‹ La théologie affective: ou, Saint Thomas en méditationChapitre 4 sur 45 · QUELLE MANIÈRE TOUTES LES CREATURES SERVENT A LA GLOIRE DE DIEU · texte numérisé non relu

QUELLE MANIÈRE TOUTES LES CREATURES SERVENT A LA GLOIRE DE DIEU

I. Considérez que les créatures déraisonnables et inanimées servent à la gloire de Dieu en trois façons. Premièrement, ext ce qu'elles ne manquent point aux fonctions auxquelles Dieu les a destinées : Le feUj la grêky la neige , la glace et les vents tem» pétuetix qui accomplissent ses ordres (Ps. 148). Selon ce qu'il a ordonné , les cieux roulent , les étoiles brillent, le soleil éclaire et échauffe, les éléments se transforment, les minéraux sont engendrés dans les entrailles de la terre, les plantes portent leurs fleurs, les arbres leurs fruits, et les animaux suivent leurs divers instincts; et par là toutes ces créatures .font la volonté de Dieu, et contribuent à sa gloire, comme les serviteurs d'uhe grande maison, à la gloire de leur maître, quand ils exécutent tous ses ordres, et font régulièrement leur devoir. Quelqu'un dira, dit saint Jérôme (1) : Comment le soleil, la lune et les étoiles louent -ils Dieu? en ce qu'ils ne manquent jamais à leur poste , et ne s'écartent jamais de leur devoir ; leur service est la louange de Dieu. Secondement, ces mêmes créatures servent à la gloire de Dieu , par la diversité de leurs perfections , par lesquelles elles représentent aux hommes ses perfections divines; car la vaste étendue des éléments et des cieux sont comme les vestiges de son immensité. Leur beauté nous élève à sa beauté; Tordre qui les unit ensemble, annonce sa sagesse; leur stabilité, sa durée; leur force, sa puissance; les avantages qu'elles nous apportent, sa bonté; leur multitude, sa magnificence. Si bien que tout ce monde est comme un grand livre ouvert et exposé aux yeux des hommes, où ils lisent en gros caractères les mer-

(1) In Ps. 146.

veilles de leur Créateur, et, comme ù\i saint Paul : Les choses vm^hlts de Dieu sont manifestées par celles qui ont été faites (Rom. 1). Ce qui donne sujet à saint Jean Chrysostôme d^écrire, qu'il n'y a aucune partie en la créature, soit supérieure, soit inférieure, qui ne crie d'une voix plus éclatante que la trompette, pour annoncer la magnificence du nom de Dieu. En troisième lieu , elles servent encore à la gloire de Dieu , en tant qu'elles fournissent à l'homme ce qui est nécessaire à l'entretien de sa vie, laquelle lui est donnée et conservée pour la gloire de son Dieu ; et de' plus elles lui donnent sujet de le glorifier, s'il considère conmient il se sert de leur ministère pour l'exécution de ses jugements, soit que, par sa miséricorde, il nous veuille faire du bien , soit que , pour nos démérites , il lui plaise de nous diâtier. c En cette contemplation , dit Hugues de Saint-Victor , nous entendons la créature qui nous dit trois mots : le premier mot , reçois ; le second , rends ; le troisième , fuis : reçois le bien⁢ rends des actions de grâce; fuis^ le châtiment. Le {M-eroier mot est de la créature qui nous sert. Le ciel dit : Je te donne la lumière durant le jour, afin que tu veilles; les ténèbres durant la nuit, afin que tu reposes. Je te donne les diverses saisons de l'année pour ton contentement. L'air dit : Je te &is respirer. La terre dit : Je te porte , je te nourris. Le deuxième mot est de la créature qui nous exhorte. Le monde dit : R^arde, 6 homme! comment celui-là t'a aimé, qui m'a bit pour toi; si tu reçois ses bienfaits, rends-lui amour pour amour. Le troisième mot est de la créature qui nous menace. Le feu dit : Si tu es ingrat, je. te brûlerai. L'eau dit : Je t'en- ^utirai. La terre dit : Je m'entrouvrirai sous tes pieds. L'enfer dit : Je te dévorerai (1). »

Je me réjouirai de ce que les créatures contribuent en tant de manières à la gloire de mon Dieu. J'entonnerai par amour de complaisance le psaume de David: Ltmez le Dieu des cïeuxy soleil et lune; louez-le , astres et lumière, huew-le (Ps. 148). J'entonnerai le cantique des trois enfants de la fournaise de Babylone : Toutes les œuvres du Seigneur, bénissez le Seigneur, Umezr-le et iwrexaltez-le dans les siècles (Daniel, 3). J'en tirerai un sujet de confusion pour moi. Si toutes les créatures déraison-

(i>De Arcà, mor. 1. n, c, i.

iiables et insensibles conspirent h la gloire de Dieu , sans qifé -

j'en sois ému , sera-t-ii dit , 6 Seigneur I que moi qui suis ^ raisonnable, et favorisé singulièrement de votre miséricorde, je

ne contribue en rien au triomphe de votre gloire, pour laquelle tout Tunivers s'emploie et se consume? Il n'en sera pas ainsi ^

c'est lui qui est mon Dieu, je le glorifierm , U Dieu de ituHi Pète, ■ et je l'exalterai (Exod. 15).

II. Considérez que Thomme peut aussi servir à la gloise de ' Dieu de trois manières générales. Premièrement, par les perfections qui lui sont naturelles ; car étant créé à l'image de ' Dieu, il représente plus expressément ses divines perfections, t soit en son âme soit en son corps. Et puis il a un esprit capa- t ble de s'élever par les créatures jusqu'à la divinité. Aussi, seul i en ce monde terrestre, il est capable de reconnaître et de re- i mercier Dieu de tous les biens dont il l'a Comblé. C'est comme t si un roi visitait une cité où il n'y aurait que deux ou trois * personnes capable de parler, toutes les autres étant sans langue î et sans paroles, ces deux ou trois personnes éloquentes seraient \ obligées de prendre la parole pour les autres, de complimenter >g le roi, et de le remercier de sa bienveillance. Ainsi les hommes j sont obligés de louer et de remercier Dieu pour toutes les créa- !| tures, qui n'en sont point capables. C'est pourquoi le grand*- ^ prêtre des Juifs portait sur ses habits l'image de tout le monde, ^ comme pour adorer Dieu et le remercier, et pour parler eii sa \ présence au nom de l'univers. Secondement, l'homme peut servir à la gloire de Dieu par les dons de la grâce, en les em- ^ ployant aux actes de religion, à . l'observance de ses commande- * ments et de ses actions, et en témoignant par la sainteté de sa ^ vie qu'il ne fait état que de lui seul, et de son service; car \-^ alors il revient une certaine gloire extérieure à Dieu, hon-seu- », lertiènt parce qu'il est connu, aimé, et révéré par une telle vie ; \\ niais aussi parce qu'il a de si saintes et si généreuses créatures;

de même que c'est la gloire d'un père d'avoir des enfants ver- l tueux, et dignes d'admiration par leur valeur et leur conduite bien ^ réglée. ïroisièitient, l'homme est encore plus capable de donner j gloire à Dieu par l'état de la béatitude; car y élaht arrivé, il le ^ verra face à Ikce el à découvert. Il connaîtra évidemment les ^ merveilles de son essence et des trois Personnes- divines, il goûtera une douceur inestimable, il aura le cœur ravi d'étemelles l

DE LA BÉAtrrtJDB. tS

affisefions, et le louera pleinement en tous les dècîes des siècles. Cette gloire est la plus grande que l'homme puisse rendre à Dieu, et par laquelle il est semblable aux anges ; c'est pourquoi elle est la fin dernière pour laquelle Dieu l'a mis en ce monde, et ft laquelle il doit prétendre et s'avancer incessamment par uiï pro-^ grès perpétuel, sans s'arrêter en chemin à aucune autre chose! Là est la fin, dit saint Augustin (1) , et partout ailleurs ce n'est que la ^oie. Garde-toi de t'arrêter dans la voie , et de ne pas tendre à la fin, où il faut que tu arrives ; avance donc toujours, jusqu'à ce que tu arrives à la fin. Qu'est-ce que la fin? // m'éêt ban d'adhérer à Dieu (Ps. 72). As-tu adhéré à Dieu? tu as fait le chemin, tu demeureras en la patrie. Prends garde : il y en a qui cherchent les richesses; que ta fin ne soit pas là, passe comme un voyageur. Chercheras-lu la santé du corps, qui est ruiné par la mort, qui est affaibli par la maladie, santé frivole, mortelle , éphémère. Il en dit autant des honneurs et de^ kuanges du monde , et il ajoute qu'il ne faut user de ces choses que comme Ton se sert des hôtelleries, pour s*y repo-* ser en passant, et aller plus avant. Où est donc la fin? con-^ dUl-il; Me$ très-aimés, nou$ $omme$ les enfanté de Dieu, mai$ ee que nous serons un jour ne parait pas encore; nous savons que quand il viendra dans sa gloire nous lui serons semhlablesj parce que nous le verrons tel qu'il est (i Epî. Jean. 3). Là est la fin, là est la louange perpétuelle, là jamais ne finira Y Alléluia,

Je me réjouirai à cette considération , de ce que Dieu m'a rendu capable de servir ainsi à sa gloire , qui est la meilleure de toutes les fins, pour lesquelles je pouvais être créé, fin que j'eusse dû choisir et préférer à toutes les autres, s'il eût voulu mettre ma fin dernière à mon choix. Courage donc, mon âme, louons, bénissons, remercions notre Dieu de ce que notre fin est si excellente et si relevée. Oh ! donc, que l'on ne me parle plus d'une autre gloire que de la gloire unique de mon Dieu très-bon. Car je veux rechercher la fin pour laquelle j'ai reçu l'être et la vie. Donc je veux m'éloigner de tout ce qui m'en peut détourner, je veux rompre toutes les attaches que j'ai aux créatures. C'est un désordre , qui me sépare de ma fin et

(1) Tract. 10, In Epist. 1. Joannis.

m'empêche d'y arriver. Lors même que je désirerai le Paradis, ce sera parce qu'il est glorieux à Dieu , plutôt que parce qu'il est bon pour moi. Je ne veux donc plus rien entreprendre que pour la gloire de mon Dieu, par une très-pure intention. Vierge, mère de tous les saints, obtenez-la moi de votre Fils Jésus-Christ,

III. Considérez que Jésus*Ghrist, Dieu et homme, sert encore à la gloire de Dieu, d'une façon beaucoup plus excellente que ne font toutes les créatures déraisonnables et insensibles, humaines ou angéliques. J'honore mon Pèrcj dit-il (Jean, 8), et saint Paul l'appelle, la splendeur de la gloire (Hebr. i). Aussi toutes les créatures servent à la gloire de Dieu , parce qu'elles sont produites par lui, et c'est sa gloire de les avoir créées avec tant de propriétés, avec tant de force, tant de vertus, tant de beauté, tant d'ordre, tant de grandeur et de riches qualités. Or, le Fils est produit par le Père d'une façon infiniment plus relevée et plus admirable que toutes les créatures, il a plus de bonté, plus de perfection, plus d'éclat, plus de puissance et de grandeur qu'elles toutes, et elles ne sonl^ que d^ pauvres néants auprès de lui. Dès lors. Dieu le Père doit recevoir plus de son Fils tout seul, que de tous les êtres créés. De plus, la parole est la gloire de celui qui parle, et la sagesse de celui qui la produit ; c'est pourquoi le Fils étant la parole du Père, son Terbe et l'expression parfaite de sa connaissance infinie, il est conséquemment sa gloire. De plus, lui seul a le plus contribué à la gloire de Dieu, en ce qu'il a sauvé le monde par Teffusion de son sang ; lui seul a fait réparation d'honneur à toute la Trinité adorable de l'outrage du péché ; réparation d'honneur égale è l'offense en toute rigueur de justice, et par laquelle il a de plus mérité le salut des hommes, et de là vient un éternel accroissement de gloire pour Dieu. Le salut des hommes en effet, est la plus grande gloire de Dieu ; car les hommes sauvés le loueront sans cesse, le contempleront, l'aimeront, le goûteront, le savoureront en sa douceur et en sa bonté dans tous les siècles des siècles. Que s'il ne fût pas mort pour les hommes, il n'y avait pas de Paradis et de félicité pour eux : ainsi éternellement Dieu eût été privé de la gloire qu'il recevra en toute éternité de toutes les âmes bienheureuses. Or, non-seulement les hommes glorifient Dieu par Jésus-Christ, mais aussi les anges ; car, chante

l'Eglise (1), les Anges louent votre majesté, les Archanges vous vénèrent, les Puissances tremblent de respect, et les Vertus des cieux, et les bienheureux Séraphins, par une même exaltation, TOUS glorifient de concert. Mais ceci sera considéré plus exactement dans la suite. Cependant considérons encore que Jésus-Christ, dans le Paradis, loue et magnifie la divinité d'une manière incomparable, plus abondamment, plus divinement, plus hautement et plus suavement que les saints et les saintes, et que les neuf chœurs des anges ne sauraient jamais le faire, quoique leurs louanges .soient ravissantes et admirables ; car qui le connaît plus parfoitement, et l'aime plus ardemment, lui donne aussi les plus hautes et les plus magnifiques louanges ; or, l'àme du Rédempteur est celle dont la vision de Dieu est la plus claire et la plus pénétrante, et son amour est l'amour le plus ardent et le plus fort à l'égard de la divinité ; il s'ensuit donc que cette Ame trèssainte éclatas en louanges plus grandes et plus merveilleuses, que toutes celles qui s'entendent dans le Ciel. Oh ! quel cantique du Fils pour le Père, oh ! que ce cher bien-aimé est beau entre tous les enfants des hommes ! oh !. qu'elle est douce cette voix qui coule des lèvres sur lesquelles la plénitude des grftces est répandue ! oh ! la^oix, la voix de mon hien-aimé (Cant. 5) I... Voix, reine de toutes les voix, auprès de laquelle les autres voix ne sont qu'un muet et morne silence (2).

Je me réjouirai sincèrement de ce que , toutes les créatures conspirant à donner gloire à Dieu, mon Sauveur Jésus-Christ les surpasse toutes en ce dessein et en cet effort. Oh ! que c'est pour moi un sujet de grande consolation intérieure, de ce que mon Rédempteur admirable a pris le parti de la gloire de la divinité, pour la procurer, pour l'accroître et l'agrandir de tout son cœur, de toutes ses forces, de toute sa puissance, et de toute son âme I Oh ! vraiment , mon souverain Dieu, votre gloire ne peut plus manquer d'être très-grande, puisque l'incomparable Jésus a ce projet à coeur, et cette entreprise en affection. Je vous remercie, mon bien-aimé, et je vous aime de tout mon cœur , pour la gloire merveilleuse que vous donnez à Dieu, par l'éminence de vos perfections. Je vous bénis à jamais, de ce que, par votre sa-

(1) In Praef. Miss. — (2) Le bienheureux François de Sales, de l'amour de Bien, 1. V. c. 11.

16 LA THÉOLOGiE AfFECnVE.

crifice âmglant et non sanglant, vous réparez la gloire de mon Dieu, et lui acquérez autant de voix pour entonner des hjnmes à sa grandeur infinie, que le Ciel contiendra d'esprits glorieux.. Oh ! que je m'unisse à votre dessein , Dieu-homme adorable f que je seconde vos intentions généreuses, par mille et mille travaux ! Ouï, c'est podr moi une joie non pareille de méditer, que de votre bouche sacrée^ vous prononcez les louanges de mon bien souverain, et de l'objet de mon amour, au milieu de votre Paradis. mon Sauveur, une pauvre créature osera-t-elle entreprendre de vous dire de continuer de la sorte, afin que Dieu soit parfaitement glorifié ? ou bien aurez-vous plus agréable que noua admirions les bénédictions que vous portez dans votre amour filial, poïlr glorifier votre Père céleste et étemel ! Je désirerai plutôt vous entendre et vous écouter, ô humanité sacrée! qui habitez dans Us jardins, et les Paradis de délices : les âmes vous écoutent, fàites-^iMn entendre votre voix, montrez-^oi votre faee^ et que votre toix résonne à mon oreille ; car votre voix est douce et votre visage est beau (Gant. 2 et 8).

CINQUIÈME MÉDITATION

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