‹ La théologie affective: ou, Saint Thomas en méditationChapitre 18 sur 45 · DES CAUSES DU PECHE · texte numérisé non relu

DES CAUSES DU PECHE

I. ConsidérM qoe plusieurs rejettent a?ee méchanceté la cause des péchés sur Dieu. Cette erreur a été soutenue de deux maofères différentes : les uns ont dit qu'il y avait deux dieux, ou deux prmcipes , qui se fhisaient la guerre enseitible ; Tun bon, Tautre mau?ais; l'un de lumière, l'autre de ténèbres; l'un qui avait créé les bons anges, et toutes les choses bonnes, l'autre qui avait créé les mauvais anges, et tout ce qu'il y a de Acheux au monde, et qui était l'auteur de tous les péchés (i). Telle est l'erreur des Manichéens condamnés de toute l'Église; car il ne peut y avoir qu'un seul Dieu, en qui la bonté et la félicité sont naturelles. Il est impossible qu'il y ait un Principe qui existe essentiellement, et soit tout-puissant, et néanmoins qui combatte le royaume de Dieu pour le ruiner, et soit porté au mal dans tout ce qu'il fait; car par là même il serait plein de malice, tourmenté d'une cruelle envie, il serait nécessairement (hible, impuissant et malheureux, de ne pouvoir détruire le royaume du bon principe. Les autres ont osé dire que c'était le bon principe et le vrai Dieu, qui était la cause de tous les péchés, et qu'il péchait en effet, en plusieurs points. Tels ont été les hérétiques appelés Lucifériens (2), parce que, soutenant le parti de Lucifer, ils disaient que Dieu pécha, en chassant du Ciel ce prince des démons. Tels les Marcionites, qui maintenaient que Dieu pécha d'avoir endurci Pharaon et noyé les Égyptiens dans la mer Rouge. Tels encore les derniers Hérésiarques de ce temps (3), qui font Dieu auteur de tous les péchés du monde, tout en disant qu'il agit pour une bonne fin, c'est-à-dire pour montrer sa justice en punissant les pécheurs ^ et que, par ce moyen la tra-

(1) Vide Guil. Paris, de Univers, p. 1. — (2) D. Thom. i. Contra. Gen. c. 956. Iren. 1. 4. 47 et 48. *- (1) Cal^p.

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hison de Judas n*e8t pas moins son œuvre que la cooyerioa de saint Paul. Ce qui a donné sujet à TEglise, pour condamner ces erreurs, de dresser ce canon : Si quelqu'un dit qu'il n'est pas en la puissance de l'homme de rendre ses voies mauvaises; mais que Dieu opère les mauvaises œuvres aussi bien que les * bonnes, non-seulement en ne les empêchant pas, mais encore de son propre mouvement, et par soi-même, en sorte que la trahison de Judas ne soit pas moins son ouvrage que la vocation de saint Paul, qu'il soit anathème (i). Aussi l'Ecriture sainte en mille endroits pr^he la sainteté de Dieu, sa pureté, sa justice et sa conduite sainte et immaculée dans toutes ses œuvres. Y aAAX de l'iniquité en Dieu, dit saint Paul ? Unn de moi une telle pensée^ car 8'il en était ainn , comment jugeraiU-il ce monde (Rom. 3) ? En effet, on ne peut imaginer aucune raison pour que Diea soit l'auteur des péchés du monde ; car , ou ce serait parce qu'il a donné aux créatures douées d'esprit un libre arbitre défectueux et une puissance par laquelle elles commettent le péché; mais comme celui qui donne une épée à un homme sans aucune mauvaise intention ne peut pas être condamné comme auteur de l'homicide qui se fera par cette épée ; de même Dieu, ayant donné la liberté aux hommes qui en peuvent bien user, n'est point l'auteur des abus qu'ils commettent. Ajoutez même, pour parler d'une manière précise, que la liberté ne vient pas de Dieu en tant qu'elle est réellement fautive (2), et qu'elle manque à sa règle en devenant la cause du péché : c'est pourquoi le péché ne retombe pas sur Dieu. Ou bien Dieu serait l'auteur du péché, en ce qu'il donne son concours à toutes les actions des anges et des hommes, soit bonnes, soit mauvaises. Mais en ce sens, il ne peut être encore l'auteur du péché , parce qu'il ne donne son concours qu'à la substance de l'action mauvaise, et non pas au dérèglement contre la loi qui le défend; dérèglement qui n'est qu'une privation de perfection, ou un rien, <fest-à-dire l'omission de la loi de Dieu, laquelle omission est le fait de l'homme seul. C'est pourquoi, comme celui qui fait mouvoir un boiteux, est bien la cause du mouvement qu il fait selon sa substance, mais non pas selon le désordre qui s'y rencontre, désordre qui provient du défaut particulier de celui qui marche ; ainsi, quoi-

(1) Gonc. Trid. Sess.e, c. 6.— (2)Thoin. In. 2. fMsi. Ult. Q. i. ArL 1.

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que Dieu concoure avec les hommes dans leurs actions > toutefois le dérèglement qui s'y rencontre ne provient pas de lui, mais de la créature qui pèche. Ou bien Dieu serait l'auteur du péché, parce qu'il le commanderait ou le conseillerait, ce qui ne peut être encore, d'autant mieux qu'il ne donne aux hommes ses lois et ses conseils que pour le leur &ire abhorrer. Dieu n'a ccmmandé à personne de mal faire, dit le Sage (Eccl. 15). Cela considéré, les schismatiques de ce siècle ont maintenu que Dieu était Tauteor du péché en une autre manière, c'est-à-dire qu'il le voulait pour un bien, pour faire paraître sa justice en punissant ceux qui le commettent, et que par ce moyen il n'était pas pécheur, quoiqu'il voulût le péché, et y port&t les volontés humaines , d'autant qu'il le faisait pour un plus grand bien. Mais, quel prétexte I le Sage ne dit-il pas de Dieu : Ne lui dis pas : Il m'a fait errer^ car leê hommes impies ne lui sont point nécessaires (Eccl. 15). S'il veut montrer sa justice, il en aura suffisamment l'occasion, en permettant le péché , c'est-à-dire, n'empêchant pas la liberté humaine qu'il n'est pas obligé d'empêcher; car il aura plus de raison de punir le péché, n'y ayant pas contribué, que s'il y avait mis du sien. Mais saint Paul ne dit-il pas : Il ne faut pas commettre le mal pour le bien, (Rom. 3) ? car la volonté du péché étant mauvaise en soi-même, elle ne peut être bonne pour quelque motif que ce soit, d'autant que le moindre défaut cause le péché dans l'action, quoique plusieurs choses bonnes s'y rencontrent; c'est pourquoi si un homme était coupable de péché en portant un autre à mal faire, quoique ce fût pour un bien, il en faudrait autant dire de Dieu, s'il voulait les péchés des hommes pour quelque fin que ce fût. Il n'appartient qu'à un mauvais médecin de désirer les maladies, afin de les pouvoir guérir, et faire paraître sa science ; il n'appartient qu'à un mauvais juge de souhaiter des crimes, pour montrer son autorité, en condamnant au feu, ou à la roue. C'est une bienveillance malveillante, disait saint Augustin, de désirer la. misère d'autrui pour exercer sa miséricorde (i). Dieu donc ne peut être Tauteur du péché, même en le voulant pour une bonne fin. Après quoi il ne reste plus qu'à dire que Dieu serait la cause du péché, comme on dit que le pilote est la cause du naufrage que fait son navire parce qu'il ne l'a pas empesé ; c'est ainsi que Dieu, en s'é-

(1) L. 8. Conf. c. 8.

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laigiNnl de rhonme et en loi retinml ses grftcee, sérail la «miseéi 8t ruine. Meis le Docteur engélique saint Thèmes ne wh» permet pas 4'aveir cène pensée de Dien (i) : car en se faisant cette objection, il la résout, et dit que Dieu ne s^éleîgne de personne, mais que rhoanne s'éloigne plutôt de Dieu qui lui est présent, comne feit celui qui ferme les yeux à la lumière 4u soleil. Si bien qu'A n'est pas permis, selon la vraie <loctrine de saint Thomas, de dure que Dieu reftise ses grâces, même aux endurcis et aux réfMroa- ▼és. Us ne sont tels que parce qu'ils veulent l'être. La réprobation ne dit autre chose qu'une prescience du péché sans pénitenee, et #une peine sans fin dans une créature libre et maintenue en sa I9>erté; car même la permission de Dieu ne s'étend pas proprement sur le péché, mais sur la seule liberté que Dieu mamtient et permet pour ne pas altérer la nature des êtres dont il est le créateur et le conservateur; car pour le pédié, il n'a que deux actions , dont l'une est la prescience , il le vdt, 3 le regarde ; l'autre est la destination, il le devine à un supplice étemd après qu'il est commis; et ces deux actions ne peuvent être la cause du péché. Ainsi le Seigneur est juste , dit le Prophète, en toutes ses voies^ et saint en tontes ses osuvres (Ps. 144). Ceci même est évident par la lumière de la nature; le divm Platon dit qu'il ibut chercher toute autre cause du péché que Dieu (4), et vetit qu'on fasse une loi de bannh* de sa cité tous ceux qui soutiendront que Dieu est l'auteur des péchés. Il ne leur donne pas la liberté de consdence dans sa république , et ne veut pas qu'on les y tolère.

le reconnais donc en vous, 6 Dieu très-saint et irès-parfeît! une poreté infinie, et je la loue de toutes mes forces. l ^sfinteté des hommes dans cette vie , quelque grande qu'eHe soit , n'est pas de tout point accomplie, elle est du moins mêlée d'imperfections, et ne leur est donnée que par grâce et par privilège ; mais votre sainteté à vous est naturelle , car il vous est aussi naturel de ne point pécher, que d'être Dieu. Ainsi 3 ne se trouve pas en vous jusqu'au moindre défaut, et jusqu'à la plus insensible imperfection , mais toutes choses sont trèsparfaites en vous (3). Tout ce que vous commandez ou con-

(1) In 1, Dist. 40. Q. 4. Ad. 4.- (2) L. 1. de Republ. — (3) Alvarez Med. p. 3. Dec. 6. Contemp. 1. i.

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sailieii A mon DmiiI esi jusia et équitable, ei cenvient à min jwnli; vavs ne demandez rien de nous qo^iHie «raie purel4 de l'âme et du eoppe , et la fuile de touie iniquité ; d'oà vient foe vont me dites : Tu êefêt fsniffM et $mu «eefca imnitU k Sàiumr im Oieu (DeuL li). Oh I je déaire parvenir i cette perfection, j'y aspire ardemmeat; laites donc que je déteste tout péché p qae je ne me glorifie d'aneane ebese au mande, sinon de l'imitation Me votre pureté. Malheureux sont eeux qui veua offensenti et qui encore ont l'audace de vous charger de leurs péchés comme si vous aviez contribué à leur transgression, ou que voua leur eussiez imposé des lois impossibles, ou que vous vous fussiaa éloigné, laissant sans secours suffisant la créature dans ses besoina» moA Dieu! il n'est rien de tentes ces choses. Le pécheur est sans escuse, il ne peut que s'accuser lui-même du mauvaia usage de sa liberté et de voire grâce. Faites , Dieu trés-4mi, qoe je m'anéantisse, moi-même, et me confonde dans la reconnaissance de mon péché.

IL GonaidéraE une autre erreur , celle qui consiste â soutenir que le démon est la cause universelle de tous les péchés du noiide. Cette erreur est beaucoup plus toiérable que les deux ratrea, mais ce n'ai est pas moins une erreur et une chose contraire à la vérité. Car, quoiqu'il soit indirectement la cause de tous nos péchés, ea ce qu'il a induit le premier homme au pé« dié , par lequel la nature buosaine est d^cendae à un tel point de cerruplion , que nous soaunes tous enclins à pécher ; toute» foîa il ne l'est pas 4e tous, comme s'il les persuadsût tous. Ce que prouve Origène (1), en disant que si le diable n'était pas, les honmies auraient toujours l'appétit des choses coppereUes, et que cet appétit pourrait être désordonné, fl persuade doue seulem^t qnelqœs ^àces de péchés, et eda far trois voies principales. La première, en proposant aux sens eitériews quelque objet attrayant , mi que cet objet soit véritable , aoii qu'il soit feint et illusoire, produit de te condensation de l'air «t de la réflection de la lumière. Ck*, cet objet proposé aux eem extérieurs est transmis jusqu'à l'imaf^nation , par laqueHa s'exdte un mouvement dans l'appétit aensitif ; et si la jwson f consent, le pédié est eammia. fie cette manière, le 4iaUe

(l}n. Perisreh.«.a.

i93 Là théologie affective.

semble à celui qui , assiégeant une place forte , tâche de gagner quelques soldats, en leur proposant de l'or et de l'argent, afin que par leur secours il entre plus avant ; car ainsi le diable gagne quelques sens extérieurs par les appas des objets' attrayants, pour s'insinuer dans Ûbomme, et arriver jusqu'au fort de sa raison supérieure. La seconde .consiste à agir sur le corps par le moyen de pierres ou d'herbes qui ont des vertus occultes, car ensuite il fléchit l'imagination selon son bon plaisir. La troisième voie, c'est d'entrer dans le corps de l'homme, pour y agir sur les humeurs, les y condensant, ou les raréfiant, les échauffant ou les attiédissant. Si les anges ont bien la force de faire mouvoir les grandes machines des cieux, à plus for le raison peuvent-ils faire agir les humeurs du corps humain. Or, ces humeurs, mises en mouvement, remplissent l'imagination de diverses impressions, comme il paraît par les songes différents de ceux qui ont divers tempéraments ; et de ces impressions vient l'excitation de l'appétit sensuel , par lequel la raison supérieure est ébranlée. Ainsi le diable porte à certains péchés indirectement , en faisant jouer divers ressorts qui sont dans la nature humaine. Au reste, qu'il suggère tous les péchés que coomiet l'homme, c'est ce qu'on ne peut soutenir. Saint Aihanase raconte à ce sujet que le démon déguisé en homme se jeta un jour aux pieds du grand saint Antoine, se plaignant de ce que les hommes lui en voulaient tant , et le maudissaient. Qu'ils s'imputent leurs torts à eux-mêmes, disait-il, s'ils pèchent, car je ne puis rien, s'ils ne se soumettent volontairement à moi. Chacun, dit saint Jacques, est tenté par sa propre concupiscence (Chap. i). Aussi la constitution corporelle de chacun a une merveilleuse puissance sur ses mœurs, pour les former diversement. Leà sanguins, qui ont le sang plus épuré, s'abandonnent à une certaine audace et allégresse, et désirent plus ardemment les voluptés. Les colériques sont portés aux troubles et aux colères, et sont précipités dans leurs conseils. Les phlegmatiques sont peu laborieux et peu constants, soit dans la vertu, ou dans le vice, où ils ne font guère de grands progrès. Enfin, les mélancoliques sont tristes, et retiennent longuement le souvenir des injures, c'est pourquoi les hommes, par la diversité de leurs tempéraments, sont portés à diverses sortes de péchés. A quoi ne sert pas peu encore le genre de vie, et l'état ou la vocation que chacun a choisi ; car il y a

I DES ACTES nUMÀUfS. i05

m des conditk>n8 mille fois plus périlleuses que les autres, et dans V bqoelles D*y a rien de si facile que de commettre le péché, comme on le voit faire à ceux qui sont dans le commerce, ou dans le gouvernement des autres; ils ont beaucoup plus de facilité et de disposition au péché , que ceux qui ont quitté le monde pour vivre dans la solitude, ou dans la société des personnes saintes, dont les exemples et la conversation n'invitent qu'aux exercices de la vertu. Quoi de plus encore? les créatures de ce inonde sollicitent l'homme tacitement au péché, soit qu'il y mette par trop son attache, quand elles lui sont agréables, soit qu'il les prenne en trop grande aversion, quand elles lui causent du ^ tourment. Les créatures de Dieu , dit le Sage , sont faites pour la haine , et pour servir de pièges aux pieds mal assurés (Sag. 14), car, par imprudence, ils se servent d'elles pour d'autres fins, que celles pour lesquelles Dieu les a mises au monde. Enfin, saint Thomas dit (1) que le péché a des causes extérieures qui sont hors de nous, et des causes intérieures dont l'une est plus reculée, l'appétit et l'imagination, et l'autre plus proche et plus immédiate, la volonté, quand elle n'agit plus sous la direction de la raison et de la loi divme, et qu'elle prétend à quelque bien périssable ; car, par cette volonté qui est un bien, mais privé d*an autre bien, se commet le péché, et les hommes, dans celle circonstance, excitent souvent le démon, qui ne songe pas toujours à les faire pécher. Car, comme leur dit Job : Ils sont préjparés à éveiller Leviathan (Ghap. 3), c'est-à-dire le diable, s'il était endormi, parce qu'ils cherchent quelquefois d'eux-mêmes le péché, qui ne se présente pas toujours à eux.

Ah ! mon Dieu, s'il y a tant de causes de péchés, qui pourra jamais échapper ? si toutes choses nous induisent au mal, et ce qui est au dehors de nous et ce qui est au dedans de nous, où pourrons-nous être en sûreté ? Purifiez-moi , Seigneur , de mes péchés cachés y et délivrez-moi des péchés extérieurs (Ps. 18); c'est-à-dire , comme l'a entendu saint Augustin , des concupiscences cachées en moi, et des créatures extérieures qui me sollicitent à vous offenser? Car notre ennemi, pour nous tuer, ne s'endort jamais , et nous ne voulons pas nous éveiller pour nous en préserver; il nous tend des filets pour y prendre nos

(1)0, 75, art. 1,2,3.

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