II
TROISIÈME MÉDITAtlON.
DE LA LOI NÀTURELLfc CONlSlUiRÉË Kti BLUs-liÊltiS.
I. Considéret que la loi naturelle ièst une loi (Mr laquelle Héa nous obl^ i fuir les choses qui sdnt mauvaise en eUes-mâades^r et à faire les choses que la raison naturelte noUs montre elaiii^ment être bonnes et con?miables eUes*-m6mes à notre tmintéj de telle manière que le contraire en est mauVai». Dans dette défitri^ tion, lé mot de loi tient h première phcé, pour nous 6ire entendre que la toi naturelle est véritablement une foi, eï dès lors y un décret justement établi par celui qui gouverne pour te bien commun^ avec obligation de l'observa. Car ranteur de h loi naturelle n'est pas l'homme, l'boknnie n'étant pas Mpérièttr ou sujet à soi-même^ ponr s'imposer ou recèvb&r dé séi des ha. L'auteur de cette loi est Dieu méme^ ifA dahs sa providence, et par le souverain domaine qu'il exerce sûr la nature faumairte) lui commande ce qui est pour son Men, et lui défl^ et ijA tourne à sa perte et à sa ruine, tiar, comme sa volonté ne peut être déraisonnable, il ne peut approuver que l'homtte se perde par ses mauvaises actions , ni impro^er qu'il se poité i la vertu ^ à l'honnêteté et à tout ce qui conviekit A la c&MSs/A de sa nature raisonnable. De là vient qu'il lui a do^nné ttte intelligence capable de connaître tant ce qd est bon taortfiéllMéM, que ce qui est mauvais. Cette ftcttlté Naturelle que l'hOMMe i de faire ce discernement, est un don qu'il tient de ^t/à GMWIMr, qui lui a donné un être doué de cette excellente pèrMJMtoii. D'où il suit que Dieu l'oblige à fuir tes choses t^ soht toiàurvaises en elles-mêmes, et à faire celles que sa raison lui montrt évidemment être bonnes et convenables par elles -mférnes. Tellement que, quand elles ne seraient point commandées par aucun supérieur, elles ne laisseraient pourtant pas, à cause de ce qu'elles sont en elles-mêmes , d'être bonnes et convenables pour lui. Comme, par exemple, adorer Dieu, est une chose si
ppspre et ri mivlMiabte à l'homme, que, quand elle ne lui serait commandée par personne , elle lui serait toujours propre et convenable, tant à tause de sa dépendance et de sa basstsse, qu'à cause de la graideur et de l'infinité de Dieu. C'est pourquoi la définition porte ces termes : par laquelle Dieu nous oblige à dire les choses que le jugement ou la raison naturelle nous montre évidemment être bonnes et convenables d'elles-mêmes à notre na*^ tdire. Au reste , plusieurs choses sont bonnes et convenables à riMttnme, dont Tomission pourtant n'est pas mauvaise, comme sont les œuvres de conseil et de perfection, dont l'omission n'est point réputée &ute ni tache. Et à ces choses, la loi naturelle ne nous oblige pas , mais seulement à celles qui sont téSement propres et convenables à Thomme, que l'omission ou leur contraire en est notoirement mauvais et injuste , comme d'Iienorer son père, car le déshonorer est une chose mauvaise. Et ce scmt ces chosês-là, auxquelles nous oblige la loi naturelle; aussi, sa définition porte, de telle manière, que le contraire en est mairraii;.
h me réjouirai de cette loi, et de ce que Dieu m'a donnS resprit et le jugement naturel potnr discerner le bien d'avec le mA, Pliirimrs ihenî : Qui nom montrera le bonheur f mais la feimtfre êe tùite ffhage est marquée sur nousy vous en avez rem* pli mon tœur de joie (Ps. 4). Car, ô mon Dieu ! vous nous avez âiseîgtté fa voie de la justice, et par ce moyen nous avons un maître M dedans de nous-mêmes, qui est la lumière de la râsôn tmturefte tfnprimée en notre âme, pour nous instruire et pofur nous apprendre le vrai bien ; nous avons une conscience qui est te^ même lumière, quand elle aperi^oît le mal, pour nous le teprotfcet et nous en reprendre. Par cette lumière, Ô mon Dieu ) vous nous avez distingués des bêtes déraisonnables , et voos neus avez enseigné les premières pratiques de la vertu; c'esfllà cette lumière de votre visage, qui nous rend semblables à votiS, sadïanl te bien et le mal, ce qui fait notre espérance et notlt contentement. Car, qu'y a-t-il de plus doux au monde pour nous, et de plus capable de nous consoler, que de nous considérer Comme l'image de l'être, qui est infiniment beau et infiniment parfait? Dieu très-haut, que voire conduite à regard de rhomme est admirable ! car , comme celle lumière lui montre le bien qu'il doit pratiquer, aussi elle le reprend quand il
manque, et lui fait voir qu'il est coupable et digne de chltiment; alors il s'accuse, il dépose contre lui, et se condamnei et vous retirez votre sentence et vous remettez la punition de l'homme à l'homme même, ainsi que vous en avez usé à l'égard du roi David y qui prononça son arrêt, en disant : Vm j le Seigneur j V homme qui a commis cela, eit le fU$ de la mort l (il. Rois, 13). Seigneur, que de mystères dans votre loi na- I turelle, et que de secrets dans votre lumière empreints dans nos âmes! faites que je les médite fructueusement, et que je les connaisse plus clairement, et que je redoute d'être accusé par mes ennemis, puisque je me sens accusé par moi-même, et par mes propres pensées et par mes lumières.
II. Considérez les propriétés de la loi naturelle. La prière est qu'elle est diverse en ses prescriptions, selon la variété des objets qu'elle regarde, quelques-uns de ses préceptes réglant les devoirs de l'homme à l'égard de Dieu, d'autres à l'égard da prochain, et d'autres envers lui-même : ou bien selon les différentes vertus qu'elle met en exercice, la vertu de justice demandant d'autres actions que la vérité ou l'amitié : ou bien selon la variété des inclinations naturelles à diverses sortes de , biens, suivant divers degrés de la nature humaine. Car, en tant que l'homme a l'être, cette loi l'oblige à se conserver contre ce qui le pourrait détruire ; en tant qu'il a la vie dans un corps mortel et corruptible, elle l'oblige à prendre une suffisante nourriture, comme aussi à se mouvoir , à dormir, à se reposer, et à s'exercer autant qu'il est besom pour soutenir cette vie; en tant qu'il est raisonnable, elle l'oblige à aimer et à révérer Dieu comme auteur de la nature, et créateur de ce monde; comme aussi à ne point faire d'injustice au prochain, et à mille autres choses. La seconde propriété de cette loi, est d'être conunune à tous les hommes, en tout lieu, en tout temps, et dana tous les états; car, comme leur esprit est de même espèce, quelle que soit leur position, ils sont toujours obligés de suivre ses lumières et ses enseignements; c'est pourquoi elle est répandue en tous les hommes, et elle sera toujours la même. Il est bien vrai qu'elle n'est pas également connue; et qu'en diverses occasions, elle dorme différents préceptes : mais tout cela, sans empêcher quelle ne soit la même; ainsi que la médecme est une même science, quoique les uns l'enlendenl mieux que les
autres, et que le régime qu'elle prescrit dans la maladie, diffère de celui qu'elle domie dans la santé. La troisième propriété de cette loi est d'être immuable, et de ne pouvoir être abolie et cassée ; car il faudrait que cela arrivât, ou bien parce que d'utile et raisonnable qu'elle était, elle deviendrait inutile et déraisonnable, ou bien parce qu'ayant été connue, elle deviendrait entièrement inconnue et oubliée, ou bien cela arriverait par la révocation d'une puissance supérieure. Or , la loi natorelle ne peut perdre sa force par aucune de ces trois voies ; car ces articles sont si propres, si intimes, si conformes à la nature de l'homme, que tant qu'il demeurera homme, ils lui seront utiles, et convenables, et subsisteront, conmie la propriété dure autant que la chose à qui elle appartient; c'est pourquoi il n'arrivera jamais que l'homme ne soit plus obligé d'aimer et de révérer Dieu, de faire le bien et de fiiir le mal. En outre, il n'y a pas d'homme, s'il n'a perdu l'esprit, qui puisse ignorer entièrement cette loi, et qui n'en sache du moins cet article, de faire le bien, et fuir le mal ; c'est pourquoi à peine se trouve-t-il un seul sauvage, s'il n'a l'esprit atteint de folie, qui ne connaisse et ne fasse quelque bien : car, dit saint Paul : Le9 gentils qui nont pas la loi (mosaïque ou évangélique), frnit naturellement ce qui est de la loi (Rom. 2), observant quelques points de la loi naturelle. De là saint Augustin disait à Dieu (1) : Votre loi est écrite en nos cœurs, et aucune iniquité ne l'efface. De là viennent les remords de conscience, même dans les plus barbares , après leurs plus grands péchés contre cette loi , pour lesquels tôt ou lard ils ressentent des appréhensions de la vengeance de Dieu qu'ils ont offensé ; surtout la grâce surnaturelle , dont personne n'est privé entièrement et pour toujours, réveillant leur conscience éteinte ou assoupie, du moins par quelque légère connaissance, qui fait que leur inconsidération première est moins excusable. Que si en quelques rencontres, l'homme n'est pas tenu à quelqu'une de ses prescriptions, c'est que dans ces cas elle n'a jamais obligé, et n'a jamais véritablement existé. Par exemple, ce ne fut jamais une prescription de la loi naturelle, de restituer les armes à celui à qui elles sont, quand il est en furie, ni de ne pas tuer en se
(1) Lib. 3, Confess, 4.
défendant. D n*e8t pas aussi au pouvoir des bonunes de la canVi de quelque autorité qu'ils soient en ce monde, soit qults aoieBl papes ou rois ; car l'auteur propre de cette loi , est Dieu mène, sur les volontés duquel ils ne peuvent rien ; et puis cette toi est la règle de toutes les lois humaines, à laquelle elles doivent être conformes, autrement elles ne sont pas lois, mais iiyustiee et tyrannie ; c'est pourquoi ils ne peuvent rien £ûre vaUdom^k à son préjudice.
Si donc, la loi naturelle oblige si diversement, si unif ^elto^ ment, et si inviolablement ; je dois en conclure la nécessité pr«&« santé que j'ai de fuir tout le mal, et de faire tout le bien qu'elle m'enseigne. C'est une hardiesse trop grande de me vouloir dispenser de moi-môme, quand toutes les puissances de la terre, spirituelles et terrestres , ne m'en peuvent exempter. Ja m'i* tonnerai donc de l'aveuglement de tant d'hommes égarés » qui prévariquent contre cette loi, vivant dans l'injustice, dans le m^ songe, dans l'irrévérence de Dieu, dans l'impénitençe, sans loi ni raison , comme s'ils n'en avaient pas ; les uns par mauvais exemple, les autres par mauvaise éducation , ceuxHÛ par l'excès de leurs concupiscences et de leurs passions, qui sont les cbat^ nés avec lesquelles l'ennemi les tient captifs , et les traîne o4 il lui plaît. Seigneur ! délivrez leçi hommes de cas offenses «i inexcusables, par lesquelles ils encourent la damnation ; réveiUaii' nous de notre profond assoupissement , çonfirmeE-noua en voi paroles, et dilatez notre cœur pour marcher avec allégresM ^ nous conduit la loi de la raison.
III. Considérez que la loi naturelle oblige ^ faire bien ce qu'elle commande ; c'est-à-dire , sciemment , volontairement et i^veq les circonstances nécessaires à la bonté de l'action, sans ; ea mêler de mauvaises. Premièrement, la loi naturelle oblige i faire ce qu'elle commande avec connaissance ; car, faire autres ment ses actions , c'est agir par hasard , et réussir par une rencontre fortuite, en quoi l'homme ne mérite aucune louange (1). En second lieu, elle oblige à le faire volontairement. Opérer, dit saint Thomas, l'oBuvre de la vertu sans tristesse, est du précepte de la loi divine ; car, quiconque fait l'œuvre avec tristesse, la fait comm^ malgré lui. Et de même , ajoute le saint
(l)Suarez de Leg. 1, 2,c^l0.
Oiseleur > que Tenvie est un fléché , parce que le bien du liTOcb^in n'e^t pas un sujet digne de douleur. Ainsi , pouvQnsrnous dire qu'accomplir s^vec regret ce que commande la loi naturelle^ est un péché , parce que ce qu'elle commande é(9at conforme à la raison devrait plutôt contenter, que causer di^ regret ou de la douleur, c'est pourquoi c'est un désordre de le taire à contre cœur. C'est la condition des mondains d*être tristes, disait un grand saint, parce qu'ils servent le diable ; mais les serviteurs de Dieu doivent être joyeux. Enfin, saint Augustin (lit (1), qu^accomplir la loi de Dieu seulement des mains et à l'extérieur, et non de cœur, c'est ne pas l'accomplir. En troisième liep, cette loi oblige à toutes les circonstances nécessaires pour la bonté de l'action, et à n'y point en mêler de vicieuses ; c'est pourquoi, c'est pécher contre cette loi que de faire ses œuvres par une mauvaise intention. Les théologiens s'arrêtent presque ici; mais les maîtres de la vie spirituelle, pesant l'importance qu'il y a de bien faire ses actions, donnent plusieurs règles qu'il est bon d'y observer, et principalement quand les actions sont grandes et de conséquence. Entre ces avis, les uns sont à pratiquer devant l'actiop, les autres durant l'^iction, et d'autres £|près. Devant l'action, il faut se mettre en la présence de Dieu et de son bon ange gardien. Il faut un peu s'arrêter pour la diriger par une bonne intention, ainsi que fait un tireur d'arc, qui fait une pose pour bien viser le but où il veut frapper; il faut aussi par une courte oraison, demander l'assistance de Dieu, pour l'accomplir parfaitement. Purant l'action, il faut y employer la ferveur et l'attention, de peur de la faire avec mépris et négligence. Il faut que cette attention soit tellement modérée, que notre esprit n'y soit pas entièrepdent absorbé, en sorte que nous oubliions Dieu qui nous voit. Il faut aussi se garder d'en désirer la fin avec impatience pour faire autre chose ; car c'est le vrai moyen de ne rien faire de bien, et ressembler à ces chasseurs qui poursuivent deux lièvres à la fois et n'en prennent pas un. Après l'action, il se faut garder d'une vaine complaisance et satisfaction, comme aussi de tristesse, l^i l'effet ne correspond point à notre attente; et enfin, rendre gloire, louange et actions de grâces à Dieu.
(1) Lib. 5. Q. Super Deul. Qu. 64.
248 LA TnÉOLOGlE AFFECTIVE.
Ayant examiné ces choses y ^rmis reconnaîtrez l'obligation que vous avçz de bien faire vos œuvres : Tu pounuivroi justement ce qui est juste (Deut. 16). Vous reconnaîtrez que vous fiiites la plupart de vos œuvres par manière d'acquit, tellement quellement, avec plusieurs défauts qui s'y rencontrent. Si vous en &isiez moins, mais mieux, vous arriveriez plus vite à la perfection; car la vraie cause, pour laquelle vous n'avancez pas dans la vertu, c'est que vous gâtez vos bonnes œuvres en les faisant mal. Ressouvenez-vous de ce que dit le séraphique Docteur (1), que l'un des plus hauts degrés d'humilité, est de se confondre soi-même pour tous les biens qu'on a mal faits. Humiliez-vous donc pour ce sujet, et faites un ferme propos de redresser vos voies, et de rechercha et employer plusieurs des moyens indiqués, pour vous corriger des fautes commises de la sorte.
QUATRIÈME MÉDITATION