GLOIRE
I. Considérez, pour mieux connaître quelle est la dernière fin de l'homme, qu'il n'est que commencé, quand il reçoit l'être de la nature par la création : comme une maison , dont on n'a encore jeté que les fondements, sans avoir élevé les murailles, ni posé le comble, n'est que commencée, et non parfaite ou achevée. Pour entendre cette vérité , 'représentez - vous que l'homme, pour éire accompli et consommé en sa perfection, avait besoin de trois sortes de délivrances. La première, par laquelle il fût délivré du rien ou du non- être, dans lequel il était avant sa création ; la seconde, par laquelle il fût délivré du mauvais être du péché qui l'infecte et le souille au moment même où il nait et est formé ; et la troisième, par laquelle il fût délivré des peines et des calamités de cette vie mortelle, dans lesquelles il s'est trouvé engagé à puse du péché. Or, par la création, qui donne à l'homme l'être de la nature, il n'est délivré que du rien et du non-être, et n'est pas encore délivré du
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mauvais être du péché, ni du mteérable être des peines et afflictions de cette vie; et partant, dans sa création il n'est pas encore accompli et achevé. Avec Têtre de la nature, qui consiste dans l'âme et le corps et leurs facultés naturelles, il n'est qu'un être ébauché , et ne reçoit <|ue les premiers traits de sa perfection. Car comment appeler parfait et accompli l'homme sujet au péché et aux peines de cette vie? Quelle perfection serait-ce même pour l'homme d'être dans le péché et la misère, privé par le péché de l'amitié et de la bienveillance de son Créateur et de son maître souverain, et par la misère, de joie et de béatitude. Pour concevoir plus expressément cette première délivrance , revenez sur ce qui a été déjà considéré, que Dieu a son contraire, qui est le néant, ou le non-être, et que l'homme pareillement a son contraire, qui est le néant ou le non -être de l'homme; mais il y a cette notable différence entre Dieu et l'homme; c'est que Dieu a devancé le rien son contraire, et a pris sur lui un tel avantage, qu'il l'a chassé totalement hors de soi-même; c'est pourquoi il n'y a en lui aucun non-rètre ou néant; il est tout être, il a toutes les perfections renfermées en lui, il comprend tout, rien ne lui manque, il est le prince de l'être : au contraire le rien, ou le non-être, a devancé l'homme d'un espace infini; car le non-être de l'homme a été avant que l'homme fût, c'est pourquoi le non-être avait l'avantage sur l'homme, et il lui était impossible de s'en dégager pour exister. Dieu seul donc ayant pris la domination sur le non-être, avait le pouvoir d'en retirer l'homme, et c'est ce que Dieu opère en créant et en formant l'homme ; par là il le délivre puissamment du rien et du non-être, lui donnant l'existence et l'être de la nature. Mais, comme à peine l'homme sort du néant, qu'il est attaqué par le péché, qui est l'être mauvais , et par la peine , qui est l'être misérable , après la création l'homme n'est pas aussitôt parfait et accompli. Il n'a fait encore que le premier pas en sa perfection, et il n'en a que le commencement, étant sorti du néant par l'existence. Il lui faut bien d'autres choses, et d'autres élévations, pour arriver à la perfection de son être.
C'est sur cette pensée que nous devons admirer la haute sagesse de Dieu, et ses grands desseins sur l'homme, créature raisonnable, composée d'âme et de corps, selon son être naturel. Car si cet être de nature, quoiqu'il soit très-excellent et très-avanta-
iO LA ntOLOODG AFFECTIVE.
geux, eu égard au i^eate d«ci créatures, n'est que scm premier pas, son premier degré, et comme son ébauche et son commence* ment, et que Dieu le veut exalter bien au delà, quels ne aont pas les grands desseins du Dieu sur lui I Si un architecte atait envie de bâtir un édifice à trois étages, et que déjà il l'eût tievé jusqu'aux nues, bien qu'il n'en eût fait que le premier étage, il y aurait raison de penser que l'élévation de cet édîiice devra être prodigieuse, puisque n'en étant encore qu'à son début et au premier étago, il serait déjà parvenu à une si grande hauteur. Ainsi devons-nous penser de l'homme : s'il est noble en son être naturel, qui n'est que son début, 6 Dieu admirable! que sera-ce de cet homme, si fa grâce sanctifiante rehausse la condition de son être naturel, et si la gloire encore est surajoutée à l'un et à l'autre. mon Dieu ! donnez'^moi votre lumière pour méditer ces choses, pour me connaître moi-même, m'élever jusqu'à vous, et adorer vos desseins sur ma bassesse. Faites que je n'apporte aucun obstacle aux très-^sublimes intentions que voirii avei conçues^ d'exal* ter admirablement la créature humaine.
IL Considérez que l'homme commençant par l'être naturel, a son progrès et son avancement par l'être de la grâce sanctifiante, que lui a acquise l'Homme-Dieu, Jésus-Christ. Car, encore que Dieu en formant le premier homme, Adam, lui ait donné avec l'ôlre simple de la nature le bon être de la grâce sanctifiante, toutefois, par sa désobéissance, il perdit incontinent, pour soi et pour sa postérité, cet être de la grâce sanctifiante^ et tous les hommes, dans leur conception, se trouvent souillés par le mauvais être du péché, qui les rend coupables de la mort, et indignes de Têtre naturel. Et pourtant Dieu$ prenant compassion de l'homme, décréta le mystère de rincarnation, afin que Jésus-Christ, comme un nouveau réparateur du monde, rétablît les hommes dans la grâce sanctifiante et les délivrât du mauvais être du péché. A ce dessein, comme Dieu, étant tout être et toute perfection, éloigna de soi-même le non-être, et en déliwa les créatures par la création ; ainsi de même THomme-Dieu, Jésus-Christ, contient en soi tout l'être et toute la perfection de la grâce ; car, dit le bienaimé disciple, nous l'avons vu plein de grâce et de vétité (Jean, 1). Et ayant la plénitude de l'étro de la grâce, il éloigna de soi le mal du péché, qui n'eut jamais d'accès en lui. Il l'éloigna môme des autres! Et ainsi délivrant les hommes par la rédemption du
DB Là MtATITUDB. il
mal du péché, et les rétablissant dans l'état de la grftce itDCti*^ fiante, il se montra le maître absolu du péché, qui itait possédé et dompté toutes les créatures humaines (excepté la sainte Vierge, de laquelle nous n'avons intention de parlei* au fait du péché). Si bien que l'œuvre de la rédemption imite Tœuvre de la création, et même la surpasse ; parce que la création ne donne i l'homme que l'être simple de la nature, et la rédemption lui donne le bon être de la grâce. La création ne lui donne que son commencement, et la rédemption lui donne son progrès et sa perfection. La création lui donne Tôtre naturel, au moy^ duquel il n'a ni mérite ni démérite, mais la rédemption lui fait avoir l'être de la grâce sanctifiante qu'il n'a point mérité, et qu'il a perdu par sa faute ; et dès lors, le don en est plus gratuit et plus gracieux. La création le retire du néant simplement, et la rédemption le retire du mal du péché, lequel est pire que le non-être ; car il vaudrait mieux pour l'homme être anéanti, que d'offenser son Créateur, suivant ce que la Vérité disait de Judas : n eût mieux valu que cet homme ne fût jxu né (Math. 36). Enfin, par la création, l'homme n'est encore bâti que jusqu'à son premier étage, et par la rédemption il est bâU Jusqu'au second étage, et est en état de recevoir le comble de sa perfection.
Je reconnaîtrai la merveilleuse obligatioii que j'ai à Dieu, beaucoup plus grande pour le bienfait de la rédemption , que pour celui de la création. Si donc je suis tellement obligé et si redevable parce que Dieu m'a créé, si je me dois tout à lui par reconnaissance, que ne lui dois-je pour m'avoir racheté, sinon de me consacrer mille et mille fois à mon Rédempteur qui m'a aimé, et qui s est livré lui^-même pour moi (Galat. 3); car il ne m'a pas racheté aussi facilement qu'il m'a créé. Il n'employa qu'une parole pour me créer , et il a travaillé trente-trois ans jusqu'à mourir ignominieusement sur la croix, pour me dégager de la servitude du^ péché, tant ce fut une affaire pénible et labo- . rieuse que d'élever l'homme par degrés à sa perfection, et de lui faire- faire le second pas vers sa fin et sa dernière perfection , qui est la béatitude.
III. Considérez que l'homme ayant reçu la grâce sanctifiante, il lui faut encore un degré pour se perfectionner, il lui faut l'être très-bon de la gloire ou de la béatitude, qui doit metlrc le comble à sa perfection et le dernier treit à son accomplissement.
iS LA THÉOLOGIE AFFECTIVE.
Cet être très-bon de la gloire est» en effet, la dernière fin, le souverain bien, la béatitude et la félicicité de l'homme, c'est son achèvement et son couronnement, après lequel rien ne lui manquera plus. Dieu qui est très-bon, et dont les bontés sont incompréhensibles, n'a pas estimé avoir fait assez pour son affection palemelle et toute viscérale envers l'homme, en lui donnant l'élre simple de la nature , et, par la rédemption , l'être simple de la grâce , il a conçu le dessein d'y surajouter le don plus excellent de la gloire, par la vision intuitive de son essence infinie, par l'amour ardent, par la joie perpétuelle, et par tout ce qui doit convenablement accompagner des choses si grandes et si relevées. Dieu voyait, qu'ayant tiré l'homme du premier néant, pour lui donner l'être de la nature, cet être naturel fut incontinent vicié et dépravé par le mai du péché; c'est pourquoi, dans la rédemption , il le retire du mauvais être du péché , en lui communiquant miséricordieusement le bon être de la grâce sanctifiante. Mais il remarque encore que le don de la grâce se trouve accompagné du mal de la peine et des calamités de ce monde; car l'état de grâce n'empêche point encore l'état de misère et de souffrance en ce monde. Dieu donc, pour nous en délivrer encore surajoute le don de sa gloire, qui retire l'homme de l'être misérable et calamiteux de ce monde. Et ce don excellent accomplit tous les desseins de Dieu envers l'homme, qui par là est affranchi de la dernière de ses misères, après quoi il n'y a plus rien de défectueux en lui ; c'est pourquoi ce don est le plus excellent, il est la fin et la couronne de tous les biens qui composent et assortissent l'homme entier et parfait. C'est l'être très-parfait de l'homme, avec lequel ne peut exister aucune imperfection; c'est l'être très-solide et très- constant de l'homme, car il ne peut être détruit. L'être de la nature périt par la mort, l'être de la grâce est ruiné par le péché; mais l'être de la gloire est immortel, et assuré pour jamais, là où la mort n'a point d'atteinte , et où le péché ne trouve point de place. Enfin c'est l'être le plus heureux, accompagné d'une joie et d'une paix immortelle, car il n'y a aucunes larmes , aucun gémissement, ni aucune plainte et douleur en ceux qui y sont élevés; ils sont délivrés de toute misère et unis inséparablement à la source de tout bien, et de tout contentement. être très-bon et très-désirable I quand sera-ce donc, qu'ayant
franchi les limites de cette mortalité, nous te possédat)n8? Eh! mon Dieu, mon Créatenr, que votre bonté est extrême à Tégard de l'hommme , que vous exaltez tant ! Qu'est-ce que l'homme pour vous souvenir de lui, et appliquer votre cœur sur lui, formant de si nobles desseins pour son agrandissement? mon Roi suprême, toute mon espérance et mon attente! éclairez mon entendement, afin que je puisse méditer la grandeur de ce bien, qui est ma dernière fin , et ma béatitude. Car je m'imagine , 6 mon Seigneur très-magnifique, que puisque ce bien est le dernier que vous projetez de nous faire, il doit être extrêmement grand et bien au-dessus de tous les autres. Oh! donnez- fhoi donc la force de le bien entendre et de le profondément méditer , afin que je ne sois point ingrat , et que je n*en sois pas privé , pour ne la pas bien connaître et bien affectionner en cette vie présente , qui est destinée à sa poursuite et à son acquisition.
TROISIÈME MÉDITATION