‹ La théologie affective: ou, Saint Thomas en méditationChapitre 5 sur 45 · DE L ESSENCE DE LA BEATITUDE FORMELLE · texte numérisé non relu

DE L ESSENCE DE LA BEATITUDE FORMELLE

I. Considérez que l'essence de la béatitude formelle (qui -est la jouissance de l'objet béatifiant, que la Théologie appelle la béatitude objective) , consiste dans les opérations les plus excellentes de Tàme. La raison en est^ que l'action la plus parfaite est la dernière et la plus haute perfection de l'homme, laquelle perfection est sa fin et son accomplissement; car il n'a pas été créé de Dieu, et doué de tant de puissance et de tant de propriétés, pour rester les bras croisés, et demeurer immobile à rien faire. Le vrai repos de Thomme n'est pas semblable à celui de la pierre , laquelle jouit de la félicité dont elle est capable, quand elle est parvenue au centre où elle s'arrête, immobile et sans

Ktîon. En effet, l'àine n'est réputée bienhenrense que quand eHe jooit actuelleinent de Dieu, en goûtant et en savonnint sa douceur, 6D s'nniasant et en s'appliquent intimement à son efpence, pour en tirer , comme d'un sein fécond et inépuisable , des douceurs qui surpassent tout ce qui se peut ima^çiner ici-l>as. Or, ce goût et ce sentiment actuel de la bonté du souverain bien , est une opération de Tàme qui en jouit effectivement; et dès lors la béatitude consiste dans l'opération. Le prince des philosophes comprenait cette vérité, lui qui établit la béatitude dans la vie contemplative assaisonnée de jouissance , et dans l'énergie ou l'action de la plus noble vertu, et de ce qui est le meilleur en l'homme, c'est-à-dire de l'esprit, qui est la partie de notre essence la plus excellente, et qui tient le premier rang, et surpasse tout ce qui est en nous par la puissance de son action ël la dignité de sa nature ; c'est pourquoi il disait , qu'encore que nous fus* sions hommes, nous ne devions pourtant pas nous assujettir aux choses humaines , et qu'étant mortels , nous ne devions pas nous lier aux choses mortelles, mais plutôt nous rendre libres, autant qu'il se pourrait faire, de la mortalité, pour vivre d'une manière convenable aux esprits, puisque c'est ce que nous avons de plus beau et de plus divin en nous. Or, de la vérité de cette consi* dération il suit premièrement, que c'est à tort qu'on a avancé que la vision de Dieu, par laquelle il se voyait lui-môme, était la béatitude de Tâme qui en jouissait; car cette vision de Dieu est l'action de Dieu , non pas de l'âme. Et puis , comme un homme ne peut voir par les yeux et par la vue d'un autre, ainsi l'âme ne peut voir par une autre vue que par la sienne propre, et qui procède d'elle-même. Il suit en second lieu que cet écoulement intime de l'essence divine dans l'âme est insuffisant, quoique semblable à la pénétration par laquelle le feu s'insinue dans le fer , et semble le convertir en feu ; car cet écoulement n'est que l'intime présence de Dieu en tous les êtres, lequel ne les rend pas heureux, et ne sert qu'à disposer l'âme à sa félicité, en l'approchant de l'objet qui doit la contenter, afin que , n'ayant pas besoin de le chercher hors de soi , elle n'ait nntro chose à faire que de s'étendre k ces biens infinis, par les plus nobles actions qu'il lui sera possible de former. C'est pourquoi l'ancienne lumière de Sorbonne, Henri de Gand, traitant de la béatitude , ne s'arrête pas à ce premier écoulement de

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Dieu dans la substance de l'âme, car il en enseigne un second dans ses puissances, l'intellect et la volonté, afin qu'éclairé d'une lumière divjpe, et embrasée d'une pure ardeur, celle-ci l'aimeplus ardemment, et celui-là le connaisse plus clairement. Il dit. expressément qu'en ces deux actions d'une connaissance claire et d'un amour ardent, la félicité est parfaite et accomplie. Et pour faire voir plus évidemment son opinion contre ceux qui le condamnent sans le lire ou Tentendre, il allègue ces belles paroles de Hugues de Saint-Victor (1) : Ces deux choses, la connaissance et l'amour, appartiennent, l'une à l'illumination, l'autre à la réfection. La connaissance illumine , la dilection rassasie. La ' connaissance de la vérité, et l'amour de la bonté, c'est en ces choses que consiste la béatitude; connaître et aimer le bien : Goûtez, dit l'Ecriture, et voyez que Dieu est suave (Ps. 33). Dans le goûter, la dilection; dans le voir, la connaissance. Si bien qu'il est très-vrai que, si la substance de l'âme est béatifiée, comme étant ce qu'il y a de plus noble et de plus excellent en l'homme, toutefois ce n'est que par ses opérations les plus sublimes et les plus élevées.

Si donc, dans la béatitude, dans le repos , et dans le centre, l'âme n'est pas sans agir, sans contempler, et sans les élans d'une amoureuse charité, je dois le reconnaître, c'est un abus de penser qu'on est sans perfection, si l'âme demeure oisive, passive et immobile. Si dans le port il faut encore ramer, combien plus dans la route de la navigation? Si dans la paix et après la victoire, il faut que l'âme soit dans l'action, quel abus de vouloir demeurer dans l'inaction au milieu de la guerre et du combat. la fausse dévotion, qui détourne les âmes des actes spirituels de la connaissance et de l'amour, et les rend si opposées au modèle et à l'exemplaire de toute vraie perfection! Faites donc, ô mon Dieu, que tenant pour suspecte la doctrine de cette dévotion, autant que la condition de mon infirmité le permettra, je m'élève à vous par tous les actes de la sainteté, et que je tâche d'imiter vos bienheureux Séraphins, qui , dans le lieu du souverain repos , n'avaient point de repos^ mais disaient jour et nuit : Sainte Saint^ Saint, le Seigneur ^ le Dieu des armées (Is. 6).

(i) In e. Cal. Hier. p. î.

n. Considérez plus particulièrement quelles sont ces nobles opérations de l'Ame qui font la béatitude. Le Docteur angélique, saint Thomas (1), estime que la vision de Dieu, qui est l'opération de l'intellect, comprend toute l'essence de la béatitude, et que l'amour de la volonté n'en est qu'une propriété, ou un accident inséparable. La raison qu'il en donne, c'est que l'intellect loi semble être la plus noble faculté de l'ftme, et que, par conséquenty son action sera la plus haute perfection, et conmie la béatitude n'est autre chose que le souverain bien , et la plus éminente perfection, il s'arrête là, et soutient que l'essence de la béatitude est toute dans la seule vision de Dieu. Mais le Docteur subtil (2) estime plutôt qu'elle est tout entière dans l'amour, qui transporte les ftmes bienheureuses, et les comble de complaisances et de joies inénarrables qui les rassasient en toute éternité. La raison en est, qu*il croit que la volonté est une puissance supérieure à l'intellect, et que l'amour est quelque chose de plus excellent que la vision, et partant, qu'il est la plus grande perfection de l'ftme. Aussi la volonté est libre et non pas l'intellect. En cette vie la charité Remporte sur la foi. Le contraire de l'amour, qui est la haine de Dieu, est pire que le contraire de la foi et de la connaissance, qui est l'ignorance ou l'infidélité ; c'est une marque que l'amour est plus noble, parce que les choses meilleures ont toujours de plus mauvais contraires. Mais ne vaut-il pas mieux dire que la plus haute perfection de l'homme n'est pas la vision de Dieu sans l'amour, ni l'amour sans la vision, et que la béatitude, qui est cette plus haute perfection, consiste conjointement dans la vision et dans l'amour; c'est-à-dire dans la vision de la première vérité, qui est aimée, et dans Tamour de la souveraine bonté, qui est connue. Telle est l'opinion des plus anciens docteurs, Hugues de Saint- Victor et Henri de Gand. L'Écricriture sainte favorise cette considération, quand elle décrit la béatitude, tantôt par les actions de l'esprit, et tantôt par celles de la volonté. C'est la vie étemelle, qu'ils votis connaissent (Jean, 17). Et ailleurs : Courage, bon et fidèle serviteur j entre dans la joie de ton Seigneur (Matth. 25). En effet, il n'y a pas grand contentement à voir ce que l'on n'aime pas, quelque beau et merveilleux que ce soit. Et quand Lucifer verrait Dieu clairement,

(1) Q. 3, art. i. —(S) S€ot. in 4, Distinct. i9. Q. 8 •( 4.

s'il demeurait privé d'amour, il serait toujours misérable, et sa volonté souffrirait alors un enfer tout nouveau, et serait dans qnc violence insupportable, de ne pouvoir «limer ce qui lui paraîtrait aimable à Tinfini. Ainsi, ce serait un grand tourment pour quel** qu'un d'être attiré de la plus grande force du monde» sans pouvoir suivre, ni être ravi et enlevé : c'est pourquoi la vision sans l'amour ne suffit pas pour contenter les âmes. De plus, la béatitude est une jouissance et une fruition actuelle de Dieu, par laquelle l'âme est dite le posséder, en tant qu'elle y puise toute» les douceurs et les suavités, tous les avantages et tous les bieB$ qu'il lui est possible d'avoir selon sa capacité. Or, l'on ne jouU pas de Dieu comme des héritages de la terre, dont on a la jouissance, en les habitant et en recueillant les fruits et les revenus annuels qu'ils rapportent; ou bien comme de l'or et de l'argent, dont on jouit en les ayant en sa puissance, et en les employant selon sa discrétion. On jouit de Dieu en contemplant ses beautés infinies, et en savourant sa bonté et sa douceur immense. Le premier vient de la vision, et le second de l'amour, et l'un eC l'autre ensemble sont les deux biens spirituels de l'âme, par lesquels elle embrasse et possède son bien suprême, pour n'en éire jamais séparée. Il y a plus, la béatitude est ce qui donne à Dieu plus de gloire en toute Féternité : or. Dieu ne se tient pas moins glorifié d'être aimé que d'être vu éternellement, comme il arrive i un prince, qui n'est pas. moins glorifié par raff^ction que lui portent ses sujets, que par le désir qu'ils ont de le voir. Aussi, ce serait lui faire injure que de le connaîti^e clairement tel qu'il est, sans l'aimer aussitôt; c'est pourquoi la plus grande gloire de Dieu consistant en ce qu'il soit vu et aimé, et la béatitude étant cette plus grande gloire, elle doit comprendi^e l'un et l'autre. Enfm, noti*e esprit tient de la nature du feu, il est lumi&eux et brûlant, et la volonté de Dieu est qu'il jette une flamme qui, tout à la fois, illumine et enflanune, à quoi sont nécessaires la vision et l'amour tout ensemble, et dès lors ce sont les deux parties essentielles de la béatitude.

Je retiendrai cette pensée, que Dieu m'a mis au monde pour voir ses beautés, et aimer sa bonté, comme si le soleil illuminait h$ créatures , afin que sas rayons fussent regardés, et qu'il fût aimé et glorifié pour ses perfections. la fin désirable, et digne d'être souhaitée par tous les désirs possibles! mon Sei-

I>fi LA BÉàTITUM. Si

goeuTi tel est le beau Paradis pour lequel voua m'aves mis au moode. G* est là ma vie éteroella » de vous voir et aimer , et d'être uni à vous d'esprit et d'afiectioo, mon àmel que noUn» Dieu est bon, et que sa magnificence est grande , d'avoir conçu des desseins si hauts sur de misérables créatures, qui ne cessent de l'offenser I Obi quand sera-ce que nous arriverons i cette gloire si désirable ? Quand serous-uous ravis en cette sua^ vite étemeUe? Seigneur, mon Dieu , si dans le désert de ce ffloude et la sécberesse de cette vie, vous me donniez une gou» teletta de cette douceur céleste, certainement tous les biens pré<sents ne me sembleraient que du fumier et de ramertume. Je sooSnrais avec allégresse toutes les douleurs et les âpretés du monde. Cependant, mon Dieu, si je ne mérite pas d'èta*e exaucé ici-bas à cause de mon indignité trop grande, je ne cesserai de TOUS servir d'esprit et de volonté; car, puisque je suis éclairé là-dessus, et que j'ai le bonheur de connaître que l'uo^ et Tau* tre puissance doit participer à la béatitude, n'est-ce pas justice et raison que l'une et l'autre s'emploient pour l'acquérir? puis* que je vous dois posséder dans l'éternité, ne serai-je pas à vous, et possédé par vous, dans cette vie passagère? Puisque j'espère jouir de vous, et que vous serez à moi, que je sois aussi à vous sans aucune réserve pour la créature. Disposez de mon être et de mes travaux , tirez de moi tout le service que Ton peut tirer d'une chétive créature. Je ne veux d'autre consolation en ce monde misérable, que d'être à vous, qui êtes toute mou espérance.

III. Considérez que la vision et l'amour de Dieu seront la dernière fin , à l'égard de l'âme bienheureuse, comme si elle était seule, et qu'il n'y eût pas d'autres créatures au monde. La raison en est, qu'il y a trois choses principalement qui doivent convenir à la dernière fin de l'homme. La première est de le consommer et de l'accomi^r, en lui donnant son meilleur état et sa plus haute perfection. La seconde est de tellement conten-* ter ses désirs, qu'il ne souhaite plus rien pour être satisfait. La troisième , que l'homme se consacre entièrement , lui et toutes ses actions, sans aucune réserve, à cette fin. Or, durant le cours de cette vie, Dieu ne donne pas à Thomme sa (dus grande perfection; comme il le veut élever par degrés, il ne lui eu donne maintenant que les premiers traits, attendant l'autre vie

52 LA TBÉOLOGIE AFFECTIVE.

pour Tachevep. Il ne contente pas non plus tous ses désirs; car l'homme souhaite malheureusement mille autres biens créés, desquels peu d'esprits se détachent en ce monde, et au lieu de rapporter toutes ses œuvres à Dieu seul, par une intention pure, il a plusieurs autres vues pour lesquelles il se meut et agit. Il en sera tout autrement, lorsque Dieu sera vu et aimé par&ite-ment; car premièrement, au moyen de la vision et de l'amour, il achèvera son ouvrage , il accomplira l'homme , et s'imprimant en lui comme un cachet, il lui communiquera sa plus parfeite ressemblance, qui le mettra au plus éminent degré d'excellence, à laquelle il puisse atteindre. Ce serait en effet une honte pour l'ouvrier que de laisser son ouvrage imparfait, quand il a le pouvoir de le compléter; aussi la créature, qui n'est que commencée dans l'état présent, aura sa fin et son achèvement, sans qu'aucune chose lui manque pour son entier assortiment. De plus, tous les désirs de l'homme seront rassasiés, et il ne lui restera plus rien à prétendre après la possession de cet objet, dont il aura la vision et l'amuur. S'il a un désir perpétuel de connaître la. vérité par une vie contemplative, alors, contemplant la première vérité, il connaîtra tout ce qu'il est désireux naturellement de savoir. Si l'homme a un grand désir de la gloire, alors il sera au comble des honneurs, étant uni à Dieu par la claire vision; il sera en estime devant Dieu, et en réputation parmi des millions d'anges et d'esprits heureux qui apprécieront ses vertus. Si naturellement il désire les richesses, rien ne lui manquera, lorsqu'il possédera le bien de tous les biens. S'il court après les joies et les contentenœnts, il en aura le cœur rempli, parce que l'union des choses qui se conviennent enfante la joie. Or , rien n'est si convenable à l'âme spirituelle que la très-pure lumière de la divinité, à laquelle elle sera unie par la vision et l'amour. Enfin, s'il désire se conserver immortel , afin de ne jamais déchoir, alors il aura l'assurance de ne jamais périr. C'est pourquoi s'il n'y avait que Dieu seul au monde, et une âme qui en eût la possession , elle jouirait vraiment de sa béatitude, laquelle est accomplie en son essence , sans l'adjonction d'aucune créature. Après tout cela, l'homme ne tendra qu'à Dieu, et à sa seule gloire, à laquelle il se rapportera purement et entièrement. L'amour divin y exercera sur lui un empire absolu; car la dikction est forte comme la mort (Cant. 8), parce

DE LÀ BÉàTlTUDE. 35

que, comme la mort ne laisse rien à l'homme de soi-même, mais lui ravit tout , l'absorbe lui-même et enlève le mort tout entier à lui et aux autres , pour le posséder toute seule ; ainsi VamouT fort et véhément qu'ont les bienheureux pour la gloire de Dieu, les possède et les occupe tout entiers, et ne leur laissé i Tien pour eux et pour autrui, afin que tout soit pour cette gloire I mile, qui est le but de tous leurs mouvements , et la règle de Isoles leurs affections. C'est pourquoi Dieu est parfaitement la dermère fin des bienheureux, de laquelle 3 ne fait que commencer les fonctions en cette vie pr^ente.

, J'admirerai le bonheur de tous les saints et saintes du Paradis, qui ont heureusement atteint cette fin dernière, dans laquelle ils possèdent leur plus haute perfection, trouvent le rassasiement de tous leurs désirs, et ont la gloire de n'être et de ne vivre que pour Dieu. la noblesse des serviteurs de Dieu 1 6 l'excellence des en&nts de la gloire 1 mon Ame, que tu es heureuse d'être créée pour arriver à une telle fini Loue sans cesse la bonté de Dieu, qui, sans avoir besoin de toi, mais par sa seule grftce et sa miséricorde t'a destinée à un état si sublime. Ne t'en rends pas indigne par une vie corrompue et terrestre. Appréhende tes œuvres si défectueuses, de peur qu'elles ne t'en éloignent, au lieu de t'en approcher. Je m'étonnerai ensuite de l'égarement de la plupart des hommes qui n'ont ni connaissance, ni sentiment, oi affection aucune pour celte fin si avantageuse; c'est pourquoi ils vivent comme s'ils n'étaient nés que pour la mépriser ; et, plus sensuels que les bêtes, ils outragent et blasphèment Dieu plus hautement et plus insolemment que les démons. âmes infortunées , hélas 1 que ce sera pour vous un cuisant regret de voir bientôt que, par votre faute, vous êtes privées sans ressource de cet état ftarfait qui devait vous appartenir, et que TOUS êtes condamnées à brûler pendant toute l'éternité. Ne vous n^ligez donc plus, vous êtes mises au monde pour de plus hauts desseins que c^ux qui vous occupent pour votre ruine et votre confusion. J'apprendrai encore de cette même considération à ne me point arrêter à aucune perfection spirituelle de cette vie, quelle qu'elle soit; il faut monter plus haut, à celle du Paradis; c'est là qu'est ma vraie fin et ma vraie perfection; celle de cette vie n'est qu'un léger commencement et une disposition telle quelle. J'aspirerai donc incessamment à vous, II. 3

^ LA TtUàO(<OGl& AFFECTIVE. .

ô mon Dieu, ma gloire très-accomplie; tant que je vivrai, je soupirerai après votre possession. Je veux aller à vous par toutes mes œuvres, et je perdrai joyeusement celte vie tempo^ relie dans Tattente du bien souveraia, où me porte mon ecy^ rance p^ votre miséi^icorde que je bénis à jamais.

DE LA ViBION- M DIEU PLUS PARTIGIJlinCRBMBNT.

I. Coi^sid^rez V^ceUence d^ la vision bienheurease, pfir laquelle, les espirits coi^templent la face i;avissantQ de Dieu. ^ toutes les xperveilles inénarrables qui y sont, renfermées. C'eM la plus subiifne opération, qui puisse convenir à Tbomme.; cw c'est roj^âtion de la^ pren^ière faculté de son âme, qui eai) rentendêo^^tf C'est L'opéra^ qui a l'objet le plus sublime. 4m tous Ij^ ot^etfs; car, 3on ob||el est la divinité inéme dairemeafc maniieçtéiQ. G'e^ Topé^at^pn qui procède de l'âme, de k fiiçoa la plus, haute et la. pli)^ 4i^Q î <^f ^'^^ P^ 1^ concew» du la lumiéirç. de gloir^,, qinl e^ la f\m excellente de toutes leii qualiléfi^ du monde, et. qui élève l'esprit, à une vision si adh."^ mirable. En, utt: mat| Q!est l'opération: dont le terme surpasse tout ce qui peut, êtr^ produit p^r la créature ; car , commAi cette vision. Qst^ une claire, et évidente comiaissance dft toutes^ le$. lumi&res et de tout^. lea beautéa de Dieu, die a ' pour terme ufie repré$^ti^im) expresse et use image vét itafal» ' de toutes ïesL perfiM;tiqn^ divines en l'âme. Ce qui fiBÛt qii!éHei ' est déiforme, çoauna, sî. ^Ue était poiiite ou revêtue des couleiinii < de la divinité, avec un écUt, de gleûe qui surpasse toutes let ' paroles et les pensées bun^aines. En sorte que, de quelque cM que l'on regarde cette grande visien, toiit y est noble et relevé '• admirablement. En effet, que peut*on attendre de plus excellent ^ que de posséder Dieu^ qui est le bien infiui, la source de toud. ' les biens dont l'âipe est. oap^e? OTh la vi«ioa met l'âme dans. <

)ft possession réeOe et aetaelle de Dieu ; car, comme les choses' èb différente natare se possèdent diversement, selon les diverses maniëres p«r lesquelles elles commtmiqttent lenrs biens et lenrs itantagesy le» richesses par ht puissance et le droit que Ton a èe les tenif oit d'en disposer à son gré, les viandes savoureuses pur le goût, les fleurs a^éables par le regard et Fodorat; de ttêne INw se possède premièrement d'une ftiçon parfaite, par b visioft évidente, par hquetls l'âme commence à l'avoir à soi, i \t tenir pr^nt, à s'étendre à Finfinité de ses biens, qu'elle mtemple arvee des ravissements si délicieux , que rien ne peut (Kaler soft bonheur. Et comme cette vision est le premier acte k la Êhsition et de la jouissance de Dieu, elle est par là même k pfineî)pe de l'amonr béatifique , et de toutes les joies qui ccompftgnoit la béatitude. Car elle est pour la béatitude comme k ncine poor l'arbre, la fontaine pour le ruisseau, le fonde- ■ent pour l'édifice, et la himière pour le soleil. Et l'amour f^ÊSÊSt de eette vision avec les joies et les contentements éterta» ; c'est pourquoi , si dans cette vie , l'amour l'emporte sur b eodkmissance , et si' la charité est plus noble que la foi-, c'est ffliBÎ h» la connaissance de Dieu peut être malheureusement ilparée de son amour, mais non point dans la béatitude. Et pds, la lumière de la gloire surpasse en noblesse toutes les nlres dispositions ; c'est pourquoi portant la vision dans Tânie, eemme un fruit qui lui est propre, cette vision l'emporte sur iMtes ttê autres opérations, qui sont d'autant plus nobles, que hs propriétés^ qui en sont les principes, sont plus parfbites.

la grande vision , ô la contemplation admirable , ô heureux 9Ég qm oni h cœur pur y car ils verront Dieu (Matth. 5) ! ma Ms-soblitae perfection, la couronne et la consommation de mon tM O Seigneur, quelle obligation infinie vous a l'esprit bumkt <to oe que tous l'avez créé pour cette noble contemplation t (kMÉinement, mon Dieu, si nous vous sommes obligés indicide ce que vous nous avez créés et donné l'être de la , combien plus vous sommes -nous redevables pour les Mans à- venir que nous attendons de vous. Ce que nous avons ncu n'est qu'un être naturel ; mais ce que nous espérons est le trti-bon êti^ de la gloire, et la couronne de toute perfection. ni admirable , dont tout le monde désire contempler le visage, endoîaeiHttoi au plus tôt à cette fin très-noble qui nous égale

56 Lk THÉOLOGIE AFFECTIVE.

à vos anges ? Seigneur , si je vous suis agréable , montrez-moi votre visage (Exod. 33). Je suis au monde, non pour voir le soleil que vous avez créé dans le ciel, mais pour voir les merveilles de votre essence infinie; c'est là ma fin. Ohl je ne me soucie pas de ce qui peut m'arriver en cette vie mortelle, pourvu que je puisse atteindre et parvenir à vousl

II. Considérez l'étendue de la vision des bienheureux , et à combien de choses s'étend leur connaissance. Dieu ; est libéral à rinfini, il se donne tout à voir, il ne réserve rien. Car il n'en est pas des bienheureux comme de celui devant qui un homme est présent, duquel il voit la face et les habits, et les traits extérieurs, sans voir au dedans de lui son âme, ses facultés et ses perfections intérieures. Les bienheureux, qui voient Dieu clairement, pénètrent dans le fond de son essence, et y voient des choses infinies, sans quoi leur esprit ne serait point rassasié. Dieu contient en soi des choses infinies, et rien n'est caché aux bienheureux ; car , comme toutes ces choses infinies ne difi'èrent pas en Dieu, il n'y aurait aucune raison pourquoi en voyant les unes , ils ne vissent pas toutes les autres. Us voient donc des choses infinies dans l'essence divine. Et, pour en parler plus en détail, ils voient dans cette essence les trois Personnes infinies de la Trinité; ils voient le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Us voient la compréhension infinie du Père, par laquelle il engendre son Fils coéternel et coégal à soi; ils voient la dilection immense du Père et du Fils, par laquelle ils produisent la Personne admirable du Saint-Esprit. Ils voient ses attributs, sa puissance, sa sagesse, sa bonté, son éternité, son immensité, son infinité. Us voient sa félicité, sa justice, sa clé* mence. Us voient même ses décrets, sa prédestination et sa réprobation, parce que toutes ces choses sont en lui; c'est pourquoi du même regard dont ils voient l'essence, ils voient pareille» ment toutes ces choses grandes et admirables. Et comme ceux. qui voient les choses les plus élevées voient bien aussi les plus basses, les esprits heureux qui connaissent l'être divin et incréé viennent ensuite à la connaissance de Têtre créé, et qui est hors de Dieu ; c'est pourquoi ils connaissent ensuite tous les mystères passés ou présents de la foi, de la création, de l'Incarnation , de TEucharistie , de la Rédemption , de la justification et de la gloire. Us savent toutes les difficultés et les secr6l8|^ soit

DE Là BÉATITUDE. ?7

de rEcritare sainte, soit des définitions des saints Conciles; car ils ont cru autrefois toutes ces choses, et ont mérité par leur obscure croyance d'en avoir pour prix une entière connaissance. Tk Toient toutes les étoiles, tous les éléments, et les espèces qui 7 sont comprises avec leurs propriétés; car toutes ces choses ont été créées , afin que l'homme en les connaissant en donnât des louanges à Dieu. C'est ce qui doit s'accomplir parfaitement i dans rétat de la béatitude où la gloire parait en son plus grand I lostre. Us connaissent aussi tout l'ordre et le cours de la pro- I vidaice de Dieu , les divers gouvernements des empires , des iTojaumes et des républiques, la conduite des hommes, leurs ac« fions extérieures, vertueuses ou méchantes, et, en somme, toute fiûstoire du monde leur est aussi connue, que si elle passait sur m théâtre devant leurs yeux. La raison en est, qu'ils connaissent la justice de Dieu pour le louer de ses jugements sur les hommes : il faut donc qu'ils sachent comment tout s'est passé dans b monde, afin qu'il leur apparaisse manifestement avec combien le raisons les uns sont prédestinés à telle et telle gloire dififé-

I rente, et les autres réprouvés et condamnés à telles et telles peines ; cfest pourquoi même ils connaissent l'enfer avec tous ses infortnnés habitants, les crimes dont ils sont convaincus et les supplices dont ils sont châtiés. Cette connaissance leur sert pour les ravir dans l'admiration de la justice de Dieu, qui est l'objet de leurs cantiques spirituels, et pour leur faire rendre des actions de grâces à sa miséricorde, par laquelle ils ont échappé I de si grandes misères. Us voient encore tout le monde céleste, et la grandeur et la beauté du Paradis : ils voient toutes les hiérarchies des anges et des saints depuis le premier jusqu'au dernier ; ils voient leurs pompes et leurs spleiTdeurs, et par fodles actions vertueuses , par quels traits de providence , par qoeb degrés de mérite, et par quelle mortification ils sont arrivés à la gloire ; car il convient qu'ils connaissent leur cité, I leurs firères et tous ceux avec qui ils doivent toujours vivre et kmer la magnificence divine des œuvres admirables qu'elle a opélées en eux. Enfin ils voient attentivement ce qui appartient davantage à leur état, comme celui qui a été roi, voit les affaires de son royaume, celui qui a été père de famille, celles de sa liaison, et de toute sa postérité. Et ils voient toutes ces choses, en bien dans l'essence de Dieu, comme dans un miroir volon-

taire, qui représente ce qu'il veut; ou bien ils les voient i Taide de la lumière de gloire, qui a la force d'élever l'esprit à la connaissauce évidente de Dieu , et des êtres créés ; ou , ce qui est plus probable , parce que la lumière de gloin n'est que pour voir l'essence de Dieu , laquelle n'a aucun rapport et liaison nécessaire avec les êtres créés pour les reprér senter à ceux qui la voient, ils voient l'essence seule par h lumière de gloire, et tout ce qu'il y a de créé par des espaçai qui leur sont infusas de nouveau, ou finalement par des révébf lions que Dieu leur en fait en divers temps par soi-mêmei eu par d'autres.

Ëh bieni mon âme, quelle science fût januds plus grande dans l'univers ? quel philosophe, quel théologien eût jamais tant de , connaissances, qu'en aura le dernier des bienheureux! Ebl mon ^ âmel si tu es désireuse de la science, ai tu te fiàtigues'et que ti| , travailles tant pour en acquérir quelque étincelle, opère ton salut ^ avec crainte et tremblement ; fais en sorte que par le progrès d^ . ta vie, tu te rendes digne de la vision bienheureuse, et en ua moment tu seras illuminée de Dieu, et tu n'ignoreras plus rien , de ce que tu désireras connaître ; car, dit le grand saint Grégoire, , que ne sait-on pas, quand on connaît celui qui sait tout? queUa. école admirable que le Paradis, et quel maître excellent que Dieul Ce n'est rien que les connaissances que le sage Salomon donna à la reine de Saba, dont il résolut tous les doutes, et éclaircit toutes les difficultés, en sorte qu'elle resta stupéfaite d'étonnementi voyaMy dit l'Kcriture, toute la iageuê de Sofomon . la maison qu*il avait bâties les viandes de sa table y les habits de ses sev" vïtcurs , leurs ordres et leurs vêtements^ et en somme les sacrifices qui s'offraient dans la maison de Dieu (m. Rois, 10). Ohl que V^me sera bien autrement satisfaite et éclairée dans ses difficultés, qu'elle verra bien une autre sagesse, qu'elle verra bien un palais plus magnifique, et des aliments plus savoureux, d'autres ordres, d'autres vêtements, et d'autres sacrifices de louanges perpétuelles qui s'oifiriront à Dieu ! De sorte que piirmi toutes ces connaissances, elle s^ra ravie de se voir avec tant de lunpières, et s'écriera comme cette reine magnifique ; grand Dieu, l'on ve m'a rien dit de l'excellence de votre vuel vos Prophètes ont été trop secrets, vos Apôtres n'en ont rien annoncé, vos dototeure ont été muet»* Obi je suis ravie! ô pacifique SalomoDi

M tk BÏAttTOèK. S9

de qm la terré universelle désire la vision! Oh, waimént la renommée n'est rien aupirës de la Vérité! Votre tageêse e$t ping grande y et vos ostivrès Èont plt^ magni/tqfteà, que tout ï^ que la renommée m*en a fait apprendre. lAenhenreux vos serviteurs, qui sont debout devant vous, et qui ^entendent toujours votre sagesse (m. Rois, 10).

m. Considérez encore leâ délices tfàt cauisé cette adtairablé tne : car plus les objets ont de beautés, plus ils causent dé plai^r à ceux qui les regardent; et on ne [^ut dire quelle joie, et quel ravissement d'esprit causera la Vue des beautéâ et de$ perfections infinies de la divinité. Les voluptés des sehs ne sont que Tombre de ce plaisir céleste, et comme l'intellect pénètre faiflniment l'objet de sa fSUcité, et (jiié cet objet s'insintkie réciproquement dans lé fond dé rihtelléct, qui est alors admirablement épuré, sa joie est continue, toute pure, intimé, et toute pénétrante. La sainte Ecriture nous représenté l'abbndanée Ûé celte joie, tantôt par un torrent , et tantôt par tih fleuve agréable qui roule ses orides dans une campagne plantée tlé beattjk arbreis , qui poHent bhaqiie mdiâ dé hdtkveatlk fruits; Yoût Tes abreuverez , dit le saint roi David j du tôrfèni de votte volupté , parce que ta source âè vie ^î eh vtrtis, )éi fions ierirons la lumière en vàfre lumière (Ps. 85); parce qu'ils verront la divinité, et la lumière inaccessible et incrééé par la lîtmiêre de gloire. Ils Seront abreuvés du totrent de la volupté de Dieu hiôme, parce qu'ils puiseront leur contentement à la sDut*ce de la môme vie dans la divinité. Et quoique la jbie de Dieu et celle des esprits béatifiés soient inégales, elles seront pdbrtant semblables, en ce que l'une et Vautre proviennent de la (contemplation d'ùtt tnênie objet. AU reste, cette joie sera si aboildanté , qu'elle sera comme un torrent de délices dans les bienheiit^Ux , parce que le torrent est une grande abondance d'eàux, qui clécoUlent deâ hautes motitagtiès, et qui se vont répandre dans les campagtifes desséchées qli'elles alrbsent , et d'où elles ravissent et etfaporléttt tout fce qu'elles i^encôntrent ; car ainsi de là tnontagne dé la divinité descendra dans les heureux une abondance de délices, qui les abtmera dé contentements, et elle ravira Si puissamment toutes leurs puissances en de grands séhtiihents de plaisir, qu'il ne leur sera pas libre de ne pas être dans la joie ; mais ils seront tavis et et emportés à des contentements éternels. Le bien-slimé didcipte

40 hk THÉOLOGIE AFFECTIVE.

saint Jean connut cette vision sous la figure d*un fleuve clair et limpide, qu'il appelle le fleuve d'eau vive, qui était dair comme le cristal , et qui jaillisiait du trône de Dieu et de Vagneau ; ce fleuve était ombragé sur rune et l'autre rive du bois de la vie, qui portait douze fois des fruits chaque année, et les feuilles de ce bois sont pour la santé des Gentils (Âpoc. 22). Ce fleuve pur d'eau vive, resplendissant comme le cristal, n'est autre chose que la belle vision de Dieu , qui est un fleuve délicieux qui rassasie pleinement la soif et les ardeurs de tous les désirs humains. Ce fleuve est comme le cristal, parce que cette vision est resplendissante, très-claire, et très-évidente. Ce fleuve procède du trône de Dieu et de l'agneau Jésus-Christ, parce que cette vision vient de la puissance de Dieu, qui élève l'âme, et des mérites de Jésus qui l'a acquise aux bienheureux pour prix de son sang. Ce fleuve est bordé d'un, plant d^arbres qui portent chaque mois de nouveaux fruits, parce que cette vision est accompagnée de3 fruits de joie et de contentements qui ne paraissent jamais anciens , mais semblent toujours nouveaux , parce que la vision de Dieu, par sa continuité, n'apporte jamais de dégoût; mais après cent mille ans , les joies qu'elle apporte sont aussi sensibles et aussi nouvelles qu'au premier moment. Enfin, il n'y a rien de petit et d'inutile en cette béatitude, les feuilles mêmes, qui sont peu estimées dans les arbres, et les moindres circonstances de cette vie bienheureuse, donnent la santé et la vigueur aux Gentils et aux peuples sauvés du milieu des région^ autrefois idolâtres, non en les d^ageant de quelque infirmité, qui n'a point d'accès en ce lieu, mais en les conservant éternellement dans une vigueur florissante et immortelle. Ainsi, Vimpétuosité du fleuve récrée la cité de Dieu (Ps. 45). Que si Ton oppose que cette vision n'est pas compréhensive , et que dès lors elle ne peut causer un si grand contentement , que si elle l'était ; à cela il faut dire que ce qui contente le plus les bienheureux, est que leur bien est si , grand, qu'il ne peut totalement se comprendre, aimant mieux que leur trésor soit infini et inépuisable, que fini et capable d'être épuisé.

Oh! donc, Seigneur y combien grande est la multitude de votre douceur y que vous avez cachée pour ceux qui vous craignent (Ps. 30). Ehl Seigneur, si les saints de cette vie, dans lesquels , par une laveur spéciale, vous avez fait distiller quelques

petites gouttes de ces eaux vitales, manquaient de force et dé* faillaient dans Vexcës du contentement qu'ils en ressentaient, comme ceux qui s'évanouissent et tombent en pâmoison par la trop grande quantité des bonnes seuteurs, tellement qu'ils étaient contraints de vous supplier de ralentir le cours de vos grâces jusqu'à ce qu'ils fussent plus forts et plus vigoureux; comment une âme supporterait-elle ce torrent de délices, et ce fleuve de voluptés? Seigneur, eh! quelle merveille que notre joie soit plus grande que notre capacité, et que vous surpassiez nos attentes, nos puissances , et nos forces , si bien qu'il faille que notre nature soit élevée au-dessus d'elle-même , et établie en un état plus fort et plus robuste pour supporter les joies qui la doivent transporter! Qui ne s'étonnera donc grandement du conseil im.prudent des hommes de la terre, qui ne veulent pas soufifrir, ni soutenir de combats contre leurs passions qui les asservissent sans résistance? Qui ne s'émerveillera de l'imprudence des chrétiens, qui, entendant et croyant ces cl^oses , n'ont de soin et d'empressement que pour quelques commodités temporelles, et pour je ne sais quelle gloire et satisfaction plus légère que le vent? Eh! noble Jésus! qui avez consommé la substance de votre vie, pour acquérir ces délices aux mortels, qui ne sera ému d'indignation , de ce que l'on fait si peu d'estime de vos travaux et de votre amour incomparable? grand Créateur, ma fin très-délectable, je désavoue leur disposition; car ;'ai aimé la beauté de votre maisony et le lieu de votre demeure (Ps. 25); un jour dans vos palais est meilleur que mille autres (Ps. 83) dans toutes les joies de la terre; je souffrirai donc joyeusement, je combattrai courageusement pour vous posséder un jour, j'observerai votre loi constamment pour tant de biens et de douceurs que renferment ma béatitude et ma fin dernière.

i2 LA TBtObOGiE AFFECnVE

SEPTIÈME MÉttïTÀTl'ON.

DE ii'AIIOVil BÉATIFiQCm ft^Uf PAftTICIlUÈIIllaNTv

I. CûAsidéres l'essence de Tamour béatifique. C'est une eom* plaisance intime du cœur en Dieu et en tous ses biens, et une bienveillance affective pour Dieu, qui {xnrte à lui donner toutes sortes de satisfactions, à accroître sa gloire, et à lui désirer et procurer tout le bien qu'il est capable d'avoir. Par cette eomplaisance, l'ftme se réjouit sincèrement de ce que Dieu est Dieu, de ce qu'il est comblé de perfections et de beautés infinies, de ce qu'il est dans un état toujours glorieux, toujours content et satisfait en lui-même, de oe qu'il est le .Roi des rois» le monarque des monarques , qu'il domine toutes les chèses qu'il a créées par la toute puissance de son bras. Cet amour de complaisance est tout plaisir et contentement. C'est un amour vraiment fhiitif, qui est une jouissance de Dieu, et une réjouissance en Dieu , d'autant plus grande, que les biens de Dieu sodt plus grands et plus élevés au-dessus de tout ce qui se peut imaginor. Le même amour béatifique est aussi une bienveillance pour Dieu ; car , par cet amour, l'àme bienheureuse ne se cotnplait pas seulement en ce que Dieu est ce qu'il est ; mais aussi elle a un désir intime qu'il persévère constamment en la- possession de tous ses biens, pour toute l'étehiité, et que toute la gloite possible lui soit rendue par toutes les créatures ; tellement que si elle avait en propre les perfections et les biens qui sont en Dieu, elle lui en ferait un don et une offrande irrévocable, ou bien , s'il lui était possible d'accroître ses perfections et d'augmenter sa gloire, elle le ferait avec un désir brûlant, et de la meilleure volonté du monde. Au reste, ce qui est ici plus difficile à comprendre , est de résoudre si la volonté, pour produire ces actes d'amour, est élevée par une habitude de charité , qui soit d'une autre espèce et plus relevée que n'est la charité qui est infuse en nous dès

M Là BÊÀTITUmS. 45

£6Ue YÎe; ainri que l'esprit est élevé à la yMoa bt e ahè ^fcut e par «06 hiiQière <l6 gicMre, qtû est d'une autre espèce que toutes les lumières de eette yi#. Quelques théologiens eeutiennettt que la iDharité des bi^ibeureux est distincte de celle de cette vie. Gar autrement l'âme jouirait dès maintenant d'une trèsHiotable partie de «a béatitude, fs'est-à-dire de la sainte charité. Ge qui serait la même ebose que d'être au port et dans les oirages, dans I0 terme et dans la voie, que d'avoir sa récompense avant la eonsom* ifiiiion du mérite p«^ la persévérance fimde. Or ceci étant contmire A là raiseâ» il leur semble que la diarité du Giel est d'une ess^ce plus noble que celle de cette vie. De plus, h diarité de cette vie est libre^ et produit à discrétion les OKercicea de l'amour, celle du Ciel les produit par nécessité, car il n'est pas possible aux bienheureux, à qui Dieu se montre et se foit v6ir à découvert^ de s'empêcher de l'aimer; ils sont ravis et emportés à son ainour> sans en pouvoir être détournés. De plus, la charité de cette fie eet souvent sans ferveur^ celle du Giel est dans des aideurs pe^pétudIes et véhémentes pour scm objet , que rien ne peut raglan tir \ m lampeê sont ie$ lampes de feti et de fkmmeê^ l'aèomhnee des eêU9 n*a pu éteindre sa charUé, et les fletwee m (9 ndmergeront paà (Ganté 8). Mais quoique ces raisons soient spécieuses^ toutefois elles ne prévalent pas sur l'autorité de saint Paul , qui i^it : Ls Irrité ne meurt jamais (Gor. 13), pour nous enseigtier que la même charité de celle vie persiste dans réternité ; c'est pourquoi il est plus sûr d'estimer que la charité est de même espèce, et la même au Ciel et sur la terre , dans la patrie . et dans la voie ; mais que là , elle est dans un état plus parfait, parce qu'elle 7 est unie à là lumière de gloire , qui lui est due , comme la lumi^ de la raison à l'âme raisonnable , et ici>bas elle est dans un état plus impariait, parce qu'elle est séparée de la lumière de gloire son assistante^ pour donner lieu au mérite. Cependant cet état plus parfait où est la charité du Ciel, feit qu'elle y agit plus fortement , n'y étant pas empêchée par les obstacles de là terre et du corps ; c'est pourquoi elle ne tient lieu de réeempensè dernière qu'en cet état plus accompli.

J'admirerai cet amour de complaisance et de bienveillance^ et je flUîcîterai les habitants du Ciel de ce qu'ils en sont enrichis. Je mè confondrai moi-même, si, étant dans l'état de charité, qui est de même espèce et 4e méi^ tiatiure que ie leur , jd dèramure cependant

dans la tiédeur et la négligence des actes du saint amour ; c'est pourquoi mon âme gémit de cette vie. heureux du Paradis! continuez sans cesse dans les siècles des siècles l'exercice sacré de votre complaisance et de votre bienveillance, et compensez par vos feux la glace de nos cœurs. Eglise triomphante , 6 épouse trèsnoble de l'agneau sans tache, oh 1 qu'un million de fois, tous les jours, je te félicite et t'estime très*fortunée pour l'ardeur de tes saintes affections 1

II. Considérez l'étendue de l'amour des bienheureux , et combien de choses ils aiment. Premièrement ils aiment Dieu , les trois Personnes divines , toutes leurs perfections et leurs grandeurs infinies ; il leur platt indiciblement, et ils approuvent trèsaffectueusement que Dieu soit Dieu ; c'est-à-dire, infini, immense, immortel, bienheureux , dominant toutes choses, et en un mot, qu'il soit ce qu'il est, et ce qu'il a toujours été en soi-même. Or, comme celui qui aime sincèrement une personne , par exemple un roi, aime aussi ses intérêts et ses biens, ceux qui aiment les Personnes divines aiment aussi leur gloire, d'autant plus qu'ils la reconnaissent plus grande. C'est pourquoi, comme il revient à Dieu une plus grande gloire de l'union personnelle du Verbe avec l'humanité de Jésus-Christ, ils aiment Jésus-Christ d'un amour plus grand, parce qu'en lui la gloire de Dieu leur apparatt plus grande. De là leur amour s'étend à la gloire que donnent à Dieu la sainte et immaculée Vierge , les Séraphins , et tous les anges, et les saints et saintes du Paradis ; ils s'unissent d'une affection très-ardente aux bénédictions, aux louanges, aux glorifications qu'ils donnent à Dieu dans l'état glorieux de leur félicité, et s'unissent à eux avec une allégresse sensible. Après l'Eglise triomphante, ils aiment l'Eglise militante sur la terre, et surtout les âmes qui y vivent plus saintement, parce que, par l'estime qu'elles font des lois de Dieu, et par les actes de leur dévotion , elles glorifient Dieu plus notablement. Ils aiment conséquemment la pénitence et la justification de ceux qui reconnaissent leurs fautes, et embrassent une vie plus sainte ; parce qu'ils voient que Dieu doit être glorifié par leur conversion, et ils ressentent une joie indicible, quand une âme entre dans leur Paradis , pour y fortifier leur parti, et le rendre d'autant plus puissant à glorifier Dieu. Ils agréent aussi la beauté de tout ce monde, l'ordre et la disposition très-belle de toutes ses parties, et aussi le gouverne-

ment des états, où ils reconnaissent les traits signalés de la pro- Tidence suprême. Ils aiment même la gloire qui revient à Dieu du supplice des damnés, où ils voient briller les rayons éclatants de la justice divine , et tout ensemble les r^ets qu'ont des millions d'esprits et d'âmes infortunées, de ne pas jouir de ses beautés infinies ; car plus les damnés sont torturês par les désirs râlents qu'ils ont de voir Dieu, dont ils sont privés pour jamais, plus ils lui rendent de gloire. En sorte que tout ce qui est au monde, est aimé des bienheureux, et rien ne les mécontente de ce qui donne quelque gloire à Dieu. Us aiment tout ce qui est au-dessus d'eux, les Personnes divines, et les saints plus heureux et de plus grand mérite qu'eux. Us aiment ce qui est autour d'eux, le prochain, et la multitude de ceux qui les accompagnent dans la gloire. Us aiment ce qui est au-dessous d'eux, le monde iniérieur ; et enfin, ils aiment ce qu'ils sont eux-mêmes, à proportion de la gloire qu'ils' rendent â|2ieu, pour laquelle seule ils aiment ce qui est hors de Dieu. C'est pourquoi la gloire de Dieu étant la r^le et la mesure de leurs affections, ils aiment plus qu'eux- mômes les saints, dans lesquels ils aperçoivent un plus grand éclat de gloire, ainsi qu'ils aiment les autres choses de ce monde plus ou moins, selon qu'elles y servent diversement à la gloire de Dieu.

noble amour ! que ma volonté n'est-eUe enflammée de l'ardeur d'une telle charité ? mon âme ! regarde et fais sehn Vexemplaire qui Veft montré sur la montagne (Exode, 25) de la béatitude! Aime Dieu par-dessus tout, selon ta portée, aime sa gloire, aime rhumanité sacrée de Jésus, qui la lui donne plus grande, et tous les états de ce monde, selon qu'ils servent à glorifier ton immense Créateur, pour la seule gloire duquel tu as reçu la vie^ trèsnoble charité, par laquelle seule nous pouvons plus fidèlement ici-bas imiter les saints du Paradis I Doue, âme immortelle, commence à être ici-bas ce que tu seras un jour, règle tes afi'ections selon que tu espères les avoir dans la félicité. mon Dieu, ordonnez ainsi la charité en moi 1 esprits célestes, ô âmes glorieuses, oh ! soyez toujours ainsi dans l'amour de la gloire de mon Dieu I Oh ! daignez ainsi intercéder pour nous, afin que le désir de cette même gloire nous soit accordé ici bas, qu'elle donne le branle à toutes nos entreprises, et qu'elle en soit le motif, la mesure et la fin.

m. Considérez quelques effets de l'amour des bienheureux.

4& LA TntOLO^ni aisiigtive.

Le preaia^ es! une ccmforniité trte-<pttrfi»iAe de leur Tolonlé anree ceUe de IMea ; car , ceiame c'eel le propre de VèÊokià d'«foir les méines volontéi et les méoies offo^tà^mf, éteot bite participanlft <i^ Tanutié de Dieo, ils suivent tous tes déotfs, rien m leur d^leti de ce ^i hii pM4, et ils »'eBt aueen nécoatrateK ment de toul ee qui se> passe dane le monde; tout leur eel agréabki à casse de le volonté cbviee à laqueÛe ik s'unissent par une entière eonformité, Toulant ee fie Bien veirt, le voulanl pour la raéme^ fin qu'il le veut, et de h^ m^ne manière. Si Me» que leur eonformité est très-parfidte , el eHe sert de modèle à c^e que les pkis sainte doivent avoir en eetle vie, auxquels Jésas« Christ apprend à prier de cette sorte : Qite vfftre 9§knté taU faite mr la terr^ oemme au mel (Matth. 6)^ iio second efbt de ce! amour esl une joie^ très-pénétrante de la féHeilé à» tons les saints qui sent m la jouissance de Ken; car ils ne se porteoi pas envie l'un; à l'autre; tiais plutôt ils se réjouissent réciprcH quemeni de leur bonheur, et l'on peut dire (pi'ils sont aniani de fois heureux qu'ils ont de compagnons de leur gloire; pmw que s'aimant Fun l'autre comme eux-mêmes-, ils tirent dn> cenêe»' tement de k gloire qa'ils voient et qu'ils aiment l'un en l'a^rtre^ comme si elle était en eux-naèrnes. Le troisième etk/i de- eee amour est de les remplir de louanges et de bénédicticMis perpé^ tnelles ; car, de quelque côté quf'Hs se tournât, tout leur paraît admirable, et se regardant eux-mêmes, 9s sont ram d^étre élevés à ui^ étal si glorieux; d'où ^ent que rementant à la source ei an prinripe de ttius ces* biens, comme ils voient que Bien en est Forigine , et que c'est saf bonté infinie qui les a oemMésde tant de biens , Us en sont pleins d*aHégres»e et (l( jubilation, et se disent Tun à l'autre : AlUlma, huez Dieuj parée que notr& ttmt-pmssant Seigneur a régné; «f;«miw<m»-not«, tresêâUhns de jok, rendons-'hi gloire (Apec. 19). Ils disent encore : Ainei wiWf, bénédietitm , gloire , iogessey action de grâee , hennenr, vertu, e^ force à noire IHeu dans les sièeko des sièeks (Apec. 7). Enfin, ce même amour les empêchera de se dégoûter jamais de leur état , et dé l'objet qui les béatifie ; car on ne se lasso pas d'un bien que Pon chérit très-ardemment, et dont TaffiBction ne diminue jamais. C'est pourquoi l'assaisonnement de Famour fait que le rassasiement éternel continue sans dégoût; car, par l'amour, non^eolemeet Fesprit se délecte de la plénitude des Inens^ mais

aussi la dé^re et s'y porte, et y trouve toujours son çQjoteatement, et il la désire, non-seulement pour l'obtenir, mais aussi pour la retenir, n^rça (iu« c'^ la oiéiaa a^^our qui porte i rechercher Tacquisition d'un bien et â le conserver.

Après ces considérations, j'aspirerai fortement à l'état de cette charité subliflM, àasA le» fraks soei si dous el si «avoureux. Seigneur, quand sera-ce que votre amour aura assez de force en nos cœurs pour y produire ces gracieux effets (1)? Seigneur, jusqu'à quand languirai-je sur la terre , éloigné de vous et de tous vos anges célestes? Oh! que je serai pauvre et misérable, tant que je mangerai le pain terrestre avec las hommes , pain de travail et de douleur, et que je serai privé du pain de» anges qui coBtient lofiite suavité! Oh! donc, Seigneur, quandf «iteBdrwHje de h bouche des anges et des saints vos hymnesr de louanges! Oh! que ne suis-je avec eux! Oh! que volontiers je voudrais vous louer avec eux, et élever ma voh par-dessuS leurs ^eats pour vous magnifier éternellement. Dans ce désir, les pk» belles voix humaines me sont désagréables, pour mot toute mélodîe est sans accord , toute musique fastidieuse, toute joie tristesse, toufe beauté difforme, toute chair pourriture, tout honneur vanité, toute abondance pauvreté, et toutes choses rien. Je m'écrierai avec une âme sainte : cœur amoureux et joyeux qui as goûté cet amour! très-doux et gracieux amour non connu!' homme, qui es créé pour cet amour, comment sans hii pomras-tu être en repos? aliment d'amour, dont sont rassasiés les anges et les saints! béatifique aliment, celui qui ne te goûte pas, ne sarit quel bien tu es I vraie nourriture, qui éteint tout antre appétit! ô amour pour lequel a été créé mon cœur (2).

(f> Thomas à lempis ht Yalle liUorom. c. 87. — (2) S. Cath. de Côues en ses ttàlogaes.

48 LA THÉOLOGIE ▲FFEGTIVE.

HUITIÈME MÉDITATION

DES TROIS PROPRISTiS DE LA BÉATITUDE.

L Considérez que la béatitude est éternelle, et que Tàine, qui y est arrivée, n'en sera jamais privée. Les promesses de Dieu, qui ne peut tromper et ne peut être trompé, parce qu'il est la souveraine vérité, rendent cette considération parfoitement assurée. Ceux qui me font connaitre^ dit-il, posséderont la vie éternelle (Matth. 35). Celui qui sera demeuré victorieux^ deviendra une colonne au temple de mon Dieu, et jamais il n*en sortira (Apoc. 3). Et certainement l'état de la béatitude requiert de soi-même une durée perpétuelle; car, comme elle consiste dans la vision et dans l'amour de Dieu, elle ne peut finir, si ces deux opérations ne cessent d'êlre. Or, ces deux actions spirituelles seront éternellement dans les âmes bienheureuses, car, de la part de Dieu elles ne cesseront jamais d'être, il ne les leur soustraira pas, parce qu'elles ne commettront jamais aucune faute, pour laquelle il a coutume de retirer ses dons aux créatures. De la part des créatures du monde, ces deux opérations ne cesseront point encore, car l'âme est hors de prise aux créatures, elle est élevée au-dessus de l'activité de tous les agents naturels, qui ne peuvent lui faire souffrir aucune perte et aucun dommage. Enfin, l'âme ne se privera pas d'elle-même de ce bonheur, où elle trouve son repos, sa satiété et l'abondance de tout bien souhaitable ; car rien ne lui déplaira de tout ce qu'elle reconnaîtra en Dieu, n'y ayant rien que de très-beau, très-parfait et très-ravissant en lui : Sa conversation f dit le Sage, est sans amertume et sans dégoût (Sag. 8). Et comme elle y est éclairée de la lumière de gloire, elle ne pourra, par une mauvaise élection, se tourner ailleurs, ne reconnaissant rien hors de Dieu, qui ne soit infiniment au-dessous de lui ; c'est pourquoi les créatures n'auront plus d'attraits qui lui fassent perdre de vue son objet divm. Elle aura achevé son

cercle, et, retournée au point d'où elle était partie, réunie à. son principe, elle s'y arrêtera, sans jamais s'en séparer. Que si elle pouvait déchoir de son bonheur et appréhender une disgrâce dans cet état fortuné, elle serait plus malheureuse qu'heureuse, au milieu du triomphe de sa félicité ; car, comme raisonne saint Augustin (i), qu'y aurait-il de plus faux et de plus trompeur que cette béatitude? Ou nous ne saurions pas que nous devrions être misérables, ou nous craindrions au sein même de la félicité. Or, si dans le Ciel, nous devons ignorer notre malheur à venir, la misère de cette vie est accompagnée d'une science plus grande, puisque nous avons connaissance de la félicité qui nous attend. Que si, au contraire, le malheur à venir n'est pas ignoré, l'âme misérable passe ici un temps meilleur, après lequel elle sera élevée à la béatitude, que celui des bienheureux, lequel étant écoulé, reviendra pour eux la misère. Il faut donc conclure et maintenir que la gloire du Paradis ne finira jamais.

fin sans fin! ô heureuse vision! pur et chaste amour, douces et suaves affections ! ô joie de toute gloire ! ô assurance trèsdélicieuse de posséder éternellement une vie si glorieuse t Oh! il est vrai, toute la gloire du monde est peu estimable auprès de vous ! Ce n'est rien en comparaison, que toute la gloire de Salomon, que celle des Alexandre, des César, des Charlemagne, et de tous les plus glorieux monarques et princes de la

(terre; car leur gloire a passé comme un peu de fumée, toutes ces choses ont passé comme l'ombre (Sag. 5) ; mais, ô gloire céleste ! vous ne finirez jamais. Aussi longtemps que Dieu sera Dieu, l'âme, qui en aura reçu une fois la jouissance, sera bienheureuse. éternité ! qui es le prix de quelques instants ! ô mon âme ! d'ici à cent millions d'années, et encore infiniment au delà, tu abonderas en délices, tu seras ravie de joie près de ton Dieu, si tu lui es fidèle dans le cours de cette vie passagère : Car ces tribulations si légères, et qui ne durent qu\m instant, produiront pour nous un poids étemel d'une gloire incomparable (ii. Cor. 4). Seigneur! je souffrirai donc en cette vie, je souffrirai avec patience dans les œuvres de voire service, je ne me plaindrai jamais de la longueur de mes souffrances, pour le bien que j'espère en celte éternité.

(l) Lib. la, de Civil, c. 20.

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