Y RÉSISTENT
I. Considérez que plusieurs correspondent à la grâce excitante, et font ensuite librement quelques actes de vertu, soit de pénitence, soit de Charité ou autres, par lesquels ils se disposent comme il faut à la réception de la grâce sanctifiante, s'ils en étaient privés, ou â son accroissement, s'ils la possédaient déjà. Cette vérité parait dans les Apôtres, qui, étant appelés de Jésus- Christ, quittèrent tout pour le suivre. Saint Paul entendant la voix de Jésus-Christ lorsqu'il persécutait les chrétiens, et qu'il était au plus haut point de sa malice, se rendit â discrétion, disant : Seigneur^ que voulez^vouê que je faêse (Act. 9) î Saint Augustin, pareillement sollicité par la grâce et par les inspirations divines, après avoir longuement résisté, y acquiesça enfin, regrettant d'avoir
été il longtemps rébelle, èl d'avoir commencé si tard ft aimer une beauté toujours ancienne et toujours nouvelle, parce que , pour être étemelle, elle ne vieillit pas. Vous m'avez appelé, dit-il à Dieu, vous m'avez créé, et vous avez guéri ma surdité. Vous avez brillé et resplendi, vous avez dissipé mon aveuglement, vous tvttt r^ndu vos parfums et j'ai repris mes esprits , et je soupire après Yous ; je vous ai goûté, et j'ai feim et soif de vous. Yous m'avez touché, et je suis embrasé de votre amour. Et non-seulement ces grands hommes, mais autant il y a de pécheurs qyi font pénitence, et autant il y a de justes qui font des progrès dans la vertu, autant il y en a qui pourraient servir d'exemple pour justifier que les grâces excitantes ne sont pas toujours inutiles. Aussi, comme c'est leur pi*opre de forlifier la partie spirituelle de l'homme contre la partie animale et les puissances de Tenfer et du monde, qui sont ses ennemis conjurés, il n'est pas à croire qu'avec ce renfort une âme soit toujours vaincue, et ne soit jamais victorieuse. De plus , ce serait inutilement que Dieu enverrait ses attraits , s'ils n'étaient jamais suivis. Ce serait en vain que Jésus-Christ aurait acquis ses grâces aux hommes au prix de son sang, s'ils n'en faisaient jamais leur profit, et il ne se doimerait pas la peine d'attendre â la porte des cœurs, si aucun ne s'ouvrait jamais. Il faut donc reconnaître que plusieurs âmes correspondent aux grâces excitantes et aux inspirations divines, et avancent heureusement dans la Voie du Cîeî, lorsqu'elles ont été mises en mouvement par ce secours. Et la première origine de leur bonheur éternel, et de plusieurs effets très-grands et trèsmerveilleux pour la gloire de Dieu, c'est d'y avoir correspondu; car il ne se peut exprimer combien de choses admirables résultent d'une inspiration à laquelle on a été fidèle, puisque nous pouvons dire que les plus grands succès des stKnts y étaient attachés. Seulement nous remarquerons que les inspirations qui concourent avec Tâme pour faire les actes par lesquels elle correspond, s'appellent grâce aidante ou coopérante. Elles s'appellent grâces aidantes, parce qu^ elles aident l'âme à acquérir ou à accroître sa justification et sa sainteté; elles s'appellent coopérantes, parce qu'avec elles la libre volonté opère son salut, et seconde les intentions de Dieu, qui l'a prévenue pour accomplir de grands desseins sur elle.
Je me réjouirai de ce que plusieurs âmes obéissent â la irdix de
OtiS LA TIIËOIi)GlE ArFEGTlVE.
Dieu. Pour moi, je désirerai être de ce nombre, car y a-t-jt diose plus souhaitable au mcmde, que d* écouter Dieu qui nous parie, et de marcher par le sentier où il nous conduit. mon Dieu ! vous obéir, disait votre serviteur saint Bernard, c'est se sauver. M(m âme ne sera^t'-eUe donc pa$ soumise à Dieu , oar de lui vieiU mon salut (Ps. 61)? Certainement j'écouterai ce que le Seigneur fera entendre en moi; car il parlera de paix à son peuple (Ps. 84). Et puisqu'avant toutes choses vos inspirations nous invitent à accomplir vos saints commandements, et tout ce que l'Église nous ordonne, je me veux rendre très-exact à les observer. mon Dieu! je me donne tout à vous. Seigneury que voulez^-vous que je fa$ie (Act. 9) ? Je veux avoir en horreur tout ce qui vous déplaît, et embrasser tout ce qui vous est agréable, Oui, mon Dieu, pour coopérer à votre grâce, je veux maintenant ne pécher plus jamais, et laisser toutes choses pour votre amour.
IL Considérez que plusieurs rejettent Tinspii-ation intérieure de Dieu, et ne deviennent pas meilleurs par en avoir été touchés. Cette vérité nous est inculquée pour une révélation, dans laquelle la sainte Vierge se plaignait que le Seigneur de tout le monde et le Roi de gloire était traité avec mépris, et voulant mieux faire comprendre quel était ce mépris, elle représente Dieu comme un pèlerin sur la terre qui va d'un lieu à un autre, et se présente devant trois sortes de portes différentes pour demander l'entrée, et être reçu au dedans de la maison. L'une de ces portes est tout ouverte, et là on lui offre tout de la meilleure affection du monde; on lui dit qu'on lui donnera jusqu'à la moelle de ses os pour le faire reposer mollement, et jusqu'à la substance du propre cœur, pour le repaître plus délicieusement : entrez, lui dit-on, vous êtes doux à goûter et tout désirable, ayant en vous toute joie et toute consolation. Une autre de ces portes est à demi-ouverte seulement, et il n'y entre point, quoiqu'il en soit invité; celle-ci dénote ceux qui entendent parler de Jésus-Christ, de ce qu'il a souffert et enduré pour les âmes, et des grandes promesses qu'il a faites de la gloire éternelle, et qui comprennent comment, au prix de cette gloire, tout n'est que vanité et misère; c'est pourquoi ils ont toutes les bonnes volontés du monde, sachant fort bien que Jésus-Christ seul est la vie éternelle. Ds l'invitent même à entrer, et souffrent avec peine d'en être éloignés ; leur porte est à moitié ouverte, parce qu'ils ont un grand désir
de bien âure, mais ils n'accomplissent pas ce désir. Les autres portes devant lesquelles se présente Jésus-Christ sont toutes ferméeSy il demande l'entrée et promet de se contenter de peu, et de n'être point à grande charge, mais au contraire de faire de grands biens; on lui répond rudement, que sa loi est difficile à observer; qu'il est mal aisé à contenter; qu'il n'est jamais^ satis- &it, quoi qu'on fasse ; et ainsi qu'il s'en aille à une autre de ces portes. Mais là on lui répond : Je regorge de biens, je n'ai pas besoin des vôtres ; je suis fort et puissant, qui me pourrait porter dommage? Enfin à l'une ou l'autre de ces dernières portes fermées, à laquelle il demande d'être écouté et goûté, on lui répond du dedans de la maison, sans lui ouvrir : Criez encore plus fort, et je vous écouterai, si vous me faites du bien et si vous m'an^ voyez prospérité et abondance, je vous logerai chez moi. C'est à peu près l'abrégé de cette merveilleuse révélation, par laquelle une sainte (1) fut instruite comment le Saint-Esprit frappant à la porté de chacun par ses inspirations et les cris des prédications, est doucement et pleinement reçu par les uns, par d'autres moitié bien, moitié mal, et est rejeté par d'autres en plus grand nombre, qui endurcissent leurs cœurs d'autant plus qu'il les invite avec plus d'instances. C'est le grand sujet des plaintes et des reproches de la Sagesse divine : Je vous ai appeléSy ditelle, et vous m'avez refusé ; je vous ai tendu la main, et nul de vous n'a daigné lever les yeux pour regarder, vous avez toujours rejeté mes conseils, et n'avez tenu aucun compte de toutes mes ramontrances; aussi je me rirai de votre perte ^ je me moquerai de vous quand les mallieurs fondront sur votre tête^ quand la colère des deux vous exterminera soudainement^ quand la mort inopinée vous accablera comme une tempête (Prov. 1). Combien de foiSj dit-il ailleurs, ai-je voulu assembler tes enfants comme la poule ses poussins sous ses ailes, et tu n'as pas voulu; et j'ai tendu tout le jour la main à un peuple sans foi, mais en vain (Matth. 23). De là vient que saint Paul, pour empêcher ce malheur, exhorte les hommes à ne se point rendre insensibles aux attraits de la grâce divine : Etant attentifs^ dit-il, à ce que personne ne manque à la grâce (Héb. 13) ; car elle ne nous fait jamais défaut, mais c'est nous qui lui faisons défaut. Cet Apêtre
(f) Rêve). R. Brigitte. 1. 3, c. S.
880 LA THÉOLOGIE AFPBCTÎYE.
voudrait que leê hommes prissent ce manquement pour le point et la matière de leur attention, aflo qu'ils se donnassent le loisir d'y penser sérieusement. Il dit en un autre endroit : Nous vous oxk&rtons de ne point reeemr en vaki la grâce de Dieu (u. Cor. 6) ; malheur très-ordinaire aux âmes, qui souvent ne retirent aucun fruit de la réception des grices divines» lequel fruit doit être la rémission du péché, et Feutrée dans la vie étemelle par les mérites d'une sainte et innocente vie; c'est pourquoi ceux-là reçoivent en vain la grâce excitante de Dieu, qui, malgré cela, ne laissent pas de croupir dans le péché, et demeurent exclus de l'entrée du Paradis. Ce désastre arrive à trois sortes de personnes. Premièrement à celles qui font le mal contraire au bien qui leur est inspiré, kieeondement à ceUee qui s'occupent à des œuvres inutiles et impertinentes, quoique non mauvaises en elles-mémea, au lieu de frire celles auxquelles la grâce les invite. Troisièmement à celles qui font quelque effort pour correspondre à la grâce; mais avec tant de faiblesse et de lâcheté, qu'elles ne peuvent obtenir la rémission du péché et la vie étemelle; c'est pourquoi, en vain elles ont reçu la grâce. Au reste, ce qui est digne d'étooneroent, et ce qui tient les esprits en admiration, c'est que Dieu sachant ce désordre et cet abus de ses grâces, n'a point laissé de les répandre et de les communiquer. Un laboureur tant soit peu avisé, se garderait bien de jeter ses semences ea des terres stériles où il n'espère pas moissonner; comment donc est-ce que Dieu, qui n'a point son semblable en sagesse » prodigue ses précieuses grâces sur des terres maudites, et sur des cœurs endurcis et réprouvés? Un médecin prudent ne donnerait pas ses remèdes à un malade désespéré, et auquel il prévoirait qu'ils devraient être inutiles. Comment donc est-ce que Dieu donne ses grâces à ceux qui ne guériront jamais, et qui n'en tireront aucun soulagement? A cela, il faut dire qu'il agit en cela comme un sage proviseur, qui ne doit pas laisser dépourvus de moyens suffisants ceux qu'il a voulu créer éternellement, et qu'il a, dans le temps, créés pour une fin qui ne se peut obtenir que par des secours surnaturels. C'est aussi pour rendre justice au sang de Jésus-Christ, qui est mort pour tout le monde, et qui a acquis et mérité des grâces suffisantes, même pour les Judas et pour les plus impies de la terre; par-là il fait miséricorde aux âmes, et tout ensemble rend jus-
DE LA GlUCE. SSl
U6B à la crfrfï) è h Passion et au sang de sen Fils, source de toutes nos grâces. Car, dit saint Demard (1), cela t'est donné gratuitement et de pure grâce, quant â ce qui te ^garde, mais non pas quant à ce qui regarde Jésus-Christ. Enfin, par ce procédé, Dieu montre sa justice dans la condamnation des pé« cheurs, puisquMl n*a point tenu à lui qu'ils ne se sauvassent, puisqu'il a patienté, qu'il les a flattés, en un mot qu'il leur a envoyé et présenté sa grâce, de laquelle ils n'ont pas fait bon usage par leur propre malice et leur liberté. De là, si en effet ils ont été des terres stériles, toutefois ils pouvaient fructifier en abondance ; et s'ils sont morts en effet , toutefois ils pouvaient ne pas mourir, mais se relever de leur langueur, lis pouvaient éviter le péché et la mort étemelle, coopérant par leur liberté au secours de la grâce que l'amour divin leur envoyait ; que s'il fallait que Dieu privât de ses dons tous ceux qui en doivent mésuser, il lui iaudrait détruire plus de la moitié des créatures, qui servent de piège à plusieurs imprudents qui y trouvent une occasion de ruine pour eux. Il faudrait qu'il abrégeât la vie d'une infinité d'hommes ^ qui deviennent pires et plus dépravés en vivant plus longtemps? Il faudrait qu'il fit tous les jours éclipser le soleil, dont la lumière ne sert i plusieurs que pour pécher et se damner. Que si ces choses ne sont point convenables, reconnaissons que sa bonté ne doit point être empêchée, par la malice des pécheurs, de leur donner des grâces, encore qu'il sache qu'ils en abuseront, et ne se convertiront pas.
bonté singulière de Dieu à l'égard des méchants et des esprits rebelles, auxquels il ne manque pas de donner de l'assistance! Ce grand Dieu ne doit rien â personne, il n'est comptable envers qui que ce soit, et n'a que faire de se justifier ; cependant sa bonté est si démesurée, qu'il traite avec les pécheurs comme s'ils avaient droit de lui demander des raisons : Vos pèfes^ gtt'o«(-ito trouvé d'injuste en moi (Jér. 2)? qu'ont-ils trouvé à redire en ma conduite? crime inexcusable! ô dépravation volontaire I de ne pas se prévaloir d'une telle miséricorde, de demeurer dans l'aveuglement au sein des lumières célestes, et dans la pauvreté, nonobstant une libéralité si admirable ! Je leur porterai compas-
(1)Serm. U. In Ps. 90.
sioQ, el je déplorerai leur misère de ce qu'ils rejetteot les grftctt divines, qu'ils devraient estimer plus que les pierrc9 précieuses et toutes les richesses du monde. Allez, âmes obstinées et endurcies ! si vous vous voyez un jour plongées dans Tablme de perdition éternelle , n*en accusez jamais la providence de Dieu , rien ne vous a manqué de sa part ; il esti juste dans Totre condamnation j et innocent dans votre malice. Cependant , en réfléchissant sur moi-même, je me repentirai d'avoir quelquefois résisté à la vocation divine, et, à l'imitation d'un saint personnage, je réitérerai souvent cette prière : Seigneur, délivrez-nous du mépris de vos inspirations.
m. Considérez que deux personnes, dont l'une se rend aux attraits de la grâce, et l'autre y fait résistance; sont quelquefois en pareille disposition de corps et d'esprit, et sont aussi fortement appelées l'une que l'autre. Le soleil de justice apporte quelque lumière à cette vérité, lorsqu'il jette des malédictions sur les habitants des cités de Corozaîn et de Bethsaîde, parce que si, dans les villes païennes de Tyr et de Sidon , se fussent vus les mêmes miracles qu'en elles, Us eussent déjà fait pénitence dans la cendre et le cilice (Matth. 11). D'autres disent que Judas, qui manqua à la grâce, l'avait reçue aussi abondante que les autres Âpêtres, qui en rendirent bon compte et demeurèrent fidèles; mais, comme en ces exemples il reste à éclaircir si la disposition de corps et d'esprit était égale dans les uns et les autres, l'on n'en peut tirer que des preuves imparfaites. Saint Augustin nous en fournit de plus fortes (1), et où il y a moins à redire, nous proposant deux rois. Pharaon, roi d'Egypte, et Nabuchodonosor , roi de Perse, qui, ayant reçu de semblables grâces, se comportèrent diversement, l'un reconnaissant Dieu, l'autre le désavouant. Quant à la nature, dit saint Augustin, ils étaient tous deux hommes; quant à la dignité, tous deux rois; quant à la cause, ils tenaient tous deux le peuple de Dieu sous le joug de la servitude; quant à la peine, ils furent tous deux bénignem^t avertis par des supplices. Qui est-ce donc qui a fait que leurs fins ont été différentes , sinon que l'un sentant la main de Dieu, a jeté des gémissements au ressouvenir de son péché, et l'autre a combattu par son libre arbitre la justice très-
(1) L. de Prodest, et Gnit. c. 15.
DE hk GRACE. 355
miséricordieuse de Dieu? Ailleurs, il nous représente deux hommes d'égale constitution, quant au corps et à l'esprit, qui jettent tous deux la vue sur une même beauté; à cet aspect, l'un s'emporte d'un mouvement de concupiscence désordonnée, l'autre se retient et demeure ferme dans la chasteté. Ayant tous deux une même tentation, pourquoi l'un y a-t-il cédé, et l'autre a-t-il résisté, sinon parce que Tun a consenti à violer la chasteté, et Tautre ne Ta pas voulu. De là il résulte que de deux volontés égales et prévenues de pareilles grftces excitantes, l'une peut consentir à l'attrait du Ciel, et l'autre y résister (1). Une autre vérité plus étonnante fait encore mieux ressortir cette vérité. La volonté qui sera moins disposée de sa nature , et qui aura moins de grflce, consentira, pendant qu'une autre qui en aura davantage et sera plus excellente , résistera et demeurera dans le mal , pour nous témoigner que celle-là eût encore bien plutôt consenti, si elle eût été aussi avantagée que celle-ci, qui se rend opiniâtre. Cette merveille est apparue dans les anges, où les Lucifer, les Asmodée , qui étaient d'une nature plus vigoureuse , et qui avaient, à proportion de leur beau naturel, reçu de plus grands talents de grâce, et se sont insolemment révoltés contre la vocation de Dieu , tandis que les anges inférieurs dans les dons de la nature et de la grâce , se sont heureusement acquis l'éternité de la gloire ; d'où nous pouvons encore conclure que de deux personnes égales > et également appelées de Dieu, l'une peut correspondre plus vigoureusement , et parvenir à une plus grande sainteté , et l'autre plus faiblement , ce qui sera cause de sa tiédeur et de son imperfection dans la vie spirituelle (2). Les saints (3) vivaient en cette opinion , s'humiliant profondément, et disant que les meurtriers eussent mieux vécu qu'eux, js'ils eussent été privilégiés de grâces pareilles aux leurs, auxquelles ils eussent pu correspondre plus généreusement. Que si saint Paul dit à l'homme : Qui est-ce qui met de la différence entre vous , et qu'avez-vous que vous n'ayez reçu (i. Cor. 4) ? C'est seulement pour faire reconnaître que la liberté n'est que la cause moins principale de la différence et de l'avantage que l'un a sur l'autre, et que la grâce de Dieu en est la principde,
(1) L. de Civit. Cap. 16.— (2) Magister. 2. Sent. Dist. 3. Item Divas Thomas, 1. P. Q. 62. Art. 6* — (3) D. Bonav. In Legenda. D. FrancU.
à laquelle il fait rapporter le premier et le principal bouneur de tout son bien. Et toutefois, comme les meilleurs instruments de Touvrier n'empêchent pas que d'autres moindres ne soient requis et nécessaires, et comme les maîtresses roues dans une horloge ne privent pas les petites de leur effet ; ainsi la grâce de Dieu n'empêche pas que la liberté n'intervienne et ne contribue pour beaucoup en tout ce qui est du salut ; c'est pourquoi la grâce de Dieu nous discerne comme cause première princi* pale de notre conversion, et la liberté comme cause moins principale (1). Celle-là est la maîtresse roue, celle-ci la petite, et toutes deux jointes ensemble sont le principe du consentement qui convertit les âmes. Donc Pelage a erré, en attribuant ce discernement à la liberté seule sans la grâce, qu'il n'estimait point nécessaire ; et les Demi-Pélagiens ont erré aussi, en attribuant le commencement à la seule liberté, et Calvin a également erré en l'attribuant à la grâce toute seule. Car il le faut attribuer sans division aucune à la grâce excitante et à la liberté tout ensemble; à celle-là comme cause première et principale, à celle-ci comme cause seconde et moins principale. Mais, sans entrer plus avant en ces contestations, il est bien probable qu'en ce lieu, saint Paul parle du discernement que Jésus-Christ fera en son jugement, le présentant pour motif d'humilité, comme s'il voulait dire : Pourquoi te préfères-tu à un autre, pense à celui qui t« discerne en son jugement, car qui est celui qui te juge ? comme porte la version syriaque.
Je conclurai de cette considération que je ne dois accuser que ma propre volonté de toutes mes fautes, qui ont leur source en moi-même ; car nous en excuser, et les rejeter sur des causes étrangères, c'est, dit Origène, vouloir ressembler aux bûches et aux pierres, qui n'ont pas en elles-mêmes le principe de leur mouvement, mais en reçoivent la cause du dehors. Partant, 11 est en ma liberté, avec le secours de la grâce, de sortir du péché, d'être plus humble, plus sobre, plus chaste et plus fervent, si j'ai une meilleure volonté. Oh ! je le veux ainsi, mon Dieu ! je le veux puissamment, fortement et efficacement, et le désir que j'en ai vient de votre grâce et de votre miséricorde^ à vous en soit la gloire en toute éternité.
(i) D. Bonav. Breviloq. p. 5, c. 58.
I>« LA OAUGB. aS5
NEUVIÈME MÉDITATION
D'OfJ YIKHT QUE Là VOtaNTÉ CONSENT A LA 6RACB IXCITAMTE, ET OB LA GRACE EFFICACE.
L Considérei la difficulté de reconnattro refficacité de la grâce, et ce par quoi la grâce est efficace. Jamais question ne fut plus débattue, et pourtant moins éclaircie, après les disputes des plus grands docteurs et théologiens, dans lesquelles ils ne savent qael<quefois d'où ils en sont, s'égarent comme des pilotes saos bous*sole ni étoiles^ tantôt raisonnant, tantôt devinant, et plusieurs se trouvant aussi incertains à la fin qu'au commeucement. Par quelk voie, disait Dieu â Job, la lumière ett-^lh répoiidue et la çkaUur d4i^rti^ Siur t^tê la terre (Job, 38)? Et le même Job coofiesse ingénument que si Dieu vient à Iqi ^ il n'en saura pas le secret : S'il vieiU à mcn, je ne le verrai pa$, et è'ïl se retir^^ je ne l'entendra pas (Cb. 9). C'est une chose qui n'est pas éloignée de nous, qui se passe et s'opère en nous, et péanmoins que oous ne pouvons discerner que très-difficilementi tant parce que le mystère est int^ieur et spirituel, et surpasse 1^ sens humains, que parce que les théologiens l'ont diversement expliqué, ou ne Tpnt expliqué qu'à d^mi, et impar&itement pour la plupart ; d^oû est venue ym confusion de doctrine, qui couvre comme de nuages plusieurs esprits. De vrai, quelques-uns a'entendaut pas assez 9aint Tho^ mas, et se couvrant néanmoins du manteau et du prétexte de son autorité, enseignent qu'après que Dieu avait donné des grâces excitantes à tout le monde, lesquelles étaient suffisantes pour le salut, il donnait encore à quelques-uns un mouvement intérieur, et leur imprimait une certaine impulsion, qui s'appelle prédétermination physique, laquelle étant we fois posée, la volonté ne pouvait faire autre chose que de se rendre à Dieu, Qt consentir à son inspiration, mais que, sans cette impulsion, elle demeurait rebelle. C'est pourquoi les âmes qui recevaient cette
536 LÀ THiOLOGlE ÀFflGTlVE.
impression se convertissaient infailliblement, mais non. celles qui ne la recevaient pas. Cette opinion est assez aisée à entendre, mais si difficile à croire, que la plupart des théologiens la rejettent. Car supposant que cette impulsion donnée à la volonté est produite sans aucune dépendance de la même volonté, qui ne fait que la recevoir, cette opinion détruit la liberté de l'homme selon l'état qu'elle a en cette vie, de fléchir au bien ou au mal ; et de plus, elle le prive des grâces suffisantes pour se sauver. Car puisque, cette impression posée, il est nécessaire que l'âme se rende sans pouvoir y manquer, elle se rend donc sans liberté ; et d'ailleurs, puisque cette impression est tellement nécessaire, que sans elle, la volonté ne peut se donner à Dieu, il s'ensuit très-nettement que l'âme n'a point ce qu'il lui faut pour se sauv^, et que les pécheurs qui auront résisté à Dieu, pourront excuser légitimement leur rébellion contre ses attraits, disant qu'ils n'avaient point de grâces suffisantes, n'ayant^ point la prédéterminaticm sans laquelle il leur était impossible d'avancer. Raisons qui combattent aussi puissamment le stratagème de ceux qui, se faisant une arme de quelques textes de saint Augustin , et ne sachant qu'un remède â toutes sortes de maux, rejettent aussi toute grâce suffisante, et ne considérant pas assez les diverses voies de l'esprit de Dieu, restreignent la grâce efficace à des goûts spirituels, et à des suavités intérieures dans le service de Dieu, auxquels ils attribuent autant de force que quelques Thomistes â leurs prédéterminations. Et comme ils appellent ces goûts, la seule et unique grâce efficace, il n'y a plus lieu de consoler les bonnes âmes qui n'ont point de dévotion sensible , ou qui sont dans les appréhensions des jugements de Dieu. Elles seront en voie de perdition, s'il faut suivre leur doctrine. C'est pourquoi on a peine à rassurer ceux qui embrasseraient cette mauvaise doctrine, quand ils disent : Je suis damné, je ne sens point la grâce en moi. Mais d'ailleurs, pour expliquer clairement ce mystère, il s'y rencontre tant de difficultés, que l'esprit qui considère bien tout, ne sait où s'arrêter.. Saint Augustin en rend lui-même témoignage (1), lorsqu'il entre dans la profondeur de cette question dans un de ses livres, où demandant pourquoi de deux hommes qui entendent la prédication de l'Evangile, l'un embrasse la Foi,
(1) De Splr. et Lil. c. 84.
l'autre la rejette, il donne une réponse qui doit nous feire désespérer d'en savoir jamais la cause. Maintenant, dit-il, si quelqu'un nous contraint de pénétrer cette profondeur, pourquoi la Foi est tellement préchée à l'un, qu'elle le persuade, et à l'autre sans le persuader, je n'ai rien à répondre , sinon de m'écrier : la profondeur des richesses! Et puis encore : Peut-il y avoir de Vinjustiee en Dieu (Rom. 11 et 9)? Que celui à qui déplaît cette réponse, en cherche de plus doctes que moi , mais qu'il craigne de ne trouver que des présomptueux.
Que ferons-nous donc dès l'abord de cette difficulté , sinon d'avoir recours à Dieu qui écoute volontiers ses petits enfants qui b^ayent, et qui attendent sa sentence pour être instruits par lui, lui demandant la sagesse, qu'il donne à tous abondamment^ sans la reprocher (Jacq. 1). Je dirai à ce sujet avec toute révérence ce que disait le même saint Augustm, demandant à Dieu l'explication de la nature du temps (i) : Mon cœur a été pressé du désir d'entendre cette énigme très-obscure, ô mon Dieu, mon Seigneur, mon bon Père ! ne veuillez, je vous prie, par Jésus-Christ, ne veuillez cacher ces choses à mon désir, en sorte que je ne les puisse pénétrer ; qu'elles deviennent claires pour moi par votre miséricorde, qui me les fera connaître et comprendre. A qui demanderai-je ces choses, et à qui avouerai-je plus fructueusement mon ignorance qu'à vous, auquel ne peuvent déplaire mes études assidues des saintes Ecritures ? Donnez-moi ce que j'aime, car j'aime, et vous m'avez donné d'aimer. Donnez-moi , mon Père! qui savez vraiment donner de bonnes choses à vos enfants, donnez, puisque j'ai entrepris de vous connaître.
U. Considérez que le sentiment le plus sûr dans ces questions difficiles, c'est que la grâce excitante est la même que la ^ce efficace , et que , par accident , la grâce excitante est 3fiScace , lorsqu'elle gagne le libre consentement de la volonté [K>ur une bonne action. De là vient que Dieu donnant la grâce excitante à un prédestiné, et à un réprouvé, suffisante pour les convertir tous deux, cette grâce est efficace dans le prédestiné ]ui en fait bon usage , et Dieu qui connaît tout infailliblement , sst assuré qu'elle réussira heureusement, et ainsi qu'elle procurera efficacement et en effet sa conversion. Dans le réprouvé
(1) Lib. 21, Confes. o. il.
â5& LA TnÉOLOGIE AFFECTIVE.
elle est seulement suffisante , et non efficace ou effective» «t Dieu voit qu'elle ne fera rien, non qu'elle ne fûl capable dosa . nature de réussir à bien» car elle est sufifisanta ; mais parce i qu'elle ne sera pas accompagnée de conseateiseiit et d'QBami« Les Écritures et les Për^ font asaej; eonoattre eette vécit&i quand ils disent que le salut des hommes eat en leur liberté, at qu'il est en leur pouvoir de vivre bien ou mal. Que ai la gr&ce seule déterminait la volonté au bien» de la manière que quelques-uns s'imaginent, il ne serait pas plus au pouvoir des hommes de bien vivre, qu'il n'est au pouvoir des bienheureux de ne pas voir et aimer Dieu, ce qui est confondre le Ciel avec la terrai et la grftce commencée ici-bas, avec la grftce consommée là* haut ; mais le Concile ne dit-il pas : Anathème si quelqu^u dit que le libre arbitre de Thomme mû et excité de Dieu, ne ooopin en rien, en obéissant à Dieu qui l'excite et TappeUa, pour aa disposer à obtenir la grâce de la justification, et qa'il ne paît résister s'il veut (1) ? Car puisque la liberté avec k grftce eidtante consent si elle veut, et coopère en bisant des actions louables, qui la disposent à recevoir la gr&ce sanctifiante, et qoa d'ailleurs elle peut ne point consentir^ il est à sa discrétion que cette grftce ait un bon effet et soit efficace, ou qu'elle n'en ait point et demeure seulement suffisante sans rien produire. Ainâ Dieu, à qui il est très-agréable que toutes les vdontés se détachent du péché, pourvoit suffisamment k tout ce qu'il fiiut pour nous sauver, et en laisse Tévènement & notre liberté, assistée de ses grâces, et il ne peut en être blâmé quel qu'il soit, non plaa qu'un capitaine qui a fait tout ce qu'il devait pour bien armer ses soldats, et les exhorter au combat , si quelqu'un d'entr'eux se comporte lâchement. Par conséquent, le consentement n'est pas précisément ce qui fait la grâce efficace, car c'en est l'effet et non la forme; mais c'est le gain et la victoire de ce consentement. Que si l'on dit que l'opinion contraire attribue davantage à Jésus-Christ et à sa grâce, il faut dire qu'elle lui attribue ce qui ne lui plaît pas , et se ressouvenir de ce que dit Tertullien (2), que ce n'est pas une bonne et solide Foi de tellement rapporter tout à la volonté de Dieu, que nous entendions n'j avoir rien de nous. Comme Pharaon, dit saint Jeao-ChrjsoS'-
(1) Conc. Tiid. Sess. 6. Can. 4. — (2) Exhort. Ad Castk.
ni hk GRi€ft«
tèn* (l)f éiâil dften n irase de colère, par sa malice, ainsi mfsa<i étmm&ai nsas de miaéricorde, per leur proUté et leur NcooMÎiMineay el fooicpw Dieu hase plus qu'eux, encore y op-« pertealilt qadqie poa du leur. La miséricorde de Dieu» dK mmà Atwtin (2)^ noua prenant en tout, mais il appesllenl k b Tolonlè de aousenlir ou d» résister à la location de Dieu. El qiaoé il traita de la griee de Jésut-ChrisI contre les hérétl-' qMi (S) : Qui ne voit, dil*il, que quelqu'un va à Dieu ou n'y m psi pat b libn arbitro de sa Tolonté? El ce libre arbitre ft'a pas baaoia d'aide s'il ne va pas, mais il en a besoin s'il «i« P» cea pwofeSf saint Augustin tranche nettement, et appuie d» asjn «Herilé^ aprda les autres Pères de l'Église, la vérité de ■etai fonsîdéfilion. Saint Bernard en parle de même, disent daareriienl (4), cpi^apfès que Dieu a commencé à nous Inviter i notre salut, il est en notre pouvoir d'acquiescer à sen inspiretfoiftf peur choisiF et poursuivre le bien, et qee c'est le bit de aetiB veloeilé et de noire lâcheté, si nous tombons, et de nette aoltteitade avec le secours dMn^ si neae ne tombone pe». G'ei4 dsBr en veio que quelquesHEms veulent Hlm te Docteur trtSK dépieé dans le pwi eontraili.
Qw ai qriskpifM dit que cette deelriue donne Keh m Pékh et que l'homme ainsi peutvail; se gteriAec de se cett^ ou de sa justice, le saint cte notre temps, François dé Mae» éeéqfue de Geeivev a dissipé KM le nuage de cette objec"» (iatt, partioalièrai»ent en deux endroite de son Tmité de l'Amoer dhiÉBu Kien ne m'a para si propre pour apporter qu^es hn osèees parmi les ténèbres qui enveloppent trop d'esprits en ce sièel» : Gemme ce serait, dit-*il, «me effronterie inspie de vouItMr attribuer eux forées ée notre volonfé les œuvree de Famour secs*, que le Saint-Bspeif feit en noue et avec neuis , aussi ic^ saitkee tne impiété effrontée de vouloir rejeter le déftMrt faraouf, qnî est e» Fboomie ingrat^ sur le manquemmtt de Tassisfanee et gràae chaste ^ car le Saint -^ Esprh crie parteeft , au cew* tralie,^ fut noirs perte vient de nome, etc. Mais dis-moi de rechef, je te piiey hemme vil et abject, n'es-tu pas ridicede quand tet avijr part en la gloire de ta conversion, parce que lu
(1) Uom. 16. In Epist. ad Rom. — (2) De Spir. et Litter. €ap, 34. --(8) Lib. dd GraUa CbrUti Contra Pelag. — (i) D. Bernard, de laterlort Doi&o, c« Cl
540 LA TllÉOLOGlË AïFJBCTIYE.
n'as pas repoussé Tinspiration ? N'est-ce pas h fiEtntaisie des valeurs et tyrans, de penser donner la vie à ceux auxquels ils ne l'dtent pas? Et n'est-ce pas une forcenée impiété de penser que tu aies donné la sainte efficace et vive activité à l'inspiration divine, parce que tu ne la lui as pas ôtée par ta résistance? Nom pouvons empêcher les effets de l'inspiration , mais nous ne les lui pouvons pas donner ; elle tire sa force et vertu de la bonté divine, qui est le lieu de son origine, et non de la volonté humaine, qui est le lieu de son abord. U dit encore pour mieux satisfidre à la difficulté : Certes, ceux qui, étant attirés, puis gagnés, suivent l'inspiration, ont grande occasion de s'en réjouir, mais non pas de s'en glorifier; qu'ils s'en réjouissent parce qu'ils jouissent d'un grand bien, mais qu'ils ne s'en glorifient pas, puisque c'est par la pure bonté de Dieu qui, leur laissant l'utilité de son bienfait, s'en est réservé la gloire (1).
A Dieu donc soit la gloire de tout le bien spirituel, et i l'ftme en soit la joie ; cependant, apprenez de ce point que Dieu ne manquant pas d'envoyer libéralement ses grâces excitantes i tout le monde, l'affaire de votre salut dépend de votre volonté, et du bon et fervent désir que vous y apporterez. Ainsi répondit saint Thomas à sa propre sœur , qui lui demandait comment elle se pourrait sauver : En le voulant, lui dit-U. Si vous voulez, vous quitterez les vanités, vous sortirez du péché ; si vous voulez, vous ferez des progrès dans la vertu, et vous avancerez devant Dieu, en le voulant. Ne rejetez donc la cause du désordre de votre vie que sur le manquement de votre volonté, qui résiste au Saint-Esprit et à la grâce intérieure de Dieu, qui ne lui manque pas. volonté rebelle , qu'il t'en coûtera un jour d'avoir si longtemps résisté aux bonnes pensées et aux saintes émotions qui te sollicitaient â ton devoir ! Car, ô bonté et miséricorde de Dieu! il ne tient pas â vous que le cœur endurci ne se convertisse et ne s'amollisse; U ne tient pas i vous que l'âme éloignée de vous ne s'en rapproche, car vous comblez et vous enrichissez du don de la grâce sanctifiante, ceux qui ont faim et soif de vous, et qui vous désirent véritablement. Ohl qu'à toujours soit louée et exaltée la magnificence de votre grâce prévenante, qui se communique partout.
(1) Traité de Tamour de Dieu, 1. 4, c. ô et 6.
(Ml! que déplorables sont les ftmes qui ne se prévalent pas de TOtre magnificence, et de votre libéralité à les inspirer au bien. IlL Gonsidérei qa'encore que ces choses , ainsi généralement proposées soient très-véritables, il y a néanmoins trois choses qd rendent la grftce eidtante plus aisément et plus ordinairement efficace, parce qu'elles augmentent ses forces, ou la laissent {dus libre pour gagner plus tôt et emporter le consentement. Car, an dire de saint Prosper (1), les œuvres de la grftce et les dons se diversifient en plusieurs manières, et par des différences innombrables, et encore en chaque genre de grftces, il y a des degrés dissemblables, et des quantités différentes. La première de ces trois choses arrive, quand la grftce se donne à rhomme, an moment où il y a moins d'empêchement, et qu'il a l'esprit mieux disposé ; car il est certain que les hommes flont mieux disposés, et sont d'un naturel plus doux et plus aceommodant en un temps qu'en un autre, c'est pourquoi ils feront en un jour ce qu'ils ne feront pas en un autre. Nous expérimentons cette diversité de dispositions ft l'égard des pau- Tres qui nous demandent l'aumône : ils nous trouvent quelquefois en si bonne humeur, que sans refus nous les rendons contents, mais d'autres fois, quoiqu'ils nous prient beaucoup plus que nous ne méritons, ils n'obtiennent rien. Et nous ne pouvons pas en donner d'autre raison, sinon que nous ne sommes pas en humeur de les assister. Or, Dieu envoie quelquefois sa grftce au pécheur, lorsqu'il le voit dans une disposition telle, qu'infailliblement il l'acceptera, et n'y résistera pas (2). Alors la grftce est appelée congrue et convenable, et elle est an bienfait particulier de Dieu qui a épié si proprement l'occasion, qu'il a pris le pécheur au temps où il le fallait prendre pour le gagner , sa grâce, en un autre temps et en une autre rencontre, lui devant être inutile. Une autre fois la grftce est efficace plus aisément, parce qu'elle est plus abondante et plus parfaite; elle consiste en des lumières plus claires, et en des émotions de volonté plus fortes et plus violentes. Dieu se fait connaître plus clairement, et donne de plus grands goûts à la volonté pour Tembrasseï*. One ftme conçoit subitement une plus grande frayeur d'être damnée, et une plus grande appréhension
(1) LIb. «. De Voc. *- («) D. Aug. 1. 1. »d Simplic. Q. 2.
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d'être privée dn Paradis. Ce sont des grAcei plut pmwiles al ceflqpe iWMukusea, qui opèrent dai converdaiia saMtom coane 4^3 fieiitf Paul, qui, m tempe qu'il t'éloignak davaBiage de SiaU| fut excité par une voix du Ciel i et- jeté par ieme, peur im changé de persécuteur eu Apôtre. Ce sent des aecoun plus pHv ticuliera, des attraits saintement violenta, pe eoni dee UbéraiiléB, des profusions et des abondances de grâces et de privilèges singuliers, dont Dieu favorise amoureusement les âmes qu'il veut éie» v^ à un haut point de perfeotion; si bien que pha ces vocations sont fortes et puissantes, plus tét elles sont efficaces et efllaetives de la conversion de Tâme qui ne peut résister que trèMliffioiiemsnt, selon qu'il fut dit à saint Paul : Il ftd dw de têgimbir mtOn VaiguiUM (Act. 0). Et c'est au sujet de ces grftcea que nous pouvons dire après sainte Qatherine de Gènes, que Dieu se net au hasard et au péril de fercer notre liberté. Enfin la grlce ait encore phis tèt efficace en une troisième manière, non qu'elle soit plus fsrte et plus parftite en inten^té , mais parce qu'die est multipliée et réitérée tant de fois an pécheur, qu'il ea eit saintement importuné, et écoute à fiorce d^ètre appelé plusieurs fois, car Dieu dit de soi-même : Je iui$ debout à la perte et j$ freppe (Apoo* S), non une fois seulement, mais plusieurs fois. De là vient que dans le Cantique il nous est veprésenté oomme un époux qui est demeuré à la porte de son épouse tout le long de la nuit, tellement que la rosée du matin est venue à tomber, et lui a mouillé la chevelure. Ouvre^moij ma $(Bm, ma eolembe^ m toute belle, car fax la tête couverte de roêée^ ei mes elieveux $ont humidei des eaux de la nuit (Gant. 5). Ces instafloes, ces cris . tant de fois réitérés, ramènent enfin à Dieu une ftm^ qui ne se ftït pais convertie si elle n'eût été plusieurs fois appelée, et remportent ainsi la victoire sur la volonté , laquelle victoire est la gràee efficace.
Admirez ici la suavité de la grâce, et le meilleur moyen de l'accorder avec la liberté créée. Louez la bonté de Dieu à l'égard de plusieurs âmes, pour lesquelles il emploie plusieurs moyens pour préparer leurs volontés, et les attirer de leur plein gré ; n'attribuez jamais votre ruine spirituelle au défaut de la grâce, mais plutôt â quelque empêchement et â quelque indisposition qui est en vous, quoique peut-être vous ne l'aperceviez pas. Vous êtes une terre mal cultivée, où la semence de la grâce ne produit
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rien; ce n'esipas la faute de la semence, mais de la terre. Dieu très-bon ! vous tentez toutes sortes de voies et de moyens pour nous attirer à yous^ parce que vous désirez nous avoir avec notre propre volonté. Seigneur ! quel soin amoureux avezvous jour et nuit de Tbomme qui se méconnaît lui-même , et fom eonnatt encore moins; 6 quel sujet d'étonnement , qu'un homme misérable soit recherché si gracieusement de celui qui n'a besoin d'aucune chose I Quoi, Seigneur, aimer tant une âme, qui pour ses offenses ne mériterait que Tenfer, la supporter et l'attendre avec tant d'amour, et l'éclairer de tant de lumières !... tant de traits dirigés contre elle, et tant de flèches perçantes pour lui ouvrir le cœur à votre douce entrée ! Seigneur ! il n'y a point de langue au monde capable de louer assez la grandeur de votre suavité ; il n'y a point d'esprits assez étendus pour en comprendre les merveilles I Oh I si toutes les fimes pécheresses étaient ainsi favorisées de vos plus grandes miséricordes ; oh I si la mienne , particulièrement , recevait vos grâces au temps opportun ! Oh ! convertissez ma volonté rebelle par des attraits plus violents, donnez-moi de plus vives lumières et une plus claire connaissance de vos perfections » et de vos beautés ravissantes I Seigneur! appelez-moi tant de fois, qu'enfin j'écoute votre sagesse, et me consacre aux œuvres de votre bon plaisir ; misérable, si je ne me rends, et qui en accuserai-je, sinon mon cœur impénitent, endurci et rebelle i vos grâces I
DIXIÈME MÉDITATION
EXPLICATION PLUS BXPRES8E DE LA GRACE SUFFISANTE ET EFFiaCE.
I. Considérez que la grftce suffisante , qui se donne à tout esprit raisonnable, est quelquefois plus éloignée , et quelquefois plus proche de la justification. Car , entre les dispositions de la grftce sanctifiante, les unes sont plus proches, et les autres plus éloignées, selon qu'il a été ci-devant médité. Aussi les grftces excitantes que Dieu envoie pour former ces dispositions , sont plus éloignées quelquefois , et d'autres fois , quand il platt â Dieu, elles sont plus proches, selon la qualité de l'œuvre pour laquelle elles sont immédiatement données. C'est pourquoi une grftce suffisante est appelée ou commençante , ou plus parfaite, comme serait celle par laquelle Dieu porterait immédiatement une ftme à un acte parfait d'amour , qui la justifierait incontinent, et la revêtirait de la grftce sanctifiante ; car il platt quelquefois à la bonté divine d'élever certaines âmes à la perfection , sans les faire passer par aucun degré plus bas, comme si un roi élevait d'une seule fois un simple particulier aux plus éminentes qualités du royaume. Toutefois , celte conduite de Dieu est plus rare , et , comme en parle saint Prosper (1) , la maturité ne se trouve pas avec facilité dans le commencement, ni la perfection dans la première entrée, mais le plus grand nombre ne reçoit que par parcelles, ce que la largasse divine leur accorde. La conduite plus ordinaire de Dieu est donc d'appeler les hommes , et de les porter , par ses grftces , ft quelque œuvre qui paraîtra fort commune, et comme de petite conséquence pour la vie étemelle. Ainsi , selon la voie la plus ordinaire, personne n'est grand et parfait du premier coup. Ainsi , il excite les infidèles et les chrétiens plus grossiers , à
(1) Lib. i, de Vocatione Gentium, c. 2.
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faooorer leurs pères et mères, à obéir aoz prinees, à ftrir le larcin, le mensonge, et autres péchés, à feire dos prières, et se recommander à lui. Et si sa grâce est suivie en ces choses qui paraissent peu , il envoie peu après d'autres grftces pour élever davantage ces personnes qui lui ont été fidèles , et ainsi il ira en augmentant jusqu'à ce qu'il donne une grftce encore plus forte, qui fera produire un acte assez puissant pour la justification. Et c'est cette grftce qui , ayant son eflet, et causant plus immédiatement la sainteté, est appelée communément grftce efficace; encore bien que les grftces précédentes puissent recevoir le même titre d'honneur, tant que la volonté exécutmii ce à quoi dles portent immédiatement. D'où nous devons entendre de quelle importance il est de suivre l'inspiration de Dieu, qui porte à accomplir les lois naturelles les plus communes, comme d'obéir à ses père et mère, de fuir le larcin, et autres choses semblables, d'autant que ces premières inspirations, qui portent à ces choses communes, sont le plus souvent les semences de toutes les autres grâces qui viendraient à la suite, et de la gloire même du Paradis, qui y est virtuellement renfermée, comme un grand ariire dans un petit gland, et dans une petite semence, d'où il peut sortir et s'accroître ensuite peu à peu , de s6rte que les oiseaux du ciel puissent venir s'abriter sur ses branches. De Ift vient que ceux qui manquent en ces choses communes arrêtent le progrès des grftces divines, qui leur sont souvent refusées pour des choses plus hautes, parce qu'ils en font mauvais usage en ces choses auxquelles ils étaient premièrement appelés selon l'ordre de la providence de Dieu. C'est pourquoi saint Paul dit (Rom. 1) que les païens ont été inexcusables dans le désordre de leur vie très-dépravée et abominable, parce qu'ils n'ont pas honoré Dieu comme ils avaient le moyen de l'honorer. Ainsi la plupart des chrétiens qui sont peu sensibles et peu affectionnés aux biens spirituels, se trouveront avoir manqué aux premières inspirations de Dieu , qui les portaient à honorer leurs pères et mères, ou ft fuir les péchés les plus grossiers, le vol, la luxure, et autres; car par ces inspirations Dieu travaillait à leur salut, et ils avaient en eux des moyens suffisants de s'y avancer par un progrès qui eût été {perpétuel, s'ils ne l'eussent arrêté par leur propre faute dans son commencement, les rendant inefficaces, et les privant de leur effet. Ceci se peut entendre par la
340 Là THtMMIE APfMTIVB.
oompiraiioii diijiistii, qui, Dégligeanl kschoMi pelitef, el nU yfmi les suggestioiis da diable pour commettre des fiuitei Ugères, se précipitent iosensiblemeiit en de |iliis lourdes; c'est pourquoi le Sage dit : Qm méfriu lei petiki cftoaes tomkrs jws 4 peu (Eccl. 19). Ainsi les pécheurs, poiv B^lîger les pre- Hiières iaspiraUons divines, qui les appellent d'dMMrd à de petits biens , ne s'élèvent (dus , et ne parviennent pas aux choses plus grandes, mais croupissent , au contraire, étemeUement dans l'opprobre du vice et du péché.
Je remarquerai bien cette vérité à cause de sa grande importance. Car c'est de 1& que procède le nombre des infidèles qui sont répandus par tout le monde, et qû vivent dans rignorance ou dans l'aversioft de la voie du salut et de la HniûïAe reiigioa ; c'est pour «la que tant de chrétieiis baptisés ne vivent que d'une vie païenne et très^oignie de l'esprit de Jésus^Christ leur Rédeespteur, si, par une faveur extracurdlnaire il ne redouble ses grâces à leur égard , pour faire quelque e^>èce de miracle en la conversbn de lem* vie. Dieu très*miséricordieux, qu'il est grand le nombre de ceut qui vous méprisent ainsi d'abord, quand vous voulei commencer l'ouvrage de leur salut I Hélas! jusqu'à quand dureront ces m^ris de vos premières grâces , Jusqu'à quand l'enfer continuerait-il à se gorger d'âmes misérables I jusqu'à quand votre Ciel sera-t-il privé de tant de créatures qui eussent pu vous glorifier en toute éternité, si elles eussent suiiî Tordre de votre conduite! Dieu souverain! ayes pitié du monde p«rdu et désolé de toutes parts.
IL Considères que la grâce suffisante doit être rendue efficace en quatre choses principales : à croire les articles de la Foi, à aimer Dieu et le prodiain, à obsorver les commandements et les conseils, à demander à Dieu ce qui nous est nécessaire et convenable pour la vie éternelle. La raison ea est que c'est le propre de la grâce de nous bien régler divers Dieu notre premier principe , et de nous porter à lui roidre tout le culte que nous lui devons, à cause de notre dépendance et de notre soumission à son égard. Or, Dieu est en soirméme souverainement vrai et bon, il est la première bonté, et en ses œuvres il est extrêmement juste et miséricordieux. Parce qu'il est la vérité , il fhot le croire avec une ferme Foi qui ne vacille pas; parce qu'il est la bonté, î! le faut aimer d'une affection