si haute perfection, il ne cherche que sa propre satisfiaction ; c'est pourquoi les passions ont été données à l'homme pour la conservation de sa vie, afin qu'il recherchât ce qui lui serait utile, et qu'il éloignât ce qui lui serait contraire; elles lui sont avantageuses, comme le venin aux serpents, et les griffes aux tigres et aux lions , pour se défendre. Quelques-uns ajoutent à toutes ces conditions, que les passions sont des actions de l'appétit sensuel , immodérées et excessives dans leur affection pour le bien et dans leur haine contre le mal; tellement que ce sont des actions violentes et smsibles contre la nature et la raison. Ce qui est vrai des passons i&auvaises et vicieuses; mais puisqu'ici nous considérons les passions en général, et non- seulement les vicieuses et les déraisonnables, il n*e$t point nécessaire de s'arrêter à cette dernière condition.

Je remarquerai les traits caraclérisliques des passions et je f^nndtrai que la plupart de mes mouvements et de mes sentiments procèdent de Tamour-propre, et du désir de mon propre btérét; je regretterai de me voir si passionné pour les objets sensibles et corporels. science des passions très -nécessaire^ ô vraie science de salut, et propre aux vrais cfisçiples de Jésus-

84 lA TUÉOLOGIE AFFECTIVE.

Christ! Oh! que n'ai-je pris plus de peine, dès ma première jeunesse, à vous étudier pour apprendre à retrancher mes cupidités inutiles, et à combattre fortement l'amour-propre qui M que je ne regarde que moi , et que je me réfère tout à moi. Oh! je veux, ô mon Dieu, réparer cette faute, et m'adonner davantage à cette importante connaissance.

IL Considérez le grand nombre des passions sensuelles. Les philosophes et les théologiens disent communément, qu'il y en a onze, six desquelles résident dans Tappétit concupiscible, et cinq dans Tappétit irascible. Car l'appétit est virtuellement double, et a comme deux bras ou deux parties, l'appétit concupiscible et l'irascible. Le concupiscible est celui qui se porte au bien ou contre le mal, sans rencontrer de difficulté soit à acquérir celui-là, soit à éloigner celui-ci et à s'en défaire; car ou l'imagination représente le bien simplement à cet appétit, et alors se forme la première passion, l'amour, qui est une certaine complaisance dans le bien imaginé. Que si l'imagination représente le bien à l'appétit, en tant qu'il est absent, l'amour s'étend et se dilate, et il se forme une seconde passion, qui s'appelle désir, et une convoitise de posséder le bien absent. Que si ce bien est présent, alors se forme la troisième passion, qui est la joie, et un certain repos et contentement dans la jouissance du bien terrestre et sensuel, dont on est en possession. Que si au contraire l'imagination représente quelque mal à l'appétit sensitif, ou elle le lui représente simplement, selon qu'il est en lui-même, et alors se forme la passion de haine, qui est une répugnance au mal imaginé. Que si elle le représente conoune absent, la cinquième passion se formera, qui est la fuite, et une certaine horreur, que conçoit l'appétit contre le mal, dont il veut s'éloigner. Que si ce mal est représenté comme présent , alors se formera la passion de tristesse, qui est un ennui et une douleur d'être assujetti à quelque affliction; et ainsi l'appétit concupiscible qui se porte au bien , qui n'est pas difficile à acquérir, et contre le mal qui n'est pas difScile à repousser, a six différentes passions. Mais comme souvent le bien est difficile à acquérir, et le mal à repousser, la nature a donné à l'homme un appétit irascible pour fortifier le concupiscible, le mettre en paisible possession des biens qu'il souhaite, et le délivrer du mal qu'il abhorre, malgré les obstacles et les empêchements qui

se présentent; e'est pourquoi quand un mal est présent, difficile à repousser, il se forme une passion de colère et de vetigeance contre ceux qui en sont les auteurs, l'appétit sensitif désirant se soulager de la peine, en la feisant porter aux autres. Que si le mal, difiScile à repousser, se présente avec quelque apparence d'être repoussé, il se forme la passion d'audace. Que s'il paratt inévitable, alors vient la passion de crainte et de saisissement. Il en est de même du bien, s'il y a apparence de le pouvoir acquérir, la passion d'espérance s'éveille contre les difficultés. Que s'il n'y a aucune apparence, l'appétit se livre au désespoir. Au reste, ces onze passions ne sont que les principales et les racines des autres; car il s'en rencontre encore plusieurs, lesquelles se peuvent réduire à quelqu'une des précédentes, comme, les aspirations, la ferveur, qui est un ardent désir, et la langueur, qui provient de l'absence de la chose aimée et se rapporte au désir; la paresse, qui provient de l'appréhension du travail; l'émulation, qui s'excite pour des biens possédés par ceux qui en sont indignes; l'envie, qui s'excite pour des biens pos- ÂMés par ceux qui en sont dignes, et la miséricorde, que l'on a pour la misère d'autrui, se rapportent à la tristesse. La promptitude , l'amertume, la férocité , la cruauté , se rapportent à la colère. La honte et la confusion à la crainte ; tellement que les passions sont en grand nombre, et il ne serait pas aisé d'en fidre le dénombrement exact.

Dès lors je reconnaîtrai quel pesant fardeau , et quelle lourde charge a l'âme raisonnable, de renfermer tant de différentes passions dans les limites de la raison. Hélas! qu'il est bien vrai que l'homme est non-seulement entouré d'ennemis, mais aoKi qu'il en est rempli! Qui pourra donc échapper, qui fera si bien, qu'il ne soit point surpris par une seule de ces passions et affections sensuelles; qui se défendra contre tant d'attaques, contre tant d'assauts que livre journellement, et d'heure en heure, l'amoar-propre contre la raison? roi très-fort, qui nous donnez la victoire sur nos ennemis, quelle troupe horrible de loups, de tigres et de lions se lève contre ceux qui désirent vous servir ! oh I (ja'il leur est nécessaire de mettre en vous leur confiance! Sei* gneur, protégez-moi contre ces bétes féroces.

m. Considérez que les passions dans les hommes, pendant rétat de cette vie, sont ordinairement blftmables et mauvaises.

Elles 6oiU belles et bonnes dans les bétes brutes, dit GecsoD 0)' Car, par exemple, Tnudace et Tanifflosité soni bell6S dans le lion el dans le coq; la colère dans le Ugre et dans le sanglier; la volupté dans le pourceau , dans le bouc et le pass«reau ; la crainte dans le lièvre et la brebis; la superbe dans la cbeval, la mélancolie dans le chat, l'avarice dans la corneille; car ces animaux n'étant point conduits par la raison, et ayant reçu leurs propres mouvements et leurs iaclinatioias de Dieu, qin est Tinr telligeoce infinie, qui n'erre point en ses desseins, s'ils ont divers mouvements et diverses passions naturelles pour las objets sensibles, ils n'en peuvent êtr(^ blâmés; mais il en va tout autrement da l'homme, lequel est doué de l'esprit et de la raison pour discerner entre le bien et le mal , et s'unir au souverain bien , qui est Dieu , l'aimant par-dessus tout , et le préférant à toutes les choses créées. D'où il s'ensuit que l'homme doit avoir plus d'in^ clination pour jouir de Dieu , que de tous les biens et des possessions de la terre, qu'il doit plus s'attrister de se voir éloigné de lui, que de se voir privé de quelque commodité temporelle que ce soit; qu'il doit enfin employer toutes ses forces et tout^ ses iisicultés, tous ses membres et tout son corps, pour acquérir ce souverain bien. Or, nous voyons tout le contraire arriver à l'homme par le moyen des passions; car elles le détournent de l'amour de Dieu, son souverain bien ; elles le remplissent de trou«* blés, d'inquiétudes et d'infinies sollicitudes pour les biens de la terre; elles lui donnent des craintes, des saisissements et des angoisses extraordinaires, quand il est exposé à les perdre, elles lui remplissent l'esprit d'imaginations sordides et impures, lui causatt des délectations immondes et infimes, le précipitent dans les erreurs, dans les superstitions, et les opiniâtretés des folles opinions; elles l'occupent mille fois plus pour le corps corruptible et destiné aux vers, que pour son âme immortelle ; elles préviennent souvent le jugement , et tyrannisent l'esprit, causent les rebellions , les désobéissances et les révoltes de l'appétit inférieur contre la partie supériaore. En somme , ce sont les sources et les origines des péchés qui ruinent le salut, et jettent l'âme dans la damnation. Quasi toutes les injustices, les méchancetés, dit Lactance (2) , parlant de trois de ces passions , proviennent

(i) Genou de Passion. Conilhr, 7 et 8, t. 8. «- (i) L. 6, IttfUt. e. S.

DES Acn» HUMAmS. 87

de ces aSectioas; car si l'on retient rimpéiuosilé de la colère, les hâioes s'assoupiront, les embûches cesseront, éi personne ne pensera à nuire aux autres. Si Ton réprime le désir d'avoir, il n'y aura pas de vokurs sur la terre, et de pirates sur la mer; on ne lëvana point d*armées pour ravir le bien d'autmi, Pàreflle* ment si l'on apaise la concupiscence de h diahr , tout Age el tout sexe conservera la sainteté , et personne ne commettra M ne souffrira quoi que ce soit de honteux. Ce n'est pas que tM^ jours les passions causeitt ces désordres dans tous les hommes^ car il y en a plusieurs qui savent bien tenir le dessus el toi maîtriser, ne permettant pas qu'elles s'échappent vers aucun objet défendu et déraisonnable, en quelque manière que ce soit, qui savent lâcher la bride à leur joie et à leur tristesse, autant qu'il est besoin; qui n'ont d'amour et d'espérance que pour les choses qu'il faut aimer et espérer , et tiui n'ont de colère et d'audace, que quand il en faut avoir; et alors ces passions ne sont point mauvaises, mais bonnes, parce qu'elles sont régies par la raison, et ne se portent qu'à un objet légitime. Ce sont de petits feux qui allument la vertu; ce sont des soldats qui secondent les efforts de leur chef; ce sont les ornements des actions vertueuses et les ardeurs des cœurs qui languiraient autrement. C'est pourquoi l'homme sage a des passions louables et modérées, et s'y excite quelquefois lui-même. Néanmoins , comme la plupart des hommes, à cause de la corruption de leur nature par le péché originel, avec lequel ils sont nés , suivent plutôt les inclinations terrestres et les concupiscences naturelles du corps, que les désirs surnaturels qui sont excités par la grâce et par les habitudes infuses, il arrive ordinairement qu'ils sont plutôt gouvernés et régis par leurs passions , qu'ils ne les gouvernent et ne les régissent, et alors elles sont mauvaises, et causent des désordres, et des pertes irréparables , jusque-là qu'entre les plus saints, il s'en est vu que les passions ont trahi , et à qui elles ont fait faire des chutes que personne n'eût attendues.

Je déplorerai donc la condition des Itommes, qui est sujette à ce joug qui l'accable et l'oppresse. Oh ! qu'il est bien vraî qu'un jimg pesant est mr les enfants d'Adam dès le jour de leur fiûitsanee (Eccl. 40), et que le corps qui se eorrompty appesantit tâmêf et que les pensées terrestres ravalent l'^rit (Sag. 9). Je dirai donc comme «dut Paul ! Malhewrmx hmÊi^que je sm$, qd me

88 • LA THtOLOGlE AFFECTIVE.

délivrera du corps de cette mort (Rom. 7) ? Et puisqu'il répdnd aussilôt : La grâce de Dieu par notre Seignetir Jésus-Chrisl, j'implorerai cette grâce, afin qu'elle me fortifie contre mes passions, pour me les assujettir par une guerre perpétuelle, qui n'ait pas de trêve, jusqu'à une victoire parfaite et consommée. J'invoquerai l'assistance des saints, qui ont fidèlement combattu contre les efforts de leurs passions par l'exercice de la morti* fication, sans quoi ils ne fussent jamais arrivés à la sainteté» Je déplorerai pareillement que la plupart des hommes se laissent traîner comme des bêtes brutes par leurs passions, sans se mettre en peine de les régler. aveuglement des hommes!

CINQUIÈME MÉDITATION

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