‹ La théologie affective: ou, Saint Thomas en méditationChapitre 15 sur 45 · DES TROIS FINS OU INTENTIONS QUI RÈGLENT ENCORE LES ACTES HUMAINS · texte numérisé non relu

DES TROIS FINS OU INTENTIONS QUI RÈGLENT ENCORE LES ACTES HUMAINS

I. Considérez que les actes humains tirent aussi leur bonté de ]â bonté de l'intention finale pour laquelle ils se font , pourvu que véritablement cette intention soit la vraie cause de l'action, comme elle doit l'être, si elle est véritable, selon ce qui en a été observé ci-dessus, dans la seconde méditation de ce Traité. Car quoique ce soit chose louable, après que la volonté de faire l'action est formée, ou même que l'action est commencée, de dire : Je la rapporte à telle fin, il ne s'ensuit pas pourtant que cette action soit faite pour cette fin, et en tire sa .bonté, si cette fin n'est véritablement aimée, en sorte qu'elle ait véritablement donné lieu à l'action, et qu'elle en soit le mobile réel. Cela supposé, nous considérons ici trois intentions pour lesquelles on peut faire louablement ses actions. Premièrement, par le désir d'éviter la peine étemelle, ou par le motif de la crainte d'être damné. Cette intention s'appelle servile, parce que c'est le propre des serviteurs de faire leur devoir plutôt par crainte ou contrainte, que par amour et liberté. Or, qu'une telle intention soit louable, c'est assez évident par les paroles de Jésus -Christ : Craignez plutôt celui, dit-il, qui peut perdre l'âme et le corps dans le gouffre dei enfen (Matth. 10). Et certainement la grandeur des peines infernales suffit bien pour porter les hommes à faire ou à onaettre les actions, qu'il est convenable de faire ou d'omettre pour y échapper. Et il faut que les hommes soient plus insensibles que le marbre pour n'en être aucunement touchés, en considérant principalement que leur état à la mort est aussi incertain, que le jour et le lieu même de cette mort, et que les jugements de Dieu sont des abîmes dans lesquels plusieurs sont engloutis, et qui ne s'en aper- II. 11

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çoiveiit que quand il n'y a plus de remède. On mange bien pour ne pas mourir de faim ; on se vêtit bien pour ne pas sentir le froid ; on se tient bien à la maison par la crainte da mauvais temps, ou des mauvaises rencontres de voleurs; ainsi l'on fiût plusieurs actions sans blâme à dessein d'éviter quelque légère incommodité : or, il n'y a pas d'incommodité plus grande que d'être danmé ; pourquoi donc les hommes ne feraient-ils pas Ucitem^t tous les actes nécessaires pour s'en préserver ? Il est vrai que cette intention n'est pas la plus haute et la plus parfaite ; mais aussi n'est -elle pas vicieuse et répréhensible. 11 y a aussi de bons serviteurs. Courage^ dit le Fils de Dieu, hon et fidèle serviteur (Matth. 25). Et saint Grégoire le théologien distingue en trois classes tous ceux qui se sauvent : la première est cdle des serviteurs qui craignent les peines ; la seconde est celle des mercenaires qui travaillent pour l'espérance du Paradis ; et la troisième celle des enfants qui font tout par amour. Enfin l'Ange dé l'école» saint Thomas^ établit que le fond et l'essence de la crainte servile est bonne. Il est vrai qu'elle peut être viciée par de mauvaises circonstances, comme si quelqu'un appréhendait la peine comme un mal souverain, et plus que le mal de la coulpe, ou comme s'il remplissait les commandements avec la volonté de ne pas le faire , si ce n'était la considération des enfers ; Car quand il n'y aurait point d'enfer , il faudrait toujours obéhr à Diea , et le péché serait toujours à éviter. Toutefois, comme ces droonstances sont des accidents, et comme des pièces hors d'oeuvre, qui ne sont pas de l'essence de l'intention servile, plusiears se servent heureusement de cette intention, sans hi dépraver par des circonstances blâmables et commencent par son moyen leâr cim^ version à Dieu , repoussant heureusement les tentations des vices qui flattent davantage k nature, contre lesquels la crainte réussit mieux que ne fait souvent l'espérance ou l'amour.

Je dois donc m'en servir de cette manière , et puisque l'enfer est si horrible , je dois &ire tout ce qui est nécessaire dans l'intention de m'en préserver. Hélas 1 je ne puis tenir k main à la flamme d'une petite lumière, comment donc pourrais^e avoir Fâme et le corps tout entier dans ce feu dévorant? Ne suis-je pas bien privé de raison, quand je me mets tant en peine, pour éviter une douleur passagère de ce monde, et que je ne fais rien pour fuir ces flammes étemelles? Qui m'a dons

ttê ACTEft HUMAIHS. 163

ri horriblein<!nt chflnnéf Qui a donc assoupi mes sens, pour ne point teiller et pnmdre garde à moi, dans un péril qui n'a pas son pareil f Oh! eertainemènt je veux obéir au conseil du Sage : Faii mettmnmeiH te que ta iMkn petU faire j car il n'y a point d'œuvre, ni ie riMon, ni de idenee datiê le$ enfers où tu te hâtes d'aller (Eccl. 9). ïïi Considérex que les actes humains peuvent avoir une inteotiofi meilleore, qui est Fintention mercenaire, par laquelle on les fidt pour la récompense du Paradis que Ton attend en les ftisant. Saint Grégoire de Nazianze préftre cette intention mercenaire à l'intention servile. Les esprits bas et rampants, dit-il , pensent faire beaucoup , en évitant la peine ; mais les Imes plus grandes et plus généreuses aspirent aussi & la récompense. Les grands saints se sont servis heureusement de cette inlention. Ainsi Job se compare au mercenaire, qui attend la fin ie 8$n ouvrage (7). Ainsi le roi David s'excitait lui-même i la dévotion par ce motif : J^cA porté mon eœur à observer vos cornmaniemenu à jamais ^ en vue de la récompense. (Ps. 118). Jésus- Christ même y exhorte tout le monde, tant dans le sermon des hiit béstilodes (Matth. 5), que dans d'autres discours où il propose le Paradis aux bonnes œuvres : Celui qui aura donné un ferre d^eau froide à un de ces petits, seulement au nom d'un de mes dimples^ je voué dis en vérité y qu'il ne perdra pas son sekAre (Matth. 10). Enfin le Paradis est notre souverain bien, notre dernière perfection, et l'accomplissement de notre être, qui n'est qu'ébauché en cette vie, pour être achevé et accompli en l'autre. Pourquoi donc ne ferions^nous pas tout ce qui est convenable pour arriver là? Pourquoi donc l'homme n'aurait-il pas le désir d'arriver à sa dernière perfection ? Et puisqu'il la peut obtenir par ses actions vertueuses, pourquoi ne les pourrait -il pas iUre à l'intention de l'acquérir, les réglant comme elles sont ordonnées par la Sagesse divine? On dira peut-être que les esprits mercenaires ne valent rien. C'est grande pitié de voir les pensées du monde, où les plus grands méprisent les plus petits, les plus riches les pauvres, les savants les ignorants, et les ptas spirituels ceux qui le sont moins. Au reste, si la pensée mercenafare qui attend les biens temporels est blâmable en certains cas, celle qui attend les biens célestes, où le principal est de voir et aimer Dieu,* ne peut être que louable, à moins qu'elle ne soit viciée par de mauvaises circonstances , ainsi qu'il

a été dit de rintenlion servile. Comme si quelqu'un faisait ses I œuvres dans la vue du bien céleste, avec exclusion réelle et |> positive de la gloire de Dieu ; mais cette exclusion n'est point de . l'essence de l'intention mercenaire, et n'y est attachée que par g des esprits qui sont ennemis de Dieu; c'est pourquoi cette inteo- ^ tion est en soi-même , et en ce qu'elle contient , très-digne de -louange et d'estime. Le Docteur séraphique dit bien davantage ; car considérant qu'une très -grande charité désire très -fort d'être 4 unie à Dieu et d'avoir Dieu à soi, il faut dire simplement, assure-t-il, que l'attente du bien étemel n'est point mercenaire, et n'ajoute rien à l'imperfection de la charité ou du mérite, à moins toutefois qu'on ne soit trop affectueusement attaché à la recherche de son propre bien. Saint Thomas dit plus absolument, que ce n'est pas un acte mercenaire, que de faire quelque chose pour la récompense étemelle qui n'est autre que Dieu ; car ainsi on le sert pour lui-même.

Je me servirai donc aussi de cette intention mercenaire, ei je ferai plusieurs actes pour acquérir la félicité étemelle; je dirai à mon Dieu comme l'enfant prodigue : Faites de tnai comme l'un de vos mercenaires (Luc. 15). Si quelque grande tentation se présente, si les ennemis de mon salut me veulent attirer par les appas des biens du monde, je me proposerai les biens de l'éternité que j'espère comme la récompense de toutes mes peines passagères, et de toutes les privations des douceurs du monde. Seigneur! c'est vous-même qui avez dit : Je suis ton protecteur et ta récompense infinie (Gen. 15). Si donc les laboureurs fimt de si grands travaux pour la moisson de la terre; si les soldats ont tant de fatigues, si les courtisans rendent tant de devoirs pour quelque récompense de peu de valeur, que ne devons-nous pas faire pour vous posséder? Car, mon Seigneur, vous êtes en même temps la couronne, et celui qui couronne (1) ; le diadème de mon espérance, qui est orné de la gloire; la lumière qui recrée parfaitement ; la clarté qui est toujours nouvelle ; la beauté à qui rien ne manque, ma récompense, etc.

III. Considérez que la meilleure intention est celle des enfants qui font leurs œuvres purement pour Dieu, et expressément pour lui être agréables , ou pour le glorifier. Saint Paul

(1) D. Aug. SoUd. 0. se.

DES ACTES nuMAms. 16o

nons exhorte à cette intention , quand il dit : Vous n'avez pas reçu Fesprit de servitude pour être de nouveau dans la crainte ; I mats vouM avez reçu l'esprit d'adoption des enfants (Roro. 8). La 1 grandeur de Dieo demande que nous le serrions ainsi; car il I est le Seigneur qui domine sur toutes choses , toutes sont à lui ^ et pour lui ; c'est pourquoi il les rapporte à sa gloire comme à leur fin dernière. Dieu seul, dit notre saint Docteur, peut sans offense chercher sa gloire. Il dit par son Prophète : Je ne donnerai pas ma gloire à un autre (Isa. 42). Il la veut toute pour lui, c'est pourquoi la créature ne saurait avoir une infention qui lui soit plus agréable qu'en visant à cette gloire. Il nous y a obligés en nous traitant partout noblement et avec honneur, soit en nous créant à son image avec l'empire de ce bas monde, soit en nous faisant racheter par la mort de son fils unique qu'il n'a pas épargné pour nous, soit en nous glorifiant, et en nous %alant à ses anges, dans le Ciel. Si le grand rend ainsi honneur au petit, ne serait-ce pas une ingratitude au petit de ne point rendre gloire au grand , qui s'est comporté si noblement ' CDvers lui? Mais encore, le premier architecte et ceux qui tra- ^llent au-dessous de lui, doivent tendre à une même fin. La cause première et la seconde sont dans le même cas ; ainsi donc, puisque Dieu, qui est la première cause, ne vise qu'à sa gloire et à la manifestation de sa bonté, l'homme, comme cause seconde, a l'obligation de coopérer avec lui dans cette même intffldtion. Les fruits qui nous reviennent de cette intention, doivent encore nous exciter à la mettre en pratique; car on ne perd rien pour servir Dieu sans intérêts, on ne s'éloigne pas moins de l'enfer, et on n'en a pas moins les récompenses du Ciel; au contraire, les œuvres en sont plus riches et plus méritoires. Un homme célèbre en science et en piété (1) a dit ce mot très-excellent : Une œuvre égale en toutes choses, quant au mérite, si elle se fait par crainte, est comme d'étain ; si c'est par espérance, elle est comme d'argent; si c'est par amour, elle est plus que dorée et couverte de pierres précieuses. De plus , cette intention désintéressée multiplie sans nombre et sans cesse les actions généreuses. Car, dit le Théologien (2), celui qui s'étudie à la vertu pour quelque autre fin, ne pousse

(1) Alvarez, Médît. Sacram. art. 1, c. R. — («) Creg. Narian.

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jamais do profondes racines pour s'y bien fonder, mail il s'a écarte sitôt que cette fin est acquise, comme un marchand qui va sur la mer pour s'enrichir, quand il a amassé son (résor, il m navigue plus, parce que le mouvement cesse, quand la fin est acquise. C'est pourquoi celui qui n'a d'autre but que d'éviter l'enfer, se contente ordinairement d'être sans péché iQortal. Q^ qu'il fait aussi quand il ne prétend qu'au Paradis ; car il lui i^i j ble que c'est assez d'être exempt de péché mortel, et en état d« ' grâce, pour fuir l'un et gagner Tautre. Mais quand le désir et l'intention d'être agréable à Dieu, et de le glorifier, eit forte** ment imprimé dans l'âme, comme elle ne trouve pas de b<Mv nés à ce désir, parce que l'on peut de plus en plus plaire i Dieu, et lui procurer de la gloire, elle multiplie ses ouvres k l'infini, et son courage la porta toujours h de saintes et géné> reuses entreprises, c'est pourquoi elle produit des fruits innombifte blés. C'est donc à bon droit qu'on a comblé de louanges uqa sainte femme qui vivait du temps de saint Louis. Pour enseiii gner aux hommes à servir Dieu pour Dieu, elle portait d'une main une cruche d'eau, et de l'autre un flambesm allumé, disant à ceux qui lui demandaient la cause de cette iQanièr^ d'agir, | qu'elle portait la cruche d'eau poqr éteindre l'enfer, s'il eût été possible, et le flambeau ardent pour mettre le feu au Paradis, afin que les intentions fussent épurées, et que Dieu fût servi plu-i^ tôt pour lui-même et pour son mérite, que pour U crainte des enfers, ou pour l'espérance du Paradis. Au re^te, cette intention est accomplie quand on fait toutes ses œuvres d'une manière régulière, et quand on mène une bonne conduite; car alors, étant selon la volonté de Dieu, nous n'avons plus qu'à agir dans l'in-' tention de lui complaire ; ou bien elle est accomplie en rapportant le corporel au spirituel, et le spirituel immédiatement à Dieu ; ou bien en purifiant l'intention servile et mercenaire, et s'élevant plus haut , voulant éviter l'enfer , parce que la plus grande gloire de Dieu n'y est pas, et voulant gagner le Paradis, parce que sa plus grande gloire y est, cherchant dans Vm et l'autre la volonté de Dieu, qui agrée davantage le salut de nos âmes ; ou bien pour ne point s'abuser soi-même, et n'abuser personne en cette matière fort délicate, elle est accomplie, quand on a un tel désir de glorifier Dieu, que c'est le mobile et une des causes principales de toutes nos actions ; car si le motif de la

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gloire de Dieu n'a point d'influence sur nos actions, comme il «rite très-souvent, parce que la nature se replie sur elle-même, et cherche subtilement son propre bien et son intérêt, sans que les plus clairvoyants s'en aperçoivent ; alors c'est illusion de penser qu'on opère pour la gloire de Dieu, sous prétexte, peut-être, qu'au commencement de la semaine ou de la journée on se serait proposé d'agir dans cette intention.

Je ne me laisserai donc pas facilement abuser sur ce point. J'ai trop sujet, en me voyant si rempli de moi-même et de l'amourpropre , de me défier de la pureté de mes intentions. Hélas , si s'était la pure affection de cette gloire divine qui eût été mon guide et mon mobile, aurais-je tant langui sans rien faire de grand cl de proportionné à une telle fin? Dieu adorable, qui êtes mon principe et ma fin, donnez-moi cette intention pure; qu'elle «ok forte, vigoureuse et efficace, que dorénavant je couvre toutes mes œuvres de cet or brillant, et que je retranche tout le pouvoir que le respect humain a pris sur moi. Dieu du Paradis ! c'est vous que je veux, plus que le Paradis même. Dieu étemel, que votre nom soit sanctifié (Matth. 6), que tout soit à sa gloire et à son honneur! Si donc j'oflVe le sacrifice de la messe, ou que je contribue à son offrande, j'aurai cette intention, que mon Dieu y soit excellemment adoré, remercié et servi par mon Sauveur Jésus-Christ. Si je fais pénitence de mes péchés, j'aurai cette intention, que Dieu soit satisfait, et qu'il reçoive réparation de son honneur par une vile créature qui l'a offensé. Si je psalmodie ou fais ma prière, ce sera afin qu'il ait des louanges, et qu'une créature lui témoigne sa dépendance. Si je fais quelque chose pour mon corps, je le rapporterai à mon âme, et mon âme à Dieu, afin que mon corps ayant le nécessaire, mon âme le serve mieux. Si je travaille pour mon prochain, j'aurai en vue son âme revôtue du sang de Jésus-Christ, et capable de le glorifier. Enfin, si je m'éloigne de l'enfer, et m'approche du Paradis, je veux et je prétends que ce soit pour lui $tre plus agréable dans le Ciel, et dans un état pliis propre à le glorifier pendî»nt tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

168 I.A TnÉOLOGTE AFFECTIVE.

QUINZIÈME MÉDITATION

DES ACTES HUMAINS QUI SONT MAUVAIS, CE QUE G'EST, ET COMBIEN DE SORTES IL Y EN A.

I. Considérez qu*il est difficile de connaître le péché, mais que c'est pourtant nécessaire. Qui connaît ks péchés (Ps. 18)? dit le Prophète rojal. C'est là qu'il faut employer la plus suhlime philosophie et la plus haute sagesse chrétienne, qui n'appartient qu'aux meilleurs esprits aux âmes épurées, et qui en sont le moins souillées , comme était celle du même Prophète , qui disait : Je connais mon péchéy et mon péché est toujours présent à mes yeux (Ps. 50). C'est pourquoi ceux-là seront à juste titre estimés sages, qui en auront une plus grande connaissance. Il y a trois causes principales de cette difficulté. La première est que la plupart des âmes sont tellement couvertes du péché , que, semblable à un objet sensible , qui ne peut être reconnu tant qu'il est proche du sens, comme nous voyons que la vue aperçoit moins les objets qui l'ofTusquent par leur proximité, le péché, étant trop près des âmes, ne peut être reconnu par elles. La seconde cause est que le péché se couvre du manteau du bien et de l'apparence de la vertu ; il dissimule sa laideur sous quelque belle couleur, qui lui est étrangère : la superbe se cache sous le manteau de la magnanimité, la colère sous celui du zèle et de la justice, l'avarice sous celui de la prévoyance, la superstition contrefait la religion ; en un mot, le péché est hypocrite et dissimulé, et dès lors difficile à reconnaître. La troisième cause est que le péché a peu d'être et de réalité en soi ; car ce n'est pas un être réel et positif, ce n'est qu'une privation d'être et un manque de perfection, ce n'est qu'un néant, qui réduit l'âme au néant ; car à la vue de Dieu le méchant est réduit au néant (Ps. 14). C'est pourquoi l'esprit a peu de prise sur lui, et parlant ne l'aperçoit qu'avec beaucoup de peine. Ces

DES ACTES nUMAmS. .

difficuliés se sont accrues et s'accroissent de jour en joor par les hérésies anciennes et par les modernes qui se sont élevées sur la matière du péché, sur son principe et ses causes, sur ses effets et ses peines, sur ses espèces et ses différences, et encore sur ses remèdes. Les discussions des théologiens , pour résoudre diversement les difficultés sur tous ces points, n'ont pas fidt disparaître la confusion et la perplexité de plusieurs esprits, qui en attendaient un pariait éclaircissement. Mais encore, l'opposition d'une morale sévère et rigoureuse, contre une autre morale prétendue trop facile, trop lâche et trop conforme aux désirs de chacun, a fait une nuit plus noire et plus obscure, et a rendu très-difficile le discernement à faire dans les cas de conscience, qui sont les péchés, causes de la ruine de rame, ou plutôt de sa diute dans les enfers. Néanmoins la connaissance en est très-utile, pour que l'âme puisse s'en préserver ; ou , si elle ne s'en est pas préservée , pour qu'elle puisse déplorer son malheur; en un mot, afin qu'en voyant dans quel abîme elle s'est précipitée, elle puisse en taire pénitence et donner satisfaction à Dieu. Certes, comme l'état des malades est d'autant plus fâcheux qu'ils reconnaissent moins la grandeur de leurs maladies, et celui des insensés, qu'ils reconnaissent moins leur folie; ainsi l'état des âmes est d'autant plus déplorable, qu'elles ont moins de connaissance de leur mal, et de la folie qu'elles ont eue de s'être éloignées de Dieu.

Je m'efforcerai donc d'apprécier le péché, de connaître sa nature, sa malice, sa gravité, quelles sont ses causes, ses effets et ses espèces. J'entrerai dans de profondes considérations et dans un sérieux examen de la difformité du péché, pour m'exciter à la contrition et au repentir, et former des desseins très- fermes de n'y jamais tomber. mon âme! si tu avais cette connaissance parfaite, que tu réglerais bien mieux ta vie! Donnez-la moi, mon Dieu! ôtez le bandeau qui obscurcit mon entendement, afin que j'acquière par l'étude et la méditation, cette difficile, mais salutaire et importante connaissance.

II. Considérez quelle est la nature ou l'essence du péché. C'est la privation volontaire d'une perfection due à la créature, qui devrait lui servir de moyen pour parvenir à la fin dernière. Premièrement, le péché est appelé une privation, parce que le péché proprement n'est pas quelque chose de réel et de positif,

170 LA TnkNLOQ» AIVEClfVE.

ce n'ail qm k irrmtioa M rabsence dn bien. P«r calte (irtmiire dauae» le péché est distingué du yice, qui est une inclina* tion réelle el positive au péché. En second lieu, cetie privation doit être volontaire ^ car il est très-constant que, sans le consentement de la volonté, il ne peut y avoir de péché; c'est pourquoi ce qui arrive i l'homoie par violence et contre son gré, n'est jamais répaté offense. Troisièmement, c'est une privation volontaire de la perfection due à la créature; cette perfection est l'acte de la vertu, auqud Thomme était obligé par une loi qui était juste, et qui liait sa conscience, ou absolument, Qu en certain cas. C'est pourquoi, par cette clause, le péché est distingué du mal, qui est la privation de qudque perfection due, ou non due, lÂligatoire, ou non; comme aussi de l'omission de ce qui n^est que de conseil. Quatrièmement, il est dit que cette perfection devait servir de moyen pour atteindre à la fin dernière; car la privation des perfections qui ne servent point de moyens à la félicité, ne sont pas proprement des péchés, et l'essence propre du péché est un désordre et une privation de ce qui est imposé par la loi, pour l'acquisition de la dernière fin, et pour la jouissance de Dieu. C'est pourquoi les £iutes contre les règles d'un art ne sont pas des péchés, parce que la perfection de Fouvrage de l'artisan , n'est pas un moyen ordonné directement par Dieu, pour parvenir à la dernière fin. De là vient que le péché privant la créature de la perfection à laquelle la loi divine l'obligeait pour la conduire au Ciel, renferme en soi-même une rébellion et une désobéissance, et en conséquence fhit une injure au Roi éternel, et méprise de plein gré sa très-juste volonté, là où elle lui était le plus favorable, en lui donnant les moyens d'arriver à la béatitude éternelle. £t comme c'est une plus grave injure et une ingratitude plus grande de mépriser son prince, lorsqu'il veut faire Ju bien, et d'autant plus grande que le bien qu'il se propose de faire est plus grand ; puisqu'il n'y a pas (Je plus grand bien dont l'homme soit capable, que la fin dernière, et la félicité très-parfaite du Paradis, il n'y a pas aussi de plus grande ingratitude que celle du péché, qui s'oppose à Dieu, lorsqu'il nous donne les moyens de parvenir à lui. Dès lors il est impossible que Dieu et le péché puissent demeurer ensemble, parce que le péché est un obstacle qui empêche Tàme de recevoir sa glori«

K8 icTES roMAim. 171

fieKioB, et k joniMim de Dieu, tiùmmB me ptilh dâM l'oBil empêche de voir le «rieil.

h Yeox donc délester le péché eoiiine renaenii de Dieu et de mon propre bien. Je gmg im homme toyen/ wul pmufnÊé emn h werge de em indégnâiion (Thren. 3). Car il n'y ■ pat de paofreté plus grande que celle du péché , lui qui me dépouille des moyens de pouvoir acquérir ma fin ; et Dieu n'a pas de plus grand sujet d'indignation, que de se voir méprisé dans sa plus grande bienveillance, par laqudle il disposait les voies, et ouvrait à l'homme les portes' de la félicité. Mépriser ce moyoi si nécessaire pour acquérir la fin dernière, et sans lequel il est impossible à la créature raisonnable d'y arriver, e'est ilire tacitement qu'on refuse la jouissance de Dieu. Cehii qui ne veut pas prendre un remède néceasaire à la santé, dit asses qu'il ne lait point o|is de la santé. Celui qui abandonne le seul chemin qui conduit à la cité, témoigne n'y vouloir Jamais arriver. Ainsi, celui qui manque de plein gré au moyen nécessaire pour jouir éternellement de Dieu, montre asseï qu'il ne désire pas en avoir la possession. Ah ! peut- on imaginer un pareil malheur dans une éme raisonnable? Je gémirai donc sur le péché, et je n'aurai point de repos en ma vie, que je n'aie purgé par la Conlrilion, par la Con^ion et la Satisfaction, ce qui s'en rencontrera dans mon àme. misérable empêchement, qui ne me permet pas d'arriver, et de posséder ma dernière fini

III. Considérez la grande multitude des péchés, qui surpasse celle des étoiles du ciel et des poissons de la mer. On en feit ordinairement neuf divisions. La première est celle du péché originel que nous contractons dès noire origine, et du péché personnel que nous commettons par notre propre mouvement et avec liberté. La seconde division est celle du péché actuel, qui n'est autre chose que la transgression actuelle de la loi et du péché habituel, qui est comme TeiTet du premier, et signifie la privation de la grâce et de l'amitié de Dieu, qui dure dans Tâme jusqu'à la pénitence. La troisième division est du péché de commission et du péché d'omission ; celui-rlà est une méchante œuvre, et celui-ci est le défaut d'une bonne œuvre qui devait ôlre faite. La quatrième division est du péché charnel qui se commet en matière extérieure et sensible, comme la luxure , la gourmandise , le meurtre , le larein ; et du péehé

i72 LA THÉOLOGIE AFFECTIVE,

spirituel qui se commet en matière intérieure » ou bien qui n'est pas sensible comme la superbe, Tenvie, la paresse. La cinquième diviaon est du péché d*infirmité, qui est celui que nous commettons, animés par quelque grande passion qui nous incite vivement au mal; et ce péché est dit commis contre le Père, i qui appartient la toute-puissance ; du péché d'ignorance, et ce péché est contre le Fils, à qui la sagesse est attribuée; et du péché de malice, lorsqu'on fait le mal sachant bien qu'il est mal et nuisible à l'âme, pour quelque intérêt présent, sans être autrement troublé par la passion, ou offusqué par l'ignorance, et ce péché s'appelle péché contre le Saint-Esprit, à qui appartient la bonté. La sixième division est du péché de cœur, de bouche et d'œuvre. La septième est des péchés qui sont directement contre Dieu, étant opposés aux vertus théologales de la Foi, de l'Espérance et de la Charité; des péchés qui sont contre le prochain, et combattent les vertus qui nous dirigent envers lui, comme sont la patience, la charité, la douceur, la miséricorde; et des péchés contre nous-mêmes, comme sont ceux que nous commettons au désavantage de notre corps, tels que sont les excès du boire ou du manger. La huitième division est du péché propre que nous commettons nous-mêmes et par nousmêmes, comme sont les sept péchés capitaux, de superbe, d'avarice, et autres; et du péché d'autrui, qui est commis par un autre, et dans lequel néanmoins nous trempons, et qui nous est imputé à cause de l'une des neuf circonstances suivantes : ou parce que nous y avons coopéré par conseil ou par commandement, par notre provocation, ou par adulation, par notre connivence et par impunité, qui est l'amorce du péché, ou par participation, comme ceux qui prennent leur part du larcin , ou finalement par défense et par protection, comme sont ceux qui défendent les pervers. La neuvième division est du péché mortel, qui ôte la vie de la grâce, et met l'âme dans Tinimitié de Dieu, et du péché véniel, qui, sans ôter la vie de la grâce, la prive néanmoins de la ferveur ou de la tendresse de l'exercice plus familier de l'amour de Dieu.

Je m'étonnerai et je tremblerai à la vue de tant de sortes de péchés. Hélas! quelle armée nombreuse d'ennemis contre une âme seule ! Hélas ! quelle multitude horrible de serpents venimeux , et quel est le désastre d'une âme qui est exposée

DES ACTES huhains. 175

à tous ces monstres horribles ! Vraiment de$ maux mim nombre m*ont environné, met iniquités m'ont sairi^ et je ne suffis pas à les voir ; elles sont multipliées par^-iessus le nombre des cheveux de ma tête^ et le courage m* abandonne (Ps. 39). Je tombe en défaillance à leur aspect. Et s'il' ne faut qu'un seul péché pour perdre une âme éternellement, pour la priver de tout bien, et la combler de tous les maux, que sera-ce de celle qui est accablée de toute cette multitude ? Reconnais, mon âme, que tu n'es pas au terme de tes combats , ayant à te préserver ou à te dégager de tant de sortes de péchés. Oh ! trop heureux ceux qui, sortis de l'état présent, jouissent de celui où le péché ne se rencontre plus! Seigneur, quand changerez-vous ma vie déplorable en cette vie souhaitable, afin que je ne craigne plus tant de sortes de péchés auxquels je suis en bulle?

SEIZIÈME MÉDITATION

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