DE LÀ COMPARAISON DES PECHES L UN AVEC L AUTRE
I. Considérez que tous les péchés ne sont point nécessairement liés ensemble, et que celui qui en a commis un n'est pourtant point coupable de tous les autres. Cette vérité paraît clairement par l'expérience, qui fait voir les hommes sujets à divers péchés, les uns d'une façon, les autres d'une autre. Ce qui provient de ce que la volonté de l'homme est libre et limitée en sa force. Comme elle n'est point capable d'exécuter toute sorte de bien, aussi n'est-elle pas capable de commettre toute sorte de maux. De là vient que l'homme peut désirer un mal sans désirer l'autre, et peut commettre un excès et un péché, et non point Tautre ; comme, par exemple, il peut haïr et injurier un puissant en^ nemi, mais il ne pourra le- battre ou le tuer, et puis les vices sont contraires l'un à l'autre, comme l'avarice à la prodigalité, l'audace à la pusillanimité ; c'est pourquoi les péchés qui en ))roviennent sont pareillement contraires, et ne se peuvent rencontrer en un môme sujet? Ainsi l'on reconnaît communément sept
i74 LÀ THÉOLOGIE ArnCTIVE.
pécbéf oapUatti, qui sonl lel sôurees et les racmee de plosieurt autres, qu'ils traînent après eux dans Fâme où ils se sont fixés; ce qui ne serait pas , si un péché était toujours conjoint atee tous les autres, car alors chaque péché serait la source de tom les autres, ils seraient liés avec lui tet n'en seraient jamais séparés. An reste, l'angélique Dodenr exprime soKdemeiit cette vérité par une différence notable, qu'il remarque entre les vertus et les péchés ; en ce que toutes les vertus tendent à UM même fin, qui est Dieu; c'est pourquoi elles peuvent se trouver enseiK ble, si dles sont parfaites, ainsi qu'il arrive à des voyageurs qui partent de divers lieux pour aller à un même teftne, oA ils se peuvent rencœitrer ; mais les péchés tendent à diverses fins, se^ Ion les différentes créatures auxquelles l'âme se convertit en péchant. Les vertus , dit-il , vont de la multitude à l'unité } mais les péchés vont de l'unité à la multitude, parce qu'ils séparent l'âme de l'unité de Dieu pour l'engager dans la multiplicité des biens périssables de ce monde, lesquels n'ayant point de liaison nécessaire ensemble, n'en peuvent aussi donner aux péchés. Il ajoute, s'exprimant en d'autres termes, que l'amour de Dieu est congrégatif, c'est*à-dire ramassant et recneiliant les affections humaines de la multitude des créatures en l'unité de Dieu; c'est pourquoi les vertus qui naissent de l'amour de Dieu se trouvent jointes ensemble ; mais l'amour de soi-même divise les affections humaines dans la diversité des créatures, parce que l'homme s'aimant soi-même, Cherche les biens temporels qui sont pleins de contrariétés, d'où vient que les vices et les péchés qui n$ifh sent de cet amour ne sont point nécessairement unis.
Pour conclurion de cette vérité, vous vous exciterea à une phts grande confiance de pouvoir vaincre les péchés, puisqu'ils ne font pas un corps d'armée qui soit uni et serré, et qtfi, par son union, soit plus difficile à vaincre ou à rompre, ce sonl des ennemis en diverses bandes, dispersés çà et là, et qu'il est plus aisé d'attaquer* Proposez-vous aussi de vous servir du précepte de Sérapion (1), qui est d'attaquer et de combattre les péchés en particulier, et de les défaire un à un, faisant un examen particulier sur un seul péché , et dirigeant contre lui vos jeûnes , vos soupirs, vos larmes et vos prières, jusqu'à ce qu'il soit défait et
(1) Apod Caa^n. Gd. 5. Cap. U.
dis AGT£ft HUMAIRS. 17S
ruiné ; el qae et soit Totre plus grand péché que Totit entrq[ir»nies le premieri car par sa ruine et par le boo succès de votre triomphe sur lui) Totre âme se trouvera plus forte contre les autreSi Le Smgnmf Dietij disait Moïse au peuple dlsraêl, qui avait à eotnbattre tous les peuples de la Palestine, rutnera peu à peu eeê nattam depant M, et par partieêf car tu ne peurrae les mith cre toute» ememble {DeuU 7)< Donnes-moi donc, mon Dieu, la grâce d'user de cette discrétion ; donnes-miH aussi la persévérance nécessaire dans cet exercice, afin que je le continue jusqu'à une parfiiite victoire.
IL Considérez secondement que les péchés ne sont point égaux, de même qualité et de même grandeur, mais que les uns sont plus énormes et plus griefs, et les autres moins. L'Ecriture sainte donne la preuve de cette vérité, quand elle exagère certains péchés par -dessus les autres. Lee habitants de Sodôme , dit - elle , étaient trop grand» pécheur» devant Dieu (Gen. iS)^, et quand elle dit absolument qu'un péché est plus grand que l'autre, comme le péché de Judas plus grand que celui de Pilate : Celui qui nCa livré a commis un plus grand péché (Jean, 19). Le saint Docteur, s'expliquent sur ce sujet, semble distinguer deux sortes de privations, l'une simple» l'autre non simple, mais mêlée de l'habitude contraire, qui n'est point ruinée entièrement par elle (i). Les privations simples sont celles qui ne laissent rien de l'habitude contraire dans leur sujet, comme est la mort, qui ne laisse rien de la vie dans le cadavre, et l'aveuglemoit, qui ne laisse rien de la vue dans l'homme. Or, ces privations simples sont égales. G'eil pourquoi, à proprement parler, de deux hommes , l'un n'est pas plus mort que l'autre , encore peuMtre que l'un soit mort depuis un an, et l'autre depuis une heure ; et de deux aveugles , l'un ne l'est point plus que l'autre. Or, le péché n'est pas une privation simple de l'ordre de la raison ; ce n'est qu'une privation mixte de quelque partie de l'habitude contraire, mais qui ne la ruine pas de fond en comble. Telles sont les maladies, qui sont la privation des b(mnes dispositions et des tempéraments du corps qu'elles gâtent et ruinent seules ment en partie. Et ces privations mixtes sont inégales, selon qu'elles retiennent p^us ou moins de la disposition qui leur est op-
(l)Q.7S.Art.a.
posée, ainsi qu'il apparaît dans les maladies, dont les unes sont plus grièves et plus dangereuses, et les autres beaucoup moins. Or, les péchés sont des privations de la droiture et de Tordre de la raison , mais privations mixtes qui ne la détruisent pas en tous ses chefs; car, la droiture ou l'ordre de la raison s'étendant à divers sujets, comme à régler Thomme envers son prochain et envers soi-même, à le régler dans l'usage des honneurs, des richesses ou des plaisirs, chaque péché ne détruit qu'une partie de l'étendue de cette droiture, et de cet ordre de la raison, et il est compatible avec le reste. L'avarice détruit l'ordre de la raison dans l'usage des richesses, et ne le détruira pas dans l'usage des plaisirs, comme une maladie ruinera la santé, sans offenser le cerveau ou le pied. C'est pourquoi les privations mixtes ayant de l'inégalité, les péchés en ont également, selon qu'ils font une plus grande ou plus petite destruction dans la droiture et dans l'ordre de la raison, qui a une ample étendue. Ajoutez que les choses , qui donnent aux péchés le poids et la mesure , par lesquels on estime leur malice, sont inégales. Premièrement leurs objets sont différents , car les uns tendent directement contre la dernière fin, qui est Dieu, les autres contre les choses qui en sont plus proches , et les autres contre celles qui en sont plus éloignées. De là vient que le blasphème est plus énorme que les péchés qui vont directement contre les créatures, parce que celui-là est contre Dieu directement; et entre ceux-ci, le larcin est moindre que l'homicide, parce qu'il a pour objet les biens extérieurs, qui ne se rapportent pas si immédiatement à Dieu, que la substance de l'homme, qttt est l'objet de l'homicide ; c'est comme dans les plaies, celles qui offensent le cœur sont plus dangereuses, et ensuite celles qui offensent les parties plus vitales parce qu'elles ont un plus grand rapport et une correspondance plus directe avec le cœur, qui est le principe de la vie. Secondement, les vertus sont inégales ; c'est pourquoi, comme les maux sont réputés plus grands quand ils sont opposés à de plus grandes vertus^ la haine de Dieu qui s'oppose à la Charité, la reine des vertus , est pire que l'infidélité qui est ennemie de la Foi : et en somme, ces péchés sont plus graves , qui s'attaquent à des vertus plus sublimes et plus relevées. Troisièmement, les motifs qui induisent au péché sont plus forts et plus violents pour les uns que pour les autres ; c'est pourquoi , comme le péché est moindre là où
la tentation est plus rude, les péchés charnels sont regardés comme moindres que les spirituels, où Thomme est moins puissamment tenté. Quatrièmement, la cause des péchés, qui est la volonté humaine libre , n'est point toujours dans le même état ; elle est tantôt plus entière et plus accomplie, et tantôt plus empêchée ; ajoutez que la volonté se porte avec plus d'ardeur et d'effort en certaines occasions, ce qui contribue à accroître le péché, qui est censé plus énorme, quand on le commet avec plus de force et un plus grand emploi de ses puissances. C'est pourquoi , comme une cause, qui est parfaite en sa manière d'être, produit un plus grand effet, les péchés de malice sont plus grands que ceax d'ignorance et d'infirmité, parce que, dans ceux-là, la volonté est toute libre, et dans ceux-ci, sa liberté est affaiblie, ou par la violence et la crainte, ou par le défaut de connaissance. Cinquièmement, les circonstances qui revêtent et accompagnent les péchés sont encore ditférentes dans leur nombre et dans leurs qualités ; d'où il arrive que, comme l'homme se heurte contre Tordre de la raison, fierce que , dans ses actions, il n observe pas les circonstances requises et nécessaires , ses péchés ont encore, à ce sujet, de la disparité. Sixièmement, les mauvais effets qui procèdent des péchés, comme sources fécondes de toutes les misères, ne se ressemblent pas; ceux-là donc sont encore plus énormes, qui traînent après eux de plus grands malheurs, si toutefois l'esprit les a prévus ou a dû les prévoir. Il y a plus encore, les personnes offensées par le péché tiennent divers rangs, d'où il arrive que les péchés qui se font contre Dieu, surpassent ceux qui se commettent contre un ange ou contre un homme, et entre ceux-ci, ceux qui se commettent contre les justes et les saints sont pires que ceux qui se commettent contre les méchants; ceux qui se commettent contre les proches, que ceux qui se commettent contre les étrangers; ceux qui blessent les personnes de qualité, que ceux qui attaquent des personnes d'un rang inférieur. Enfin, les personnes qui commettent les péchés, les rendent encore dissemblables. Car saint Isidore dit (1) que le péché est d'autant plus grand, que celui qui le commet est plus estimé par sa grandeur, et qu'il se trouve au-dessus des diverses lois qu'il a violées.
(i) Art. 10. L. 2. de Summo bono. e. 8.