‹ La théologie affective: ou, Saint Thomas en méditationChapitre 9 sur 45 · DES ACTES ÉMANÉS DE LA VOLONTÉ · texte numérisé non relu

DES ACTES ÉMANÉS DE LA VOLONTÉ

I. Considérez quels sont les actes émanés de la volonté; c'està-dire, les actions qui lui sont propres, et qu'elle produit intérieurement par elle-même. Les théologiens en comptent six, trois desquels s'appliquent à la fin à laquelle l'homme veut parvenir, qui sont la volition, l'intention, la fruition; et les trois autres Rappliquent aux moyens par lesquels il veut parvenir à cette fin, (jui sont le consentement , l'élection et Tusage. Ces actions sont intérieures et n'apparaissent pas sensiblement; c'est pourquoi il est difficile de les connaître et de les distinguer; mais pourtant il importe d'en acquérir quelque connaissance, parce que d'elles dépend toute la conduite de la vie humaine Or , pour les entendre, il faut supposer que la volonté ne se porte à aucun objet sans que l'esprit ne le voie, et en le voyant le fasse voir à l'homme, ou parfaitement , ou imparfaitement , avec vérité , ou faussenient. Quand donc l'homme connaît par son intelligence qu'une chose est bonne, alors s'il veut , sa volonté l'aimera et l'agréera comme une chose bonne et aimable, et formera son premier acte, qui est la volition. Que si la volonté n'agrée pas seule-

ment cette chose aimable , mais aussi qu'elle désire racquérir par certains moyens, alors elle formera un second acte, qui s'appelle intention, par laquelle la volonté désire acquérir par quelques moyens une chose bonne et aimable. Tellement qg^ rintention suppose l'amour de la chose; et c'est se tronaper soi-même, de dire ou de penser qu'on agit à l'inteption d'un bien, si on n'en a pas vraiment l'affection. C'est un point digne d'être observé par plusieurs qui croient aisément qi^'en disant et en voulant rapporter leur action à une bonne fin , ils en oot l'intention, encore au'ils n'en aient pas un véritable amour ; c^ç comme l'amour de la fin est la cause de l'intention de celte fin ; aussi cette même intention est la cause de l'élection des moyens ; de même , dit saint Thomas , que le consentement de l'esprit aux principes est la cause de son consentement à la conclusion qui en résulte par une conséquence néeessaire. C'est pourquoi Ton dit que Dieu jugera des intentions. Et il est trop vrai que plusieurs s'abusent dans la vie chrétienne et spirituelle ; ils pensent avoir une intention que l'œil tout pénétrant de Dieu ne reconnaîtra aucunement en eux; parce que la fin véritable «doit mouvoir la volonté , lui donner le branle, et être le principe de son action. Ce qui n'est pas lorsque l'on n'en a pas une vraie affection ; car l'amour est le poids par lequel l'âme est portée , quelque part qu'elle se tourne. C'est pourquoi il y a assez spuvent plus de fantaisie que dé vérité, quand l'intention survient plutôt à l'action qu'elle ne la prévient , et l'on se flatte souvent ft tort d'avoir cette intention. Ne disons donc pas, ne croyons pas faire quelque chose pour la gloire de Dieu, si nous n'avons véritablement l'amour de cette gloire, qui prédomine en nous et puisse nous faire agir plutôt que tout autre amour. Ce secret ll'est pas d'une importance légère. Au reste, comme la volonté est aveugle d'elle-même , et ne discerne pas ses voies , l'esprit trouve divers moyens pour l'acquérir; et si la volonté approuve ces moyens, et y a de l'inclination, alors §p formera son troisième acte, qui s'appelle consentement, par Ipquel la volonté approuve les moyens qui lui sont proposés par l'esprit. Que si entre ces divers moyens, elle se porte à l'un plus qu'aux a^jtres, et y a plus d'inclination , elle forn^era son quatrième acte , qui s'appelle élection, par laquelle de plusieurs moyens elle en (4ioisit un de préférence aux autres, Eft quoi elle a un tel pouvoir,

qae d6 deox moyei» inégaux et différents, elle peut choisir le moins utile et le moins bon, à moins qu'elle ne (ttt déterminée à acquérir la fin par le meilleur de tons, les moyens. Que si après cette préférence et ce choix, la volonté emploie ce moyen, en mettant en œuvre les puissances auxqu^es il appartient de le frire réussir, ou en y travaillant elle-même, si ce moyen doit être employé par elle; alors se formera son cinquième acte, qui l'appcdle usage, par lequel la volonté exécute et emploie un moyen pour arriver à la An qu'elle désire. Que si après tout ce progrès, la volonté arrive en effet au bien qui était l'objet de l'intention, àors elle en reçoit un plaisir, un repos et une satis- Aietion qui s'appelle (hiition, par laquelle la volonté se repose dans le bien acquis. Or, quoique cette fhiition ne soit par*fidte que dans la jouissance du souverain bien, oA la volonté ne trouve rien que de délectable, toutefois la jouissance dea autres biens qui lui sont agréables, à cause de son infirmité, qui lui fait trouver du repos dans des choses moindres que Dieu, ne laisse point d'être appelée fruition , quoique iroparftiite.

Je louerai Dieu de m'avoir donné la connaissance de ces actes émanés de la volonté humaine. J'admirerai tant de ressorts qui sont en mon intérieur. Je reconnaîtrai par \h ^ combien j'ai d'actes différents à régler pour que ma volonté soit droite, et combien de divers actes de péchés je puis commettre, si je les dispose mal. Eh ! Seigneur, assistez-moi de votre grftce, et gou^ vemez ma volonté dans tous ses actes, afin que, par votre direction, ils soient tous dans l'ordre et la justice; surtout, mon Dieu, dirigez-moi en mon hitention. Que je ne m'y abuse pas , que j'aie l'œil simple de l'Intention, qui rend louable tout le corps de l'action; et puisque l'amour seul ikit l'intention, donnez-moi toujours l'amour des choses qui vous seront plus agréables, afin que mon intention s'y conforme; surtout que l'amour de votre plus grande gloire soit mou affection prédo-* minante, et que, sans déguisement, elle donne le branle à toutes mes actions.

IL Considérez que la plus grande perfection de l'homme, et la chose la plus importante à son avancement spirituel, est de bien former les actes émanés et les actions propres de sa volonté. Toute la gloire de la fille du rùi provient du dedan» (Ps. 4i), chante David, ce grand maître dans la vie spirituelle. Or cette

gloire vient des actes intérieurs. En effet, ces actes sont pour lui plus ordinaires, et ceux d'où dépendent toutes les œuvres quil fait y comme les ruisseaux de leur source , et les fruits de leur racine. Si bien que comme Teau est bonne, quand elle coule d'une bonne source, et comme les fruits sont bons quand ils sont recueillis sur un bon arbre; ainsi, il en est de toutes les œuvres de l'homme, quand les actes internes de sa volonté sont sagement conduits. C'est par là qu'il faut entrer dans la voie de la vie chrétienne et spirituelle. C'est pourquoi quand l'homme a de l'amour pour le souverain bien, qui est Dieu, que son âme a l'intention de l'acquérir et de le gagner par tous les moyens possibles, qu'elle agrée les voies et les moyens qui l'y peuvent conduire, qu'elle choisit ceux qui lui sont plus propres, qu'elle s'applique de toutes ses forces et de toutes ses puissances à employer ces moyens; enfin, qu'elle ne met pas sa fruition et son dernier contentement en aucun bien créé de cette vie ; mais qu'elle se réserve tout entière pour la jouissance de Dieu, qu'elle attend comme le dernier fruit de ses travaux; alors, il n'y a rien que de droit et de bien réglé en lui, il prospère dans la vie spirituelle et dans le chemin^ de la perfection, il y fait des progrès journaliers , qui relèveront au-dessus des hommes mondains, et l'approcheront des anges célestes. Comme au contraire, si ses actions sont mal dirigées, il est nécessaire que souvent il tombe de précipice en précipice, jusqu'à une totale ruine ; car, si au lieu de vouloir^le bien, il a de l'affection pour le mal, qui se montre sous quelque apparence de bien, son intention, par là même, est dépravée, ainsi que son consentement et son élection, et tous les autres actes de sa volonté. Que si la volition et l'intention sont pour le vrai bien ; mais que son consentement et son élection manquent, prenant des moyens îm^ et inutiles, il est encore tout évident que sa ruin^est proche. Mais quand toutes ces actions seront bien réglées, si l'usage manque , ce qui arrive à plusieurs qui ne mettent point en pratique les bons moyens qu'ils ont choisis pour une bonne fin, il est tout clair qu'il n'avance point. S'il met aussi sa fruition et sa jouissance dans quelque bien créé, qu'il s'y délecte et s'y repose comme en son dernier bien, il fait injure à Dieu, à qui seul il appartient d'être l'objet de la véritable ^fruition et de la parfaite jouissance, étant le bien qui comprend toutes sortes de biens , sans lesquels

DES ACTES HUMAnrs. 75

notre volonté n'est point satisfaite. C'est pourquoi saint Augustin disait que toute la perversité de la nature humaine était de jouir de ce dont il ne fallait qu'user, d'user de ce dont il fallait jouir, changeant la fin en moyen, et le moyen en fin ; que \ï'était ressembler à des pèlerins qui s'arrélant aux beaux chemins et aux commodités qu'ils y rencontrent, oublient leur patrie, et ne font pas leur voyage (1).

Je m'examinerai donc moi-même , et je rechercherai diligemment la nature de tous les actes émanés de ma volonté. Je Terrai quelle est ma volition, quelle est mon intention et ma prétention. Quels moyens j'agrée pour réussir dans mes desseins, quels sont ceux que je choisis. Quel usage j'en fais, quand je les mets en pratique, et en quoi je mets mon bonheur en ce monde. Je reconnaîtrai par cette discussion que souvent ma volition et mon intention sont mauvaises ou inutiles, et peu convenables à ma dernière fin. Quelquefois j'ai agréé par mon consentement de faux expédients ; j'ai mal dirigé mon élection , et si parfois elle a été bonne, l'usage a manqué, il n'y a pas eu d'exécution; enfin, je cherche de la fruition et du repos au milieu des échelons et des dégrés, par où je dois monter à mon vrai bien. Oh ! Seigneur, j'ai horreur de moi-même à cette vue. Hélas ! mon intérieur est blessé, gâté et corrompu en toute manière ! Mais vous ! ô très-grand et très-bon médecin des plaies invétérées et des maladies les plus secrètes et les plus cachées, guérissez la plus noble des facultés de mon âme; je vous découvre ses misères*, enseignez-moi les pratiques et les moyens propres à y remédier prompteraent.

III. Considérez qu'un puissant moyen et une très-sainte pratique pour former les actes émanés de la volonté, est de se représenter Dieu présent, nous voyant ou nous commandant, nous conseillant, ou bien nous jugeant. Quiconque voudra quelque fin, et prétendra employer les moyens d'y arriver ; quiconque en fera l'élection et les exécutera réellement en ces trois vues, ou d'après l'une d'elles seulement ne manquera que difficilement et rarement. Car, quant à la première pensée de Dieu qui nous voit et sonde notre cœur, avec des yeux plus étincelants que le soleil , c'est un motif très-efficace pour marcher droit

(1) L. xxvm. Q. SO. — L. I. de Doctr. Chr. c. U,

74 LA TVtOLOGIE AFPECTIVE.

et ne fieiire aucune fausse démarche dans toutes noa iriTections. En effet, qui voudrait commettre une lâcheté , ayant un tel témoin de ses actions, et le voyant présent devant les yeux de sa pensée T Le serviteur travaille plus fid<^lement en la présence de son mettre, et le soldat combat plus vaillamment et n'abandonne pas le champ de bataille, lorsque son général le regarde; il en est de même des hommes, ils vivent plus saintement, quand ils se persuadent que l'osil divin tombe à plomb sur eux, pour sonder leurs œuvres. Job se préservait par là du péché. Dieu disait»il, ne eoimdèrè-t'41 pat Uii-m^ne mes «oief, et né compte^ t-il pat touê mêê pat (Job, 81 )¥ Et, presque tous les grands hommes de rAncien» Testament sont loués par les livres divins , pour cet SKercice. Mais il suffit de dire pour exciter les âmes, qu'il est tout angélique et presque céleste, puisqu'il est dit des Auges ftardtens : Leurt anget ment tôtijourt la face de mm Père (Matth. 48), et que, dans le Ciel, les bienheureux ne détournent point leurs yeux de Dieu. C'est pourquoi par cet exercice nous approchons beaucoup du noble état , dans lequel nous espérons tous vivre éternellement. Or, nonnseulement pour bien dresser ses actes intérieurs, on peut se représenter Dieu comme voyant ce que nous fiaisons , mais aussi comme nous commandant ou nous conseillant ce qui est d'obligation ou de plus grande perfection. C'est là une règle infaillible pour vouloir, ou poursuivre quoi que ce soit selon la justice et l'équité, puisque Dieu ne peut rien commander ou conseiller qui ne soit très-saint et irrépréhensible. Pour ce sujet, Dieu ayant donné ses premières lois au peuple juif, lui dit : Elles seront comme un signal dans ta main, et comme un mémorial devant tes yeux (Exod. 13). D'où les Juif^ les plus religieux prirent occasion de porter la loi de Dieu écrite sur des cartes de parchemin, autour de leurs bras, sur leur firent, de la coudre à la frange de leur robe, de l'attacher même au-dessus des portes de leurs maisons , pour n'en jamais perdre la mémoire , et feire toutes leurs actions dans la pensée des commandements divins. Ce sera assez pour le chrétien de pratiquer la présence de Dieu, en se représentant Jésus-Christ prêchant sur la montagne les huit béatitudes, ou ensdgnant sur la terre les volontés de Dieu, et disant : Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres , mais il aura la lumière de la vie (Jean^ 8) ; et de confronter ses pro-

DBS ACTES HD1UIII8. 76

près desseins avec ses préceptes et ge$ conseils. Qufr si à ces deux manières de la présence de Dieu, nous en syoutons une troisième, nous proposant l'avenir conune présent, et regardant Dieu pomme jious jugeant, il n'y aura rien de plus fort pour nous empêcher de chanceler dans nos actions. Et c'est un conseil trèslouable que, quiconque à quelque résolution à prendre, et quelque €hoix et élection de genre et de moyen de vivre à faire , de la faire telle qu'il voudrait l'avoir faite à l'article de la mort, près d'être ravi devant le trône de Jésus-Christ, pour y être jugé selon ses intentions et ses œuvres. Saint Augustin s'exerçait à considérer Dieu, comme juge, lorsque dans ses Soliloques il lui adressait ces paroles : Vous êtes attentif, vous prenez garde, et vous écrivez en votre livre tout le bien et le mal, afin que vous rendiez ensuite à chacun ce qui lui appartient, soit la gloire étemelle pour récompense de ses bonnes actions , ou les châtiments en punition de ses crjoies , lorsque les livres des consciences étant ouverts publiquement, les hommes seront jugés d'après le livre des justices. Et quand je considère attentivepient cet ordre de votre providence, je tremble de frayeur, et je rougis de honte, mon Seigneur et mon Dieu, Dieu fort et redoutable, me voyant obligé de si bien «yuster ma vie, qu'il n'y ait rien qu'on ne puisse reprocher, puisque je ne fais aucune action, qu'en la présence d'un juge qui voit tout distinctement.

Donc, puisque ces moyens sont si puissants, et ces pratiques de la présence de Dieu qui nous vDit, nous commande ou nous juge, sont si saintes pour bien former les actes intérieurs d'où dépend toute la sainteté, je regretterai premièrement de ne m'en être pas servi, et j'y rapporterai le désordre de ma vie, selon cette parole du Psalfniste. Dieu e^t loin de sa pensée, ses voies sont souillées en tout temps (Ps, 9). Ensuite, je formerai des résolutions d'user à l'avenir de quelqu'une de ces manières de la présence divine, pour mieux régler ipon intérieur. Eh! pourquoi ne regarderais -je pas mon pieu, présent intimement en moi? Quelle plus grande incivilité, que de ne pas seulement regarder cet hôte immense, qui habite en moi? Il n'y a pas un moment dans notre vie où il ne déploie Ubéralement ses mains et son cœur pour nous départir quelque bian ; quelle plus grande ingratitude que de respirer avec l'oubli de cette merveilleuse bonté! Il ne se passe point d'instant qu'il ne jette sa vue sur nous pour nous contempler;

76 LA THÉOLOGIE AFTEGTITE.

que ne le fixons-nous donc plus souvent nous-mêmes, pour lui rendre la pareille? Disons après saint Augustin méditant ces paroles : Raffermirai mes yeux sur toi, ah! Seigneur, vous ne détournez pas vos yeux de moi, je ne détournerai pas mes yeux de vous (1).

TROISIÈME MÉDITATION

I. Considérez qu'outre ces six actes émanés, que la volonté produit de son sein, et forme immédiatement par soi-même, il y en a d'autres en plus grand nombre , qui s'appellent actes commandés, lesquels sont certaines actions libres, qui se forment et sont exécutées par d'autres puissances que la volonté; mais toutefois par son ordre et son désir. Pour entendre cette vérité, il faut présupposer que l'homme, avant que de faire une action volontaire, forme un certain jugement en soi-même, qu'une telle action est à faire maintenant. Ce jugement d'ordinaire est suivi de l'approbation de la volonté, qui dit tacitement et d'une façon secrète et intérieure : Je le veux, allons, et en même temps se portant à cette action, emporte avec soi les puissances auxquelles il appartient de la mettre à exécution; car la volonté est dans l'homme comme une reine, sous laquelle plient les puissances qui peuvent être régies et gouvernées. C'est pourquoi, de même qu'une reine qui commence à. marcher vers un lieu, est incontinent suivie de ses servantes, qui s'efforcent de l'aider dans son dessein, chacune faisant ce qui est de sa chaîne; de même en rhomme, toutes les puissances ont une telle liaison avec la volonté supérieure, qui est le principe général des actions humaines , que tandis qu'elle est en mouvement et en action vers quelque objet , les autres puissances qui lui sont subordonnées

(i) Augost. In Ps. t8.

D£S ACTES HUHAINS. 77

par une loi naturelle, s'y portent avec elle, même contre leur propre inclination , ainsi que font les servantes de cette reine , qui ont souvent d'autres inclinations particulières, contre lesquelles elles agissent pour leur princesse. De cette façon, Thomme se commande à soi-même, se régit et se gouverne; la puissance supérieure de la volonté ordonnant et emportant les inférieures à ce qu'elle prétend ; ainsi , l'homme est le roi de soimême, et se prescrit des lois et des ordonnances. Il se dit quelquefois avec David : Espère en Dieu^ et fais le bien (Ps. 36). mon âme, rentre en ton repos, puisque le Seigneur t'a fait mi-iéricorde (Ps. 114). Bénis^ mon âme^ ton Seigneur, et tout ce qui esl en toi, son saint nom (Ps. 102). Enfin, comme le centurion, ou capitaine de l'Evangile commandait à ses gens*: Et je dis à celui-ci : Fa, et il va; et à un autre : Viens, et il vient; et à mon serviteur : Fais ced^ et il le fait (Matlii. 8) : ainsi , il en est de la volonté , elle régente les autres puissances , et leur commande leurs actions.

Je vous bénis , mon Dieu , de ce que vous avez composé l'homme de telle façon, qu'il est capable de se régir et de se gouverner soi-même. Faites, Seigneur, que je me régisse et gouverne de telle manière, que la justice fleurisse en moi avec l'abondance des biens spirituels; que le vice y soit puni et exterminé comme il doit l'être dans un royaume bien policé, et que ma volonté ne commande jamais rien que selon votre loi, ou vos conseils.

II. Considérez quelles puissances obéissent à la volonté, pour faire les actes qui leur sont commandés par elle. Premièrement, la puissance motrice obéit, et tant qu'elle n'est point empêchée par quelque vue intérieure, ou indisposition corporelle, elle accomplit comme un esclave les ordonnances de la volonté. L'esprit commande que la main se meuve, dit saint Augustin (1) , et la facilité est si grande, qu'à peine on distinguerait le service d'avec le commandement. Ainsi les membres extérieurs du corps sont les organes des puissances de l'âme, et ne reçoivent que d'elle leur mouvement volontaire , comme l'instrument de la main; c'est pourquoi, avec autant de facilité que la main remue les instruments pour faire des œuvres d'art, la puissance motrice régit la volonté, meut les membres qui ont de la disposition au

(i) L. VQ. Confess. c. 9.

78 LA TRÉOIOGIE AFFBGTTfE.

mouvement, pom* faire diverses œavres extériear^. Secondement, les puissances sensitives» comme Tappétit et la fantaisie, obéissent ordinairement à la volonté, qui leur commande comme un magistrat aux citoyens d'un empire civil et despotique : Sou8 toi, dit Dieu , sera ton appétit et tu le domineras (Gen. 4). De là vient que, quand la volonté est forte et puissante, et qu'elle est accompagnée de fortes pensées, il faut bien que Timagination quitte ses images , et Tappélit ses propres inclinations , pour suivre le mouvement de la volonté. Cette force fait que nous entreprenons quelques œuvres contraires et opposées tant à Timagination qu'à l'appétit sensitif. La raison en est, que la volonté et l'appétit sensitif étant dans une méma personne, il était nécessaire que le plus imparfait des deux fût naturellement sujet et subordonné au plus parfait ; car la pluralité, sans ordre et sans sujétion à un maître et à un supérieur, est une confusion; telle que serait celle d'une armée où personne n'obéirait, et d'un état où aucun ne serait sujet. C'est pourquoi l'appétit sensitif a une propension naturelle pour obéir à la volonté même, contre sa propre inclination, comme les corps légers ont une inclination à monter, et les pesants à descendre. Troisièmement, l'intellect obéit encore à la volonté, comme l'expérience le montre assez, en ce qu'au gré de la volonté, il s'applique à considérer ses propres objets, et continue longuement son attention et sa méditation même, tant que l'esprit n'est pas forcé par des raisons évidentes et convaincantes, il est au gré de la volonté de lui faire croire ou repousser, affirmer ou nier ce qu'elle désire; de là, comme il n'y a pas de raisons péremptoires , qui prouvent manifestement le contraire des articles de la Foi, il est au pouvoir de la volonté de le faire consentir à ces articles. Enfin, la volonté se commande à elle-même , et produit plusieurs actes qui lui sont propres, et qui sont pourtant commandés; car la volonté peut s'appliquer soi même à des actes d*amour de Dieu et de haine du péché , et plusieurs autres auxquels elle se peut assujettir et captiver (1). Le docteur Almain a éclairci celte morale, quand il dît que la volonté a deux actes; l'un émané, l'autre comnïandé. L'émané est celui qui est produit immédiatement par la volonté, et qui est en elle comme en son sujet,

(1) la Moral, tracl. 1. c. 2.

vouloir et M pas iroukâr. L'autre est appelé commaodé» qui n'est pas produit ininédiaWment par la volonté , inaia par quelque puissance inférieure qui obéit à son commandement, et n'est pas re^ dans la f olonté, comme sont les actions intérieures, qui sont commandées par la volonté, par Tentremise des puissances externes; comme sont aussi quelques connaissances de Tenteiidément, et principalement la Foi. D'autres admettent une troisième division, yu qu'il se peut trouver une troidème sorte d'aetey qui est tout ensemble émané et commandé. Car, comme ïmtofïdemmi est une fiieulté qui se réfléchit sur soi-même, con-* naissant ses connaissances, et pensant à ses pensées; ainsi, la volonté peut former un acte qui soit réfléchi sur un autre; et,, comaie elle peut commander à la puissance motrice de se mouvoir; Mnsi, elle peut, par un acte, s'ordonner un autre acte; die peut choisir ses amours et ses haines, comme lorsque la volonlé veut abner un objet, la dilection de cet objet sera uu acte teané; car il est immédiatement produit par la voleté; et ce sera un acte commandé, car il sera produit par l'entremise d'un autre acte.

Par là, je comprendrai combien grande est la force de la volonté, qoûid elle se porte courageusement à une entreprise louabie et vertueuse; car Dieu n'épargnant pas les grftces suffisantes, elle peut faire des choses merveilleuses, pour la vie et pour la perfection spirituelle. Par conséquent, c'est à tort que quelques-uns s'excusent sur les tentations de la chair, et sur la faiblesse de leur esprit ou de leur corps, en disant : Je ne puis I Ohl la fausse excuse, par laquelle plusieurs se flattent et se trompent eux - mêmes , puisqu'une volonté ferme exerce tant d'empiré sur toutes les facultés intérieures et extérieures. Ils aurai^t bien plus de raison de rejeter la cause de leurs misères sur le défaut de fermeté dans la volonté pour &ire le bien, pour lequd ils n'ont que des velléités et des demi-vouloirs ; disant : Je voudrais bien, et non pas, je le veux, et de tout mon cœur. En effet, le grand et le très-grand moyen de salut, c'est de donner tout son cœur, c'est de vouloir à tout prix se sauver, quoi qu'il en coûte, c'est de désirer la vertu simplement, et d'embrasser sérieusement cette affaire, comme la plus importante, auprès de laquelle le reste n'est que bagatelle. Oh ! je veux donc vouloir fortement les oauvres saintes et pieuses ! je veux, Seigneur,

puisque ma volonté peut se commander elle-même, je veux lui commander les actes de votre amour, et ceux de la haine et de l'abomination du péché. Dieu de nos cœurs I assistez-nous de vos plus grandes grâces, et de votre singulière protection, fortifiez-nous par votre Saint-Esprit, et par votre divine charité, afin que nous vous aimions de tout notre cœur et de toute notre Ame.

III. Considérez néanmoins, qu'en certains cas la volonté ne peut point commander aux puissances sensitives de se dépouiller de leur mouvement et de leur tendance vers quelque objet. Cela arrive premièrement dans les premières imaginations et les premiers mouvements, qui préviennent l'esprit et le surprennent en traîtres, avant qu'il les aperçoive. C'est pourquoi les plus justes sur la terre en sont quelquefois travaillés pour quelque espace de temps, sans pouvoir faire autre chose que de les désavouer intérieurement, quand ils y font réflexion, et d'y refuser leur consentement, pour les réprimer, et se préserver du péché. Cependant ils regrettent de se voir assujettis à ce mal et à cette imperfection, disant après saint Paul : Je ne fais pas le bien que je veux, mais je fais le mal que fat en haine (Rom. 7). Je ne me porte pas à la vertu avec une entière allégresse, je sens de la répugnance quand je m'y porte, je souffre et j'éprouve les caprices de l'imagination, et les mouvements de la concupiscence que j'abhorre intérieurement, et du très-profond de mon âme. Si bien que l'homme est contraint de soutenir les premières saillies des puissances corporelles, jusqu'à ce que les ayant découvertes, il se mette en défense contre elles, et les repousse par les actes de sa volonté, qui s'en éloigne et se porte à un objet contraire. Secondement, la volonté ne peut être la maîtresse absolue de ses mouvements et de ses sentiments, au point de les exterminer entièrement, et ne plus sentir leur importunité, quand l'objet fort actif par lui-même, est trop présent, ou qu'il domine la puissance sensitive; car, tant que cet objet est ainsi présent, la volonté ne peut arrêter ni l'impression qui en est la suite, ni l'imagination qu'en conçoit l'esprit. Ainsi, il arrivera que la volonté ne pourra arrêter le plaisir en présence d'un objet très-beau et très-délectable, ni empêcher la douleur à l'approche d'un objet nuisible, comme serait le feu ou la glace, qui envelopperait un corps de toutes parts» Tout ce que peut faire

DES ACTES HUMAINS. 8i

la volonté en ce cas, est de renoncer à ses sentiments, s'élevant au-dessus d'eux, et les désavouant, ou bien de les modérer quelque peu, en appliquant l'esprit de tout son pouvoir, à d'autres pensées qui en fassent diminuer la trop vive imagination. Troisièmement, la volonté ne peut encore empêcher le mouvement et le sentiment de la partie sensitive, lorsqu'il est causé par quelque altération des humeurs du corps, qui peut provenir du tempérament, de l'action des bons anges, ou des démons, ou de quelque autre cause extérieure. Et néanmoms, en ce cas, la volonté peut refuser son consentement à tous ces mouvements de l'imagination et de l'appétit sensitif , disant en soi-même : Je souffre violence , je ne les approuve pas en vue de Dieu, ib me déplaisent, je les désavoue entièrement, ils ne sont pas miens , et ainsi demeurer froide au milieu des flammes, pure au milieu des souillures, et innocente dans le mal, qui ne sera pas alors péché.

J'apprendrai de la à ne pas me décourager, si je ne suis pas toujours exempt des attaques et des assauts des sens rebelles à la raison. C'est un abus de penser que Ton est en péché mortel, toutes les fois que l'on s'aperçoit de quelque mouvement et de quelque sentiment de concupiscence. Les soldats qui entendent sonner l'alarme, ne sont pas défaits pour cela; mais ils sont avertis de se mettre en défense, ou en devoir d'attaquer et de repousser l'ennemi ; il en est de même de ces premiers mouvements : ce sont des alarmes données à notre âme, mais non pas une défaite. Grâces à Dieu, il y a une distance aussi grande que du ciel à l'enfer, entre le sentiment et le consentement. Je formerai donc une ferme et solide résolution de ne jamais consentir à ces rébellions et à ces sentiments inté* rieurs. Je dirai, quand ils seront trop importuns : Seigneur, je proteste qu'il y a violence, je renonce à ces mouvements séditieux; et puis, je demeurerai en paix et tranquillité, et n'estimerai pas avoir perdu votre grâce pour des impressions sans consentement. Et puisqu'une des causes qui lie davantage la Tolonté, et diminue sa puissance , est l'approche et l'union des objets qui ont pouvoir d'émouvoir les sens, je m'en veux éloigner, pour ne pas souffrir de contrainte par leur présence. Eh ! Seigneur, donnez-en moi toujours la force et le courage, et qu'ainsi soit fait par votre ^ce.

QUATRIÈME MÉDITATION

Page 1