‹ La théologie affective: ou, Saint Thomas en méditationChapitre 3 sur 45 · QUE DIEU EST LA DERNIÈRE FIN · texte numérisé non relu

QUE DIEU EST LA DERNIÈRE FIN

I. Considérez que Dieu est la dernière fin, et qu'il a fait toutes choses pour lui-même. Le Seigneur, dit Salomon, a opéré toutes choses pour lui-même (Prov. 16). Je suis, dit-il lui-même, l* Alpha j r Oméga, le principe et la fin (Apoc. i). La raison en est que, lorsqu'il tirait toutes choses du néant, il était seul existant; et dès lors, qui eût-il pu regarder autre que lui, pour être la fin de ses ouvrages? Et puis, Texcellence et la sublimité de sa nature par-dessus tout lui donne la prérogative d*être, par un juste droit, la fin dernière, où toutes choses tendent et se terminent, et d'être rt)bjet de la félicité, ou la béatitude objective de tous les êtres qui sont capables de la posséder ; car il est juste que les choses moins parfaites dépendent des plus parfaites, et la béatitude objective doit convenir à l'être le plus éminent, et qui

14 LA THÉOLOG» AFFECTIVE.

peut communiquer plus de perfection à quiconque le possède. Or, Dieu est le plus parfait et le plus capable de perfecUonner et d'accomplir toutes les créatures qui jouiront de lui ; il lui appartient donc d'être la dernière fin, et Tobjel de la vraie et entière béatitude. Aussi ce serait un désordre et un dérèglement que Dieu se rapportât lui-même, ainsi que ses actions, à quel* que créature, comme à sa dernière fin. Une telle créature^ si elle avait du sentiment et de la raison, aurait honte que Dieu s'arrêtât finalement en elle. Elle lui représenterait sa bassesse, sa misère et son néant, en comparaison de l'infinité de ses grandeurs, qui mériteraient des millions de fois la préférence. De plus, Dieu qui est la règle de toute religion et de toute équité s'aime soi-même infiniment plus que toutes Is créatures ensemble, il se les doit donc assujettir et soumettre, et se donner cette gloire d'être leur fin dernière, leur béatitude objective, et le but de toutes leurs poursuites et de leurs affections. Enfin, puisqu'il est le principe et le créateur de l'homme, il en doit être la dernière fin et l'accomplissement. C'eût été contre la raison, que l'homme eût reçu de lui seulement les premiers traits et les premières parties de son être dans la créatioii, et qu'il eût reçu d'un autre sa plus haute perfection; car, comme la dépendance de la fin dernière n'est pas moins essentielle que celle que l'on a de son principe, l'homme n'eût pas eu une parfaite et absolue dépendance de Dieu, si, comme il est son principe, il n'était aussi sa fin, pour achever comme fin l'ouvrage qu'il n'avait fait qu'ébaucher comme principe. Quel désordre c'eût été, qu'une créature, se voyant la fin de Thomme,, se fût prévalue contre Dieu, et lui eût dit : Vous n'avez donné à l'homme que le commencement, et moi je lui donne sa perfection et sa consommation? Son obligation ne paraît pas moindre envers moi qui suis sa fin, qu'envers vous, qui n'êtes que son principe. C'eût été un dérèglement que Dieu eût planté ou fondé l'homme en ce monde,, et qu'un autre que lui se fût attribué la gloire de l'avoir accompli et rendu heureux : sa gloire donc demandait que l'homme dépendît doublement de lui, et comme de son premier principe, et comme de sa fin dernière.

C'est donc vous, Seigneur, être des êtres, immense et infini, en qui subsiste tout bien et toute joie, c'est vous qui êtes ma fin dernière^ pour laquelle je suis cirée I Ob l je me r^'ouis dV

Tûir été w% au monde pour une aï haute fin ! Oh ! je ne voudrais pas, pour tous les biens du monde, qu'autre chose que vous fût ma dernière fin; car vous êtes Fabîme de tous biens, qui pouvez rassasier toutes nos avidités. En vous tout est sagesse, tout est amour, tout est joie et contentement. Seigneur! c'est être heureux que de jouir de sa fin, et c'est être misérabU que d'en être privé. Je serai donc heureux, si j'arrive à vous, renumté à ma source et réuni à mon principe, et je serai malheureux, si je m'en éloigne. mon Dieul ma désirable fin et moa très-grand bieni je m'efforcerai donc, par les mouvementa- de mes désirs ei de mes affections, de me rejoindre à vous I Car qu'est-ce que je désire au Ciel et sur la terre, sinon vous? Ohl donc, toutes choses qui n'êtes pas mon Dieu, vous m'êtes pauvreté et indigence, je ne veux point de paix et de repos en ce monde, je ne veux point vous aimer hors de celui qui est mon centre, et ma fin et mon tout.

II. Considérez que» quand on dit que Dieu a fait toutes choses pour lui-même, il faut entendre qu'il l'a iait pour sa gloire, en 8orl9i que sa gloire est la dernière fin de toutes ^«hoses. La vérité de cette considération parait dans le texte sacré, qui porte» selon la version ordinaire : DUu a opéré UmUi choses pour luùwtême (Prov, 16), et sekm l'hébreu : Dieu a opéré touUi choie$ pour sa lowmge^ comme si c'était la même chose en Dieu, d'avoir opéré toutes choses pour lui-même, et pour sa louange, pour son honneur et pour sa gloire. £q effet, celui qui fait quelque chose pour lui-même est censé le faire pour son bien; et comme il y a trois sortes de bien, l'utile, le délectable et l'honnête, dans lequel est comprise la gloire, il est censé le &ire pour son utilité, pour son contentement, ou bien pour sa gloire. Or, Dieu étant en soi-même comblé de biens et de joies jusqu'à l'infini, sans qu'il lui soit possible de s'y accroître, il n'a rien produit de soi-même, pour en recevoir de l'utilité, ou du contente* ment, ce dont il était rempli de toute éternité. Cette chose n'appartient qu'à celui qui n'est pas plein en soi-même, et qui n'a pas tout ce qu'il désire; il se propose pour sa fin les délices, ou les richesses, afin d'en pouvoir rassasier son indigence, et se remplir au dedans. Il lui serait messéaut, ayant le dedans pauvre et nécessiteux, de se vouloir acquérir des biens au dehors, conune sent la gloire et les honneurs. Mais il en est ai;^

trement de Dieu; car étant plein de biens au dedans de soi, il ]ui appartient d'en chercher au dehors, et ainsi d'opérer et de rapporter tout à la gloire de son être infini, pour le parer et le revêtir extérieurement avec pompe et éclat. Aussi la gloire est le propre bien auquel tendent les êtres spirituels, qui sont hors de la misère ; elle est la plus grande récompense de leurs nobles et généreuses actions. Dieu donc, qui est le prince des hêtres spirituels, doit avoir de la gloire pour prix de ses œuvres ; c'est pourquoi il a finalement produit toutes choses pour le bien de sa gloire. Que s'il a visé à l'utilité et au contentement, c'a été seulement à l'égard de la créature, qu'il a voulu, par excès de bonté, enrichir de ses présents, et rendre contente et heureuse autant qu'elle en serait capable : toutefois, c'a été de telle sorte, qu'il rapporte l'utilité et le contentement de la créature à sa gloire, laquelle il a estimé ne pouvoir être plus grande, qu*en lui faisant des largesses, et en se rendant magnifique à son égard, comme ferait un prmce qui mettrait toute sa gloire à combler ses sujets de bienfeits, et à les rendre heureux sous sa domination, sans ri^n exiger d'eux que de la reconnaissance. Ainsi Dieu a attaché sa gloire à notre bonheur et à notre perfection, afin qu'en lui procurant la gloire la plus grande , nous nous procurassions aussi à nous-mêmes notre plus grand bonheur, qu'il a lui-même en vue pour sa gloire. C'est pourquoi, si un prince qui couvre d'habits magnifiques ses pages et ses serviteurs, pour sa gloire et pour l'honneur de sa maison , sans égard à leur commodité , les favorise cependant par ce procédé , Dieu ne favorise pas moms ses créatures, en faisant toutes choses pour sa gloire, puisqu'on se proposant sa gloire , il se propose aussi le plus parfait état des créatures ; quoique finalement cet état soit rapporté à sa gloire, comme étant la plus estimable, et méritant la préférence et les honneurs de la dernière fin, à cause de sa dignité.

C'est donc pour la gloire de Dieu, 6 mon flme ! que toutes choses ont été produites, et que tu as été tirée du néant. trèsnoble et très-excellente fin ! Seigneur, que votre gloire me sera chère et précieuse, puisque c'est à son occasion que toutes choses subsistent, et que je suis mis en ce monde ! oh ! que je me garderai bien, mon Dieu! de rien faire de contraire à cette gloire, qui vous a porté à me créer homme raisonnable ! Oh !

qadle ingratitude criminelle de s'atlacher à la gloira au détriment de celle de Dieu, laquelle seule doit être envisa^ et mise au-dessus de toutes choses I Donc, mon ftme I consacrons-nous entièrement et sans réserve à cette gloire divine. Tout est à elle, tout lui appartient, et elle appartient toute à Dieu : ne lui dérobons rien , rapportons-lui nos pensées et nos affections , nos paroles et nos œuvres ; offrons-nous à elle comme victime, et consumons-nous pour elle comme un holocauste. Grand saint Paul , soyez notre intercesseur pour exécuter cette résolution , de laquelle vous nous avez donné le précepte et l'instruction , disant : Soît que vous tnangiezy $(At que vous huvieZj soit que wnu fasiiez quelque autre chose, faiies tout pour la gloire de Dieis (I. Cor. 10).

m. Considérez plus particulièrement quelle est cette gloire de Dieu,, qui est la fin de toutes choses. Elle est de deux sortes, savoir : la gloire intérieure et l'extérieure. Dieu a premièrement une gloire intérieure , qui n'est autre chose que sa perfection infiniment accomplie , car la gloire de tous les êtres est leur perfection et leur accomplissement, d'où il s'ensuit que comme Dieu est infiniment accompli et infiniment par&it en lui-même, il possède en lui-même une gloire infinie. D a en second lieu une gloire appelée extérieure, laquelle n'est autre chose que la manifestation de son être infini , qui cause l'admiration , la révérence , U louange et l'amour ; car c'est la gloire de Dieu d'être manifesté et connu, d'être admiré, révéré, loué et aimé. De ces deux sortes de gloire , la première lui convient de toute éternité, et avant la création ; la seconde, depuis la création et le commencement du temps. La première lui est nécessaire, et ne peut être séparée de lui. La seconde lui est accidentelle, et il a subsisté sans elle un temps infini, comme il pourrait encore subsister éternellement à l'avenir. La première ne lui est donnée par personne. La seconde lui est donnée par les créatures, et principalement par celles qui sont intelligentes et raisonnables, comme les anges et les hommes, qui sont capables de le connaître, de le servir et de l'aimer. Enfin la première est en lui-même, et n'est autre chose que lui-même; la seconde est hors de lui, dans les créatures qui le glorifient. Or, Dieu opérant toutes choses pour sa gloire intérieure, ce n'est pas pour l'acquérir et l'accroître; car elle lui est acquise éter- 11. 2

i8 LA ïHÉOLOGiË AFFECTIVE.

nellement à tel point, qu'elle ne peut augmenter; mais c'est pour la manifester et pour la faire reconnaître.^ Au lieu que quand il opère pour sa gloire extérieure, c'est pour Facquérir de nouveau, et Faccroltre comme un bien qui est hors de lui, dans lequel il peut s'étendre et s'agrandir, sans préjudice de son infinie perfection. C'est pourquoi Dieu jouit de ses pré* tentions, quand toutes les créatures angéliques et humaines contemplent les merveilles de son essence, quand elles sont transportées d'admiration à leur vue, goûtent ses douceurs inénarrables, l'aiment éô toute la force de leurs affections, s'épanchent en louanges, et lui rapportent tout. D'où il s'ensuit que Dieu tire plus d^ gloire des bons que des méchants, des anges prédestinés, que des diables réprouvés, et d'une ' âme sainte dans le Paradis que d'une âme damnée. £n quoi se sont mépris quelques spirituels, qui ont enseigné que Dieu était au* tant glorifié par la damnation, que par le salut diune âme« Car celle qui est bienheureuse, connaît bien mieux ses divines perfections, elle les révère aussi, les aime et les louer en toute éter^* nité; ce que ne peut faire une âme damnée, en qui ne paraît que la justice vengeresse de Dieu. Et puis, comme un beau chef-d'œuvre assorti de tout point acquiert plus de gloire à son entrepreneur qu'un ouvrage gâté et corrompu, où il n'y a rien de beau; de même un esprit bienheureux qui est plus éclatant que le soleil, et qui est l'image des beautés de Dieu, annonce plus clairement la puissance, la sagesse et la grandeur de son Dieu, qu'un esprit damné, qui n'est remarquable que par sa corruption et sa difformité. De plus, si la gloire de Dieu n'était plus grande dans le salut des âmes, ce serait chose indifférente aux plus zélés en l'amour divin, de voir les âmes périr ou se sauver ; car ne désirant rien que la gloire de Dieu, et Dieu étant également glorifié, soit que les âmes périssent, soit qu'elles se sauvent, ils n'auraient pas de nootifs de désirer plutôt l'une que l'autre. Cependant il en est tout autrement, ils ont des affections ardentes pour sauver une âme, et se désolent de sa perdition; ce qui est un signe infaillible que Dieu tire beaucoup plus de gloire d'une bonne âme, que de celle qui est en péché et en mauvais état.

Je compreudrai donc que la fin pour laquelle je vis, est de glorifier Dieu, en le connaissant^ en le manifestant, en le rêvé-

nuit et en raimant. Donc, quand je contemple mon Dieu, que je le loue et que je le respecte, et que j'y porte le cœur do mes semblables, autant qu'il m'est possible, je fais ce pourq^ioi je suis créé; et lorsque par sa miséricorde je serai dans le Ciel DÛ je le connaîtrai et Taimerai plus parfaitement, je ferai «popre plus pl^nament ce pour quoi je suis au monde. Que m me suis-je donc toujours occupé à glorifier mon Dieu en cette rie; que n'ai-je davantage travaillé pour arriver à cet état, où je lui donnerai une pleine louange et glorification? Oh! que déplorables sont les hommes mortels qui, s'éloignant de cette fin , font outrage à leur Créateur par leur vie dépravée, et ne bà acqttJuàreot aucune gloire ! l'aveuglement étrange I ô la corniptimi abominable! Quoi! des âmes chrétiennes ne rendent pas plus de gloire à leur Dieu que des démons de l'enfer! mou DÎ6ii! que jamais ce malheur ne m'arrive ! Que je vous conmiMSB dooc^ 6 mon Seigneur, mon Dieu, que je vous admire^ mm ie y0m jnévèra et chérisse sans mesure, et que je ravisse des Afses à votre affection, leur annonçant vos belles perieetioas! à mon Dieu, c'est ce qui appartient à la noblesse de faim être; car vous êtes digne d'être connu et aimé! mou très-grand bien, et ma fia très-parfaite, que cette chose qui vous est due si justement, ne vous soit point refusée par moi! jDtetf/ exaltez^vous au-dessus des deux, et que votre gloire soit mr toute la surface de la terre (Ps. 107)1 Enfin, mon Dieu, qte tputes mes intentions tendent et se terminent finalement à votre gloire, non celle que nous recevons de vous, mais celle que vous recevez de nous ; non celle que vous nous donnez, mais celie que n^s vous donnons, et que nous vous donnerons en toute étermiip Seigneur ! les morts ne vous loueront pas, ni tous ceuas qui deêce^dent aux enfersy mais nous qui vivons, nous bénis- Ê^M le Sdgmur dè$ cette heure ^ maintenant et à toujours (Ps. 113).

QUATRIÈME MÉDITATION

Page 1