‹ La théologie affective: ou, Saint Thomas en méditationChapitre 8 sur 45 · DEUXIÈME TRAITÉ · texte numérisé non relu

DEUXIÈME TRAITÉ

US ACTES HUIAIKS.

PREMIÈRE MÉDITATION

DàS A0TE8 HUMAINS IN OÉNÉHAL.

I. Considérez que la connaissance des actes humains est trèsutile et très-digne de Thomme ; car, après avoir connu la fin dernière, et la béatitude où il doit tendre, il ne doit plus désirer autre chose que la connaissance des voies pour y arriver, et des moyens pour l'acquérir; et comme ces voies et ces moyens sont les actes humains et ses propres actions, il doit sur toutes choses en désirer la science, et en faire Tobjet de ses méditations. Que sert, dit saint Augustin (1), de savoir où il faut aller, si Ton ne sait pas par où? Pour ce sujet, le Docteur angélique n'a pas plus tôt commencé à traiter des excellences et des propriétés de la fin dernière, qui est la félicité du Paradis, qu'incontinent il entre dans les traités des actes humains, et, pour les expliquer pleinement et montrer leurs principes externes ou internes, qui sont les lois, la grâce et les vertus théologales et cardinales, il propose plus de questions, et compose plus d'articles, que sur aucune autre matière de la foi. Il voyait que l'homme était une plante qui portait de beaux fruits, et un soleil qui jetait de beaux rayons; mais plante raisonnable, qui devait connaître ses fruits, et soleil intellectuel, à qui il appartenait de considérer ses rayons; c'est pourquoi il a voulu lui expliquer les

(1) L. u, de Ci?itate, c. 2.

actes humains, qui Sbnt ses fruits et ses rayons. De là vient que rhomme ne se peut mieux connattre soi-même, qu'en connaissant ses propres actions. Par ià, il entre dans le fond de son âme et dans retendue de ses puissances et de ses facultés, et entend parfaitement ce que c'est que Thomme intérieur. Cette connaissance lui est plus avantageuse que celle des cieux et des éléments, et de tous les secrets de la nature. Ensuite, il traite de la manière de bien faire ses propres actions, qui est le point le plus important, et le plus recommandé dans la vie spirituelle. Car on ne peut nier, qu'il ne soit très-utile de connattre ses actions, afin de les pouvoir faire parfaitement, et de les réformer s'il s'y trouve des défauts. Enfin, parmi ces actes humains, il y en a qui portent le nom de passions, qu'il est aussi néces-^ saire de connattre dans la vie militante d'ici-bas, qu'il est nécessaire au chef d'une armée de connaître les forces, les qualités, le nombre, les ruses et les desseins de ses ennemis, car ces passions sont nos plus dangereux ennemis, qui sortent de nous pour se ranger contre nous, et nous déchirer à l'heure même que nous les enfantons, ainsi que font les petits de la vipère, qui en reçoit la mort en leur donnant la vie. C'est pourquoi Gerson dit (1) : Il importe à Tâme qui est appelée à l'école de la dévotion, de connaître l'ardeur, l'affeclion et l'origine de ses passions; car la qualité des passions étant méconnue, l'on ne peut acquérir l'art et la science suffisante des vertus, des habitudes, ni de l'homme même, ni de la multitude des tentations, dont il est assailli. Les saints Pères comprirent cette vérité*, surtout Pœmenus et Arsène, qui ne parlaient que des passions. Et l'abbé Pastor avait raison, quand, au lieu de répondre à des questions qu'on lui faisait sur l'Écriture sainte, il- se tut; et. comme on lui demandait le motif de son silence, il répondit, qu'il n'eût pas gardé le silence, si on l'eût interrogé sur les passions de l'âme. Ainsi ils n'étudiaient que les passions de l'âme et du corps.

Eclairez-moi donc, mon Dieu, reveillez mon esprit, rayonnez dans mon âme, afin que je connaisse les actes humains. Autant d'actes que je produits , ce sont autant de pas que je fais vers l'éternité bienheureuse, s'ils sont bons; et vers l'éternité

(1) Traet. de Passion, animœ, t. m.

malheureuse, s'ils sont mauvais. Serai-je si aveugle, ô mon Dieu I cpie de ne pas observer mes pas et mes démarches, et de quelle façon, et vers quel terme je chemine! mon Seigneur, qui êtes ma pure lumière , que j'apprenne de vous les voies qui me conduisent droit à ma dernière fin , afin que je ne m'égare pas par de fausses démarches dans les labyrinûies et les erreurs du monde.

n. Considérez la définition de l'acte humain. Il faut entendre^ par ce terme, une action que l'homme fait sciemment et librement, sans violence, sans ignorance, et sans crainte trop excessive et trop immodérée. Par ce moyen, si l'homme fait quelque action de son plein gré, sans surprise et sans contrainte, voyant bien ce qu'il fait et le voulant faire, c'est un acte humain ; que s'il la feit sans y penser du tout, ou y étant poussé par quelque force extérieure malgré lui, ou étant hors de lui-même, par une trop grande appréhension; c'est ce que l'école appelle un acte de l'homme, parce qu'elle est de l'homme, mais elle ne s'appellera^ pas un acte humain , parce qu'elle n'est pas de Fhomme, agissant d'une manière qui lui soit convenable, c'està-dire, avec connaissance et liberté, qui est une façon d'agir très-excellente , dont la bonté divme l'a privilégié par-dessus toutes les créatures inanimées et déraisonnables, qui agissent sans direction et sans liberté , et sans aucune réflexion sur ce qu'elles font; comme le soleil qui verse ses rayons, et la rose qui répand son odeur, et le feu qui produit sa chaleur, sans en avoir la conscience. En cela, l'homme imite les anges, et il s'élève à la ressemblance de Dieu son Créateur ; car il ne fait rien sans raison, ou par hasard, et la témérité de la fortune aveugle n'exerce aucun empire sur lui. Au reste les actes humains sont en très-grand nombre : et premièrement on les divise en actes propres à l'homme, comme le raisonnement et la parole ; en actes qui sont communs à l'homme et aux animaux, comme les passions, qui sont des actions de l'appétit sensilif que l'homme partage avec les bêtes de la terre; ainsi l'amour, le désir, la fruition, la haine, la fuite, la douleur, la crainte, Tespérance, l'audace, la colère et le désespoir. Secondement, les actes humains sont, ou émanés, et ce sont ceux qui sont produits immédiatement par la volonté et renfermés en elle, sans passer outre ; ou commandés comme sont les actes des II. 5

(50 LA TIl£0lé0GI£ AFFECTIVE.

autres puissances qui produisent leurs actions du gré et par la mouvement de la volonté» qui, comme la reine des acuités de Thomme, a le pouvoir de les employer à soa service. Troi*sièmement» les actes humains sont, ou intérieurs ou extérieurs^ insensibles ou sensibles; c'est-à-dire, qu'ils se formait seule* ment dans le fond dâ Tftme, sans paraître au dehors, comnaa les métaux précieux dans les entrailles de la terre, ou bien, qui paraissent aussi au dehors y ainsi que les plantes font éclore leurs belles fleurs visiblement et à découvert. Quatrièmement, les actes humains selon leurs accidents et qualités sont, ou mauvais, ou indifférents c'est-à-dire, ni bons ni mauvais , ni louables ni blâmables. En cinquième lieu, ils se divisent encore en actes naturels , ou surnaturels qui se portent à un objet élevé audessus des forces humaines» par un secours surnaturellement infus. Tous ces actes, peuvent encore se subdiviser en plusieurs espèces. Tellement qu'il n'y a rien dans la nature de si fécond et de si abondant en difiërentes productions que l'homme, dans la multitude de ses actions morales.

Quelle grande merveille est-ce donc que L'hooune, où: il y a tant de sortes d'opérations à distinguer! Outre mille sortes d'actions naturelles qui servent d'objet et d'étude aux médecins et aux philosophes \ outre une infinité d'actions civiles et politiques qui font l'eccupation habituelle de la jurisprudence, et la jettent dans l'interprétation des bis anciennes, et dans le travail qui prépare les nouvelles, voici encore un très-grand nombre d'actions morales, pour occuper les théologiens, les casuistes, et tous les auteurs spirituels. Oh! l'homme est vraiment admirable, et c'est une chose grande que de le bien connaître ! Mais laissons là cet étonnement et cette admiration , pour penser au jugement de Dieu, dans lequel nous aurons à rendre compte de toutes nos œuvres; car si nos actes sont en si grande multitude , nous aurons par là même un plus grand compte à rendre.

III. Considérez que pour bien faire les actes humains, et en pouvoir rendre bon compte au jugement de Dieu, il est besoiq de réformer les trois puissances spirituelles de l'âme, parce qu'elles en sont les principes et les origines, et qu'il n'en peut rien soriir de bon, si elles sont infectées et corrompues, comme elles le sont ordinairement. Ces trois puissances sont l'intellect', la volonté et la mémoire» d'où dépendent les actes humains qui sa.

font sciemment et libreinent, el partant, avec quelque connais* sance de riiiteUect, ou ressouvenir de h mémoire , et par la litNre disposition de la volonté. Quant à riotellect, saint Augustin dit que nous devons estimer son perfectionnement comme on acheminement et une navigation vers notre patrie (4); car c'est le guide de la volonté, qui d'elle-même est aveugle, c'est la maltresse roue de tous les ressorts de l'homme intérieur, laquelle itant troublée et en désordre, cause du trouble dans toutes les autres facultés. Or, il s'y rencontre une multitude de défauts k réformer ; savoir : l'ignorance des choses que l'on est obligé de savoir ; l'imprudence et Finconsidération à exécuter ; l'erreur, qui bit prendre le faux pour le vrai ; l'obstination à le défendre; lechmgement d'avis après une bonne et prudente conviction k laquelle on a acquiescé ; la témérité à juger précipitamment des actions et des desseins d'autrui ; la prudence de la chair, et Fastuce à trouver de mauvais expédients pour les afhires du siècle ; la curiosité à savoir plusieurs choses qu'il serait à propos d'ignorer. L'intellect, chargé et vicié par tous ces défauts, doit être diligemment réformé, afin qu'il ne soit pas cause de la diiTormîté de plusieurs actes humains. Cette réforme se fait par plusieurs moyens, dont le premier est la pratique du bien et de la vertu ; car il ne se peut assez dire combien on se rend savant dans les degrés des vertus, et dans leurs propriétés, en mettant la main à l'œuvre, et en les pratiquant. J'ai été intelligent^ dit David, par voi commandements (Ps. 118). c'est-à-dire , qu'il acquérait beaucoup d'intelligence en les observant, parce que la coutume de bien faire et l'expérience de la dévotion, en est une très-bonne maîtresse^ dont on. apprend beaucoup. Le second moyen est la lecture des livres de dévotion , avec Fintention d'y trouver la pureté de cœur, la prenant à certaines heures et Fentremélant de Foraison ; comme il est aisé de faire en lisant cette Théologie Affective. Le troisième moyen sont les entretiens avec les personnes les plus éclairées, dont il faut recevoir les instructions du salut et la conduite de sa vie dans ses doutes, dans ses tentations, et dans ses entreprises difficiles. Quant à la mémoire, elle doit être réformée dans la variété des images et des objets terrestres, dont dlekest le plus souvent remplie, ce qui la fait solliciter importn-*

(i) L. I. de Doctr. Christ, c. 10.

némcnt la volonté à quelque vain et mauvais désir. On travaille à cette réforme, en s*occupant sérieusement à la méditation des choses saintes, auxquelles, moyennant quelque peine, ou travail, on peut Tobliger de demeurer arrêtée, en repoussant ou en effaçant tous les fantômes et les imaginations des choses de ce monde qui la faisaient extravaguer. Si bien qu'après un fidèle travail , elle se trouve comme absorbée en Dieu, et ne s'entretient en rien plus souvent et plus assidûment qu'en lui. La volonté qui se cherche elle-même, avec ses propres satisfactions et ses intérêts, par le motif de l'amour propre qui Tinfecte et l'empoisonne dangereusement, est la mère de tout vice et de tout péché. Elle pervertit la rectitude de l'intention, elle se révolte contre le commandement des supérieurs, elle est ennemie de la perfection, et la ruine de toute vie spirituelle et intérieure. Or, la réforme s'en fait par la contrition douloureuse des péchés, par laquelle on acquiert, avec la grâce sanctifiante, la sainte habitude de la charité, qui est la plus excellente perfection. Elle se &it pareillement par les actes d'abnégation de soi-même, de soumission, ou conformité à la volonté divine , et de pureté d'intention ; enfin, par la pratique de toutes les vertus morales qui l'embellissent, comme les étoiles embellissent le ciel.

Ayant pesé l'importance de ces réformes intérieures , je les désirerai et m'y appliquerai. Dieu veut qu'on lui ofiBre des sacrifices très-bons, et des victimes sans tache; je lui offrirai donc les trois puissances de mon âme , la mémoire , l'intellect et la volonté, dans un état parfait , après y avoir réformé ce qui s'y trouve de défectueux; dès lors je corrigerai les vices de mon entendement, craignant qu'il ne précipite ma volonté dans un abime de perdition. Je purgerai ma mémoire de la diversité des images et des représentations qui l'occupent; je rejeterai avec indignation les idées des choses mondaines et terrestres, qui viennent s'y imprimer si souvent. Je me ressouviendrai de mon état et de ma profession, dans laquelle il est très-inconvenant d'avoir de telles pensées et de tels souvenirs. N'ai-je pas fait résolution de tendre à la perfection, et de plaire à mon Dieu en toutes mes actions intérieures et extérieures? Hélas I comment donc ne pas mourir de crainte et de honte, de voir ma mémoire remplie de telles imaginations , en présence de mon Dieu , qui les contemple avec dédain I Enfin, je renoncerai à ma propre vo-

lonté, en tant qu'elle se recherche elle-même, ses propres contentements et ses satisfactions; je Tassujeltirai en tout à la volonté divine, que je prendrai pour règle de toutes mes affections. Père étemel et tout-puissant , agissez en ma mémoire et dépooillez-la de toutes les images vaines et terrestres! Verbe incréé , et sagesse étemelle , purifiez mon entendement de toute erreur, revêtez-le de votre sainte lumière! Esprit sacré, Tamour du Père et du Fils , consumez par la flamme de votre amour ardent l'impureté et la souillure de ma volonté , afin qu'elle ne conçoive des affections que pour le bien étemel.

DEUXIÈME MÉDITATION

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