II. — TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
Le document le plus vénérable de l'hagiographie romaine est le célèbre Catalogue libérien, dressé en 354 par le scribe Furius Dionysius Philocalus -. Il fournit, à la date de 235, le renseignement suivant :
Eo tempore Pontianns episcopus et Yppolitus pj'esbiter exoles sunt deportati in Sardinia in insula nociva, Severo et
1. Voir J. S. Asscmani, Bibliotheca orienlalis, t. 3, pars 1, Romae 1725, p. 15 : Carmen Ebed-Jesu, metropolilae Sobae et Armeniae conlinens catalogum libroi~um omnium ecclesiasticorum, c. 7. Traduction grecque, donnée par Lightfoot, Aposlolic fathers, 1, 2, p. 350 : Kûpto; IuttôXuto; [xàptu; xai èiit<Txo:ro; éypa^'e pi6X(ov Ttepl oly.ovo(A(a; v.i\ éo[jLr,v£{av AavirjX xoO [j.'.xpoù xal £&U!iâv/a; xal xeçà/.ata xarà Faîo-j xal à7ro),OY{av ûnèp tî); àTioxotXv'iiîu; xai x&ù EOaYYsXîou 'Iwawoy toô à7to(7T6).ou xai txi-f^-^zi.Ka-zo'j. — Le mot syriaque que Lightfoot a rendu par ol/.ovo(xia, répondrait, selon d'autres, à Tcpovota.
2. Voir Chronica minora saec. IV, V, VI, VII, éd. Th. Moramsen, vol. I, Berolini, 1892. Chronographus a?mi 354, c. 13 : Episcopi romani,
Quintiano cons. In eadem insula discinclus est 1111 Kal. Octohr. et loco eius ordinatus est Antheros XI Kal. Dec. cons. ss.
Pontien est le pape de l'année 235; nous apprenons par ce texte que, déporté en Sardaigne, il se démit de sa charge [discinctus est)\e 28 septembre, et que, le 21 novembre, Antère lui succéda. Au commencement de la même année, Alexandre Sévère avait péri assassiné en Germanie; les rigueurs dont les chrétiens furent bientôt victimes doivent être attribuées à Maximin, qui tenait à les punir de la faveur dont ils avaient joui sous le règne précédent. Sans exercer contre eux une persécution suivie, jMaximin s'en prit aux chefs des Églises : Rome reçut naturellement les premiers coups, et nous voyons son évêque, Pontien, déporté dans une île insalubre [in insula nociva), avec un prêtre nommé Hippolyte.
Il devait y trouver la mort, et son successeur lui-même n'occupa sa charge que pendant un mois et dix jours. Pontien expira-t-il sous le bâton, selon la version du Liber pontlficalis^? Antère termina-t-il son court pontificat par le martyre? L'histoire ne fournit point à ces questions de réponse décisive. Ce qu'atteste encore le document libérien - , c'est que les restes mortels de Pontien et d'Hippolyte furent ensevelis à Rome en un môme jour :
Idus Aug. Ypoliti in Tiburtina
et Pontiani in Callisti.
Le 13 août — on ne sait au juste de quelle année — les restes d'Hippolyte furent déposés au cimetière qui porte son
1. Le texte du Liber Ponlificalis (éd. Duchesne, t. 1, p. 145) n'est probablement qu'une altération de la version primitive, conservée par le chronographe libérien. On y lit : Eodem tempore Ponlianus episcopus et ï'ppolilus presbiler exilio sunt deportaii ab Alexandi^o in Sardinia insula Bucina, Severo et Quintiano consulibus. In eadem insula adfliclus, maceralus fuslibus, defunclus est III Kal. novemb. et in ejus locum ordinatus est Antheros XI Kal. decemb. Le fait de la déportation sous Alexandre est sûrement faux; Bucina n'est qu'une altération de nociva; on peut avec vraisemblance imputer aux scribes d'auties variantes encore.
2. Chronographus anni 354. C. 12 : Feriale Ecclesiae rornanae.
INTnODUCTIO.V,
xirr
nom, sur la voie Tiburtine, et ceux de Pontien au cimetière papal de Calliste.
Celte date commune, assignée à la depositio des deux confesseurs, donne à penser que Pontien et Hippolyte, unis dans la déportation, le furent aussi dans la mort. Sans doute le climat meurtrier de Sardaigne lit promptemant son œuvre; les deux corps, rapportés à Rome, reçurent la sépulture en un même jour; au quatrième siècle, on commémorait le double anniversaire.
Et qui donc était cet Hippolytus presbyter, exilé pour la foi en 235, sinon l'écrivain ecclésiastique, nommé aussi Hippolyte, que nous ont fait connaître la statue et la tradition littéraire? On n'en peut guère douter; car si le clergé romain avait possédé dans le même temps deux prêtres distingués, répondant au même nom, nous en serions avertis. Et il n'est pas indifférent de remarquer que le sol consacré par la depositio du martyr Hippolyte, est précisément le même qui a rendu, au seizième siècle, la statue d'Hippolyte l'écrivain : le Champ 'Véran possédait le cimetière, le tombeau et la basilique d'Ilippolyte. Dès lors, et sous bénéfice des preuves qui nous restent à produire, on peut tenir pour établie l'identité du personnage. Le catalogue libérien le qualifie de presbyter — il n'est pas question d'épiscopat. Quant au nom de martyr, il s'explique amplement, selon le langage du temps, par le fait de la déportation en Sardaigne ' : pas n'est besoin de recourir à l'hypothèse dune mort violente.
Mais l'histoire d'Hippolyte va se compliquer beaucoup. Dans la seconde moitié du quatrième siècle, le pape Damase (366-384) lui consacrait une épitaphe, qui de nos jours a été rendue à la lumière. J.-B. de Rossi en a publié le texte d'après
1. Les exemples de pareilles cU-nominations sont innombrables. Contentons-nous du suivant, pris dans les Philosophumena, 9, 11, éd. Cruice, p. 436, 10 : O'JTo; è[AaûTijpYi!T£v i-n\ <I»rjy(TX'.avoù èTtàpyoy ôvtoç 'Pd)|AYji;' 6 8è Tpôno; Ty;î aÙToO li.ipTupîa; to'.ôiïoe f,v. Là-dessus, l'auteur raconte la déportation de Calliste en Sardaigne : selon le langage reçu dans l'ii-glise, cette déportation constituait une naoT-jpia, et Calliste y acquit, pour toute sa vie, le titre de jiàpTUî.
un manuscrit de Corbie, aujourd'hui à Saint-Pétersbourg ^ ; deux fragments se sont retrouvés dans le pavé de Saint-Jean de Latran; nous en indiquons la disposition par des capitales :
Hippolytus fertur PREMERENT Ciun IVSSA tyranni Presbyter in schisniK SEMPER MANSISSE NOca^/ Tempore quo gladiuS SECVIT PIA VISCERA UAtris Dévolus Christo peteret cum REGNA 'PlOrum Quaesisset populus ubinam procEDERE posset CathoUcam dixisse fidem sequerentur ut oinnes Sic noster meruit confessus martyr ut esset Haec audita refel\T DAMasus probat omnia Christus.
Nous revoyons Hippolytus presbyter, et nous apprenons que la persécution le trouva engagé dans le schisme de Novat (v. 1 et 2) ; qu'à l'heure où le glaive déchirait le sein de l'Eglise (v. 3), Hippolyte, voué à la mort pour le Christ, allait partir pour le ciel (v. 4) ; que le peuple — schismatique — lui demanda une direction suprême (v. 5), et qu'il donna le signal du retour à l'unité catholique (v. 6); cette confession en fit un martyr (v. 7); Damase a recueilli la tradition; le Christ juge tout (V.8).
Plusieurs de ces détails étaient inédits, et l'ensemble s'accorde mal avec le texte de la depositio, car la mention du schisme de Novat oblige de descendre jusqu'à l'année 251 au moins, et celle de la persécution subséquente jusqu'à l'année 258 (sous Valérien), date à laquelle nous croyions Hippolyte mort depuis longtemps. Faudra-t-il donc dédoubler le personnage du prêtre Hippolyte, et admettre, en sus du compagnon de Pontien, un homonyme, schismatique avec Novat? La solution pouvait paraître séduisante; l'épigraphie s'est chargée de la démentir. Les fouilles poursuivies au cimetière d'Hippolyte ont amené la découverte d'une autre inscription, que nous reproduisons avec les suppléments dus à J.-B, de Rossi ^ :
1. J.-B. de Rossi, BulletLino di archeologia crisliana, 1881, p. 26-55. Cf. Marucchi, Eléments d'archéologie chrétienne, t. 2, p. 297.
2. J.-B. de Rossi, Bullellino di arch. crist., 1883, p. 60 sq. — Marucchi, t. I, p. 236.
INTIIODUCTIOX. XV
LAETA DEO PLEBS SANCTA CANAT QVOD MOEXIA GRES-
[CVNT ET RENOVATA DOMVS MARTYRIS IlippOLlTl ORNAMENTA OPERIS SVRGVNT auctore DamXSO NATVS QVI ANTISTES SEDIS Apostolicae INCLITA PACIFICIS FACTA EST /laec aula triumplns SERVATVRA DECVS VYAWKYYamque fideni IIAEG OMNIA NOVA QVAEQVE VIDES LEo presbyTER HOR-