‹ La théologie affective: ou, Saint Thomas en méditationChapitre 6 sur 45 · II · texte numérisé non relu

II

no LA THÉOLOGIE AFFECTIVE.

IL Considérez quo la béatitude est accompagnée d'une rectitude et d'une droiture de volonté si ferme, que Tàme en est rendue impeccable^ sans qu'elle puisse jamais commettre aucun péché mortel ou véniel* Le chef des théologiens, saint Pierre, était dans cette pensée, quand il appelait la béatitude un héritage incarrupti'hkf exempt de toute tache, qui ne 8e flétrit poi^ qui nous est eon^ serve dans te Ciel (i Pier. 1). La source de cette droiture et de cette innocence ne provient pas seulement de ce que Dieu a résolu de ne point concourir avec les bienheureux à aucun acte de péché, afin de les conserver toigours dans la possession de son essence, ce bien leur vient de la nature même de leur état et de leur condition, avec laquelle le péché est incompatible; car il n'est pas possible qu'une âme qui voit et aime Dieu, comme on%le voit au Ciel, puisse jamais l'offenser en aucune chose du monde. En effet, l'âme qui voit Dieu clairement le trouve si beau, si digne, si majestueux, si adorable,' si aimable, que pour cent millions de mondes, elle ne pourrait le délaisser. Que si, sur la terre, nous péchons souvent, le peu de connaissance que nous avons des grandeurs et des per^» iections divines en est une des principales causes ; car , dit le bien-aimé disciple. Quiconque pèche ne ïa pas connu (i Jean. 3). Il ne serait pas possible à une âme qui en aurait la par-^ faite connaissance de s'opposer à une telle et si sublime grandeur. D'ailleurs, comme l'amour est joint à la claire vision dans la béatitude, c'est une seconde raison d'impeccabilité ; car c'est un amour fervent et brûlant, et le péché est une tiédeur, un refroidibsement et une privation d'amour. Or, l'âme n'est point susceptible tout à la fois de deux efforts et de deux mouvements contraires; c'est pourquoi, comme là elle aime Dieu sans cesse, elle ne le peut haïr et offenser, et comme une barre de fer qui est daiis la fournaise ardente et tout embrasée n'est point susceptible de froideur en cet état ; ainsi l'âme bienheureuse n'est point capable de pécher dans l'ardeur de ses affections. Ne sentant, ne voyant, ne goûtant que Dieu, il lui est impossible en cet état de feu, d'être froide et glacée par le péché. Que si saint Paul, dans les misères de cette vie, disait parmi les ardeurs de sa dévotion : Qui nous séparera de la c/iarité de Jésus-Christ (Rom. 8)? et défiait ensuite toutes les puissances du monde; combien plus, dans l'état de la gloire, où

JOL Lk BtATITUDB« 5)

U n'y • plus do combat et plus d^ennemis, les bieofaeareux pourroai^ik dire : Qui pourrait nous séparer de Famour de notre IMm en sorte que nous Toffensions en la moindre choie du monde ? C'est pourquoi la volonté bienheureuse adhère constamment à Dieu et à toutes ses volontés. Enfin, la béatitudè aet étemeHe , C'est Tassèmblage de tout bien, sans aucune misera ; dis lors, comme il n'y a pas misère plus grande que le péchi, il ne se peut trouver en elle. Au reste, si Tàme y retient sa liberté» puisque c'est sa perfection, c'est une liberté qui no s'étend plus au mal, mais au bien seulement, sans pourtant qu'elle en soit moins parbite, puisqu'elle compense la perte qu'elle é Gûte da son pouvoir de mal faire, par l'acquit d'un plus grand pouvoir de bien faire. Ce qui augmente d'autant plus sa gloire, que l# bien est plus élevé au-dessus du mal, et la vertu au** desBua du vice; et ainsi, rien n'empêche que la béatitude n'affiranchisse l'âme de tout péché, et de toute crainte de le com-» mettre. Cela fait que ces âmes sont dans une paiî assurée avec Dieu, qui no sera jamais rompue, ayant une paix de Dieu qui mrptum t^t êentimeiU (Philip. 4). Et si la paix en ce monde est si jrétA&jme et si agréable à ceux qui en peuvent connaître les fruits par l'axpérience qu'ils ont des désastres de la guerre, que rien ne se peut entendre de plus agréable, ni souhaiter dé plut dé» sihiblet ni posséder de plus utile, que sera-ce de la paix peT'*' pétuelle, et de la paix très-bonne du Créateur avec la créature, qui sera un lien indissoluble d'amour, et une conformité entière de volonté; tellement que tout ce qu'il voudra, sans aucune exception, elle le voudra comme lui.

Je fld'exciterai par cette considération i souhaiter plus ar«déminent cette béatlttude pour ce motif, parce que Dieu n'y est pas offensé > et que l'on a l'assurance de ne devoir et de na pouvoir jamais l'offenser. La vie présente est peu aimable, parce que nous y pouvons commettre journellement de nouvelles offeoses grandes et petites, mortelles et vénielles, encourir la disgrâce de Dieu, et enfreindre les devoirs de l'amitié. Les embûcbee du diable, les appas de la concupiscence, les atlraits do monde nous y sollicitent sans cesse. Pourquoi donc, dit saint Bernard (1)» souhaitons-nous si ardemment do vivre ici, où

(i) Médit, a. a.

plus nous vivons , plus nous péchons , e1 où la longueur de la vie augmente le nombre de nos fautes ? vie déplorable et calamiteuse! Eh! Seigneur, si je vous y dois ofifenser et me se-, parer de votre amour, ôtez-en moi au plus tôt, envoyez-moi plus tôt la mort, qui m'élève à la perfection des bienheureux qui ne vous offensent plus, et donnez-moi la paix dont ils jouissent! paix et repos de la conscience, mille fois plus désirable qu'un million de vies! ô quand sera-ce que viendra cette paix, et le repos de l'abondance ? je souhaiterai ainsi cette paix ; dans la paix , en lui-même, je dormirai et je me reposerai (Psalm. 4). Et jusqu'à ce que mes vœux soient exaucés du Ciel, puisque les heureux du Paradis sont impeccables, par la vue des perfections divines, ou par l'ardeur de leur amour, je m'efforcerai d'avoir devant les yeux les grandeurs et la noblesse de mon Dieu, et j'entretiendrai mon âme, autant que je pourrai, en quelque pieuse affection, espérant que ce sera pour moi un puissant moyen d'éviter les offenses.

UL Considérez que la troisième propriété de la béatitude sera de causer une beauté indicible dans les âmes; car si Dieu a orné et embelli toutes les créatures corporelles de certaines qualités, qui les décorent excellemment, ainsi que nous voyons les cieux illuminés par les étoiles et les planètes, la terre couverte d'arbres, de plantes et de fleurs, et pleine de métaux, de pierres précieuses, et d'une grande variété de terrains de mille couleurs, la mer peuplée de poissons, l'air de différents oiseaux; si, dis-je, nous voyons les créatures corporelles embellies à leur manière, certainement les âmes bienheureuses auront incomparablement un plus beau lustre, et un plus bel éclat de beauté. Aussi, sont-elles au Ciel comme les épouses du Roi céleste, dont la beauté est infiniment parfaite ; et , dès lors, il leur convient d'être éclatantes de beautés. En effet, les corps après ta résurrection, étant réunis à ces âmes, y auront plus d'éclat que le soleil. Cette beauté corporelle cependant ne sera qu'un échantillon, ou plutôt un rejaillissement de la beauté intérieure de l'âme, qui se répandra sur le corps. Que sera-ce donc de cette beauté intérieure au regard de laquelle la beauté du corps ne sera que comme un petit rayon en comparaison du soleil? La cause de cette beauté sera la lumière de gloire, et tout ensemble la gloire même consommée; car, si la lumière visible parais-

sant au inonde, y rend (ootes choses belles, la lumière de gloire n'aura pas moins d'effet pour illustrer et décorer les âmes qui en seront pleinement éclairées. C'est une qualité qui rend les âmes divines, et comme elle sert de dernière disposition à la plus excellente forme que puisse recevoir l'âme qui est la gloire, et que les dispositions sont d'autant plus excellentes, qu^elles servent à la production d'une forme plus parfaite, cette lumière est d'une perfection incompréhensible , et qui ornera admirablement une âme , pour la disposer immédiatement à contempler le Créateur et à s'unir à ses infinies beautés. Ce qui doublera et accroîtra cette beauté, sera la gloire même; car, si maintenant la grâce de Dieu produit la beauté spirituelle de l'âme, qui ravirait tous les mortels d'admiration, s'ils la pouvaient regarder^ nous ne devons pas douter que la gloire, qui est la grâce consommée et le comble de sa perfection, ne relève encore son éclat. En effet, cette gloire est une claire et pure vision de Dieu, par laquelle l'âme conçoit en soi-même la plus naïve image et la plus parGaite ressemblance de Dieu, qui se puisse figurer; en sorte que les bienheureux seront resplendissants en toute l'éternité, comme des petits dieux, ainsi qu'il appartient aux enfants de la gloire divine. Qugnd il nous apparaîtra y dit le bien-aimé disciple, nous serons semblables à tut, car nous le verrons tel qu'il est (i. Jean, 3). Cette beauté fera qu'une âme sera ravie de soi-même, et s'étonnera de se voir si belle et si radieuse. Quoi donc, est-ce bien moi, dira cette âme, moi, qui fus autrefois renfermée dans un corps, que la terre renferme et consume? Pleine d'allégresse, je me réjouirai dans mon Seigneur^ et mon âme tressaillera dans mon Dteu^ qui m'a paré du vêtement de salut, et m'a environné de la robe de justiccj comme un époux orné de sa couronne, et moi, comme une épouse ornée de ses diamants (Isaîe, 64).

Dieu! quel avantage, d'acquérir une beauté si parfaite! 6 bienheureuses les ftnies des martyrs et des vierges I ô bienheureuses les âmes de tous les saints et de toutes les saintes, qui se sont acquis cette beauté céleste par la pureté de leur innocente vie ! mon âme ! n'admireras-tu pas que toi, qui es si misérable, si vile et si méprisable en ce monde, tu puisses néanmoins parvenir à cette beauté si rare et si accomplie? mon âme! ne devons-nous pas combattre pour acquérir une beauté divine f car» si on désire tant sur la terre les ornements

84 LA THiOLOGIB AFFEGTIYE.

du corp«, et si Ton aime tant à avoir une beauté ploa frNe ipie Yomhte et plus fugitive que la nue, beauté que la fièvre déêo^ lope, que la vieillesse ternit, que le moindre accident défigur»? pourquoi ne nous pas embraser d'amour pour la beauté de la ])éalitude| qui sera une beauté florissante à jamais? éUé 4§ Dieu ! l'on a roûonté de toi des chotet glorietun (Ps. M). Podo, loin de moi, toute vanité mensongère» et tout amour de la beauté périssable. céleste Sion! très-pure lumière de mon cœurt U Eglise sans tache et saoft ride, imprimez {ortement en moi l'idée de votre beauté céleste, afin, que je n'en désire jar mais d'autres! très-illustre contrée! le plaisir immortd de ma vie, je soupirerai jour et nuit aprè^ la beauté très-joyeuse de vos nobles habitants! Je voua contemplerai sans cesse, i cause de votre très-aimable suavité, de votre éclat, ai de votre beauté ÎAflnie.

NEUVIÈME MÉDITATION, DU l'acquisition de Lk wàkfvram.

I. Considérez que la béatitude ne s'acquiert qu'à la fin de la î

vie présente , ou après la sortie du Purgatoire, pour ce qui re^o 1

garde r&me; et pour ce qui regarde la béatitude du corps, ce \

sera seulement à la lin du monde , dans la résurrection gêné* ^

raie. Ainsi Dieu, qui est le maître de tout, l'a ordonné par la <!

droit de son domaine souverain, et a voulu que ce bien, le der- i

nier et le plus excellent de tous les biens , ne fiftt pas donné à* ^

rhomme dès le moment de sa conception, ou de sa naissance; *

mais qu'il le désirât auparavant, qu'il l'attendtt au moins quel* ^ que temps, et qu'il s'y préparât. Un si grand bien méritait d'être ainsi désiré et attendu. Pourquoi, dit un pieux écrivain de ce siècle (i) , Dieu n'a-t*il pas créé tous les hommes dans la

(1) loaa. Ku«^ TlMopolUki. p. i, s. ai.

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