Voir les textes cités ci-dessus, p. 195, n
•2. TertuUien, Apologet., 39 : Oramus... pro mora finis.
3. TertuUien, De oratione, 5 : Quomodo quidam protractum quendam in saeculo postulant, cum regnurn Dei, quod ut adveniat oramus, ad consummationeni saeculi tendat:'... laimo quam celeriter veniat. Domine, regnum tuum.
■l. CD., 4, 12, p. 214, 20 : XXÀà yoùv î-jyeaOa-. oeî \i.r\Zï sOpî^ïivai f|(iâ; iv Toî; Toio'jToi; xaipot; £v olç Taû-a CTJ[Aêr,ff£-at, tjir,:ïoTe àtovrioa; ti; aTto t»î;
humble, plus sage et plus conforme à l'esprit de l'Evangile. On a vu qu'il erra sur plus d'une question pratique : du moins sut-il toujours maintenir très haut l'idéal chrétien et assigner pour terme à la vie humaine la possession éternelle de Dieu, prix offert à la foi et à la vertu.
Il est temps de résumer ce travail, où l'état précaire de nos sources a multiplié les points d'interrogation. Nous l'avions entrepris, avouons-le simplement, sans prévoir où il nous mènerait, et ne sommes pas arrivé sans quelques tâtonnements à des conclusions fermes. Il nous reste à recueillir ces conclusions.
Sans ajouter aucun trait nouveau à ceux qui viennent d'être marqués dans les chapitres précédents, et qui, s'ils n'arrivent pas tout à fait à se raccorder, se rapprochent du moins très sensiblement, nous essaierons de les grouper en une seule image, et de fixer, au moins provisoirement, avec toute la netteté possible, la physionomie intellectuelle d'Hippolyte. L'évocation de son personnage apportera un complément nécessaire à notre restitution archéologique ; car on ne saurait guère apprécier au juste la direction d'un mouvement doctrinal si l'on ne connaît le principal moteur. En achevant la synthèse déjà ébauchée dans l'esprit du lecteur, nous croyons d'autant moins faire œuvre inutile qu'il nous a fallu jusqu'ici rassembler bien des fragments disparates, et parfois intervertir l'ordre des temps.
Tout d'abord nous avons été conduit à éprouver la solidité de l'édifice historique élevé il y a un demi-siècle par Doellinger, et les grandes lignes de cet édifice nous sont apparues quasi définitives. Puis nous avons repris l'histoire du conflit qui s'éleva dans l'Eglise romaine peu après le début du troisième siècle, et là surtout il nous est arrivé d'avoir parfois à revenir sur une première impression. A travers certaines pages d'Hippolyte, inspirées par un ressentiment amer plus que par le souci véridique de l'histoire, tel de ses ennemis personnels se présente d'abord sous un jour défavorable. Le très simple Zéphyrin, le souple mais peu scrupuleux Calliste font assez mauvaise figure dans les Philosophumena, et volontiers on attribuerait à leur adversaire le beau rôle que lui-même revendique sans hésiter. Cependant l'artifice est trop visible pour échapper à un examen approfondi; pour peu qu'on fasse effort afin de restituer les phases de la lutte, le personnage d'Hippolyte diminue, celui de Calliste grandit. Nous l'avons éprouvé en poursuivant notre étude; si néanmoins nous écrivons en tête le nom d'Hippolyte, c'est que la carrière d'Hippolyte est intellectuellement la plus brillante de la Rome chrétienne primitive; il personnifie le christianisme romain, un peu comme Tertullien, à la même date, personnifie le christianisme carthaginois, avec un mélange de lumière et d'ombre que ne présente pas la mémoire des simples hommes d'action, gardiens exacts de l'orthodoxie ou pontifes immolés pour leur troupeau; mélange plus instructif, au regard de l'histoire, que l'héroïsme obscur de ces nobles existences pastorales, résumées en quelques mots parle chronographe libérien.
Cette carrière se décompose pour nous en trois phases :
une phase initiale, remplie par des travaux scripturaires ; une phase moyenne, marquée par des luttes pour la foi; une dernière pliase, où domine la polémique personnelle. Peut-être une information plus complète obligerait-elle à modifier cette division; artilicielle ou non, elle répond à l'état présent de nos documents sur liippolyte, et Ton ne j)eut mieux faire que de l'adopter à titre provisoire, pour introduire un peu d'ordre dans le chaos de sa mystérieuse existence.
Deux écrits de sa première manière — le Traité du Christ et de l'Antéchrist et le Commentaire sur Daniel — nous l'ont montré, puisant la doctrine à la source des Ecritures, d'ailleurs généralement circonspect en son exégèse, en garde contre Filluminisme oriental et autres nouveautés dangereuses- L'étendue de son esprit et ses qualités de prudence faisaient de lui un maître digne d'être écouté, et il apparut tel à une bonne partie do la chrétienté romaine. Le Commentaire sur le Cantique manifeste avec un éclat grandissant une autre puissance de séduction : Hippolyte, maniait l'exégèse allégorique avec la grâce d'un génie oriental et une entraînante chaleur d'âme ; ses envolées mystiques ne devaient pas seulement ravir les néophytes venus du judaïsme : il est à croire que bien d'autres fidèles en furent touchés. Les controverses où l'engagea son ministère développèrent son ascendant : il acheva la déroute de la gnose, déjà bien avancée par son maître Irénée; les doctrines antitrinitaires, qui venaient de faire leur apparition dans Rome, le trouvèrent sur la brèche durant tout le pontificat de Zéphj^rin. Quelque respect qu'il professât pour la mémoire de l'illustre évêque de Lyon, il ne craignait pas de répudier une partie de son héritage : les rêves millénaristes que le maître avait ap-
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portés d'Orient ne semblent pas avoir fait d'impression sur l'esprit du disciple. Non seulement les hérétiques, mais quelques orthodoxes ressentirent l'ardeur de son zèle : ce Caïus, qui prenait position à l'extrême opposé du montanisme, ne semble pas avoir été hérétique, mais, sur le terrain des Écritures, il ne pouvait rivaliser avec Hippolyte. Ce dernier apparaissait de plus en plus comme un homme de doctrine sûre, éloigné de tout extrême. Dans des questions délicates, il avait fait preuve d'un sang-froid et d'une justesse de coup d'œil qui recommandait singulièrement ses avis. Il donnait à Rome un cycle pascal, qui, malgré ses imperfections, dut lui faire grand honneur, puisque ses partisans s'empressèrent de le reproduire sur la base de sa statue.
Nous sommes réduits aux conjectures sur les origines du conflit doctrinal qui, du vivant de Zéphyrin,mit aux prises Hippolyte et Calliste. Au cours de sa polémique antimonarchienne, Hippolyte avait recueilli, et poussé au degré aigu, la christologie des Pères apologistes, oùcirculait, dès avant le déclin du deuxième siècle, un esprit subordinatien. Son enseignement donna-t-il d'abord ombrage aux théologiens pontificaux? ou n'est-ce pas plutôt Hippolyte qui, le premier, prit ombrage des égards témoignés par le pape à l'école de Cléomène? Cette dernière supposition rend mieux compte des plaintes amères consignées dans les Philosophumena. Zéphyrin, ou plutôt GaUiste, sur qui Zéphyriu se reposait de plus en plus, trouvait sans doute que tout n'était pas à dédaigner dans les dogmes de cette école asiatique, qui mettait en si bonne lumière l'unité de Dieu. Hippolyte, qui avait conscience de sa propre valeur, dut le prendre d'assez haut avec Calliste; de son côté Calliste, bien que moins rompu à la théologie, avait l'es-
prit assez vif pour saisir dans l'i^nseignement de son redresseur le germe d'une hérésie, et au grief de monarchisme, il riposta j)ar répithète de dithéiste. La lutte ainsi enijagée se poursuivit, avec beaucoup de hauteur d\in côté, de l'autre avec un bon sens aiguisé, que soutenait l'autorité du Siège apostolique. Hippolvte, qui volontiers décrétait d'hérésie ceux qui n'étaient pas de son sentiment, traversa une crise violente lors de l'élévation de Calliste au pontificat; il en sortit schismatique. Dans quelle mesure put-il se faire illusion sur la portée de ses revendications, et se persuader que son adversaire était déchu de l'orthodoxie et donc de toute aptitude à l'exercice de l'autorité apostolique, il faut renoncer à éclaircir ce mystère. L'opposition indignée qu'il fit, aussitôt après, aux mesures disciplinaires de Calliste, pourrait bien n'avoir eu d'autre cause que la scission déjà consommée sur un point de dogme, et le désir de soutenir jusqu'au bout son personnage : ce ne serait pas la seule fois qu'un schisme se fit rigoriste par besoin d'opposition systématique, et à Rome, moins d'un demisiècle après, l'école de Novatien donna de nouveau ce spectacle. Quoi qu'il en soit, durant les années suivantes, Hippolvte ne cessa de thésauriser des griefs, qu'il devait déverser, à la fin de sa vie, dans les Philos ophumena. Dans ce dernier ouvrage, l'Ecriture Sainte passe tout à fait à l'arrière-plan, et les attaques contre la gnose ne sont plus qu'un prétexte à confondre l'Église hiérarchique dans la tourbe des hérésies. Nous avons demandé aux Philosophumena la solution des diverses énigmes que pose la vie dHippolyte, et nous y avons trouvé ce qu'aucune autre source historique ne révèle : le fait des protestations élevées par le Saint-Siège contre la christologie d'Hippolyte, non pas, comme Hippolyte voudrait le faire croire, au nom
(le la monarchie sabellienne, mais au nom de la consubs tantialité des trois personnes divines, dogme plus ou moins menacé, depuis un demi-siècle, par le courant subordinatien, et qui, cent ans plus tard, devait être affirmé solennellement contre Arius.
Fondateur de l'exégèse en Occident, esprit en somme juste et modéré, Hippolyte pouvait prétendre à un rôle exceptionnellement glorieux dans le développement de la théologie romaine, sans l'erreur qui un jour l'aveugla et le jeta hors de l'Église. Cette erreur, qui procède vraisemblablement d'un froissement d'amour-propre, autant et plus que de son intransigeance d'esprit, stérilisa les vingt dernières années de ce grand homme d'Eglise. Homme d'Eglise, tel nous paraît être en effet le nom qui caractérise et explique le mieux sa personne et son œuvre. Ce nom résume et sa formation d'esprit, exclusivement, pour ne pas dire étroitement, ecclésiastique, et la profondeur de ses sentiments chrétiens, et cette ardeur de mysticisme qui lui faisait embrasser avec tant d'âme les sublimités de l'ascétisme évangélique, et cette impuissance à concevoir scientifiquement ou à juger équitablement toute autre doctrine que la doctrine révélée dont il était l'homme lige, et son opposition irréductible à tout ce qui contrariait l'idée qu'il s'était faite de cette même doctrine, enfin l'amoindrissement qu'il subit en conséquence de son isolement. Il y avait dans cette âme de prêtre, avec des lacunes trop réelles, des qualités éminentes,de celles qui font les vrais pasteurs d'âmes; mais ces qualités ne pouvaient être mises en valeur que par l'union avec le centre de l'unité. L'Eglise fut la passion de sa vie. Dans ses livres, où revient fréquemment le parallèle entre l'Église et la Synagogue, il célèbre ses privilèges d'épouse du Christ et la fécondité
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de cette union mystique. Il voulait l'Eglise trop belle et trop pure pour se résigner à ce qui lui parut, en fait de dogme et de discipline, une trahison envers l'Évangile. Le jour où Hippolyte ne fut plus qu'un homme d'Eglise hors de l'Eglise, la force qui l'avait porté l'abandonna. Au lieu de continuer l'œuvre d'Irénée, il se confina dans l'opposition de secte. Ni homme de goût, ni homme de science, encyclopédiste sans originalité, compilateur sans critique, il apparaît dans \es Philosophumena, quand il ne se borne pas à remjilir les fonctions de secrétaire, réduit au rôle ingrat d'un esprit médiocre et aigri. L'impuissance dont il fait preuve sur le terrain philosophique contraste péniblement avec l'ampleur de certaines déclarations, où il s'efforce de prendre une attitude d'hiérophante.
Sous le coup de la persécution et en face de la mort, il se ressaisit enfin, et redevint l'homme d'Eglise qu'on avait connu. Rome oublia ses écrits, pour ne retenir que son nom, avec le souvenir de son schisme et celui de son martyre : encore ces souvenirs étaient-ils très défigurés, moins de cent ans après sa mort, quand finit l'ère des persécutions.
Mais si la trace personnelle d'Hippolyte s'effaça au cours du troisième siècle, les tendances qu'il avait incarnées subsistaient encore; son échec ne détourna point Novatien de courir, trente ans après lui, la même aventure. Xovatien est un Hippolyte parlant latin, avec quelque chose de plus grave peut-être dans la vie et dans le style. Héritier des mêmes tendances, subordinatianisme dans la doctrine sur la Trinité, rigorisme pratique en morale, il les portera dans le schisme, et il laissera des disciples qui les représenteront longtemps encore après lui, en Occident. L'Orient, qui n'avait guère connu la révolte d'Hippolyte,
recueillit une partie de ses œuvres, et nous eu rend aujourd'hui les lambeaux, avec les témoignages d'un respect surprenant. L'antipape romain fut, après sa mort, l'un des éducateurs de l'Église grecque.