‹ La théologie de Saint PaulChapitre 106 sur 630 · cf. 43 et · texte numérisé non relu

cf. 43 et

à la Loi mosaïque, mais il rabaisse cette dernière au niveau des pratiques dictées par l'instinct religieux : embrasser la Loi de Moïse, c’est revenir à quelque chose d'analogue à leur ancien culte. Enfin les allusions à un élément juif parmi les chrétiens de Galatie sont vagues et indistinctes. S'il existe, cet élément ne peut comprendre qu’une infime minorité. D'autant plus étrange est la présence en Galatie des judaïsants. D'où venaient ces intrus? De quels noms se réclamaient-ils ? Quelle mission s’arrogeaient-ils? Leurs entreprises étaient-elles sporadiques, poussées au hasard, ou faisaientelles partie d’un vaste complot, d'une formidable levée de boucliers contre l’Apôtre? Tout ce que nous savons c’est que les émissaires du judaïsme prêchaient « un évangile différent! ». L'évangile de Paul était une charte de liberté par rapport aux prescriptions mosaïques, celui des judaïsants était un code d’asservissement à la Loi; l'évangile de Paul était l’'évangile

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1. Gal. 16-7 : Ouvpdtw 61 oÙtws tayéws weratitecbe énd vod xahécaytos DAS ëv xdpute XptotoÙ eic Étepoy ebxyyélov, à oùx Eotiv do, el un tuvéc eiouv oi Tapdocovtes Üu&c xal Bélovres ueractpébar ro eÜayyékiov toù Xpiotoë. — A) L'expression oütwç tayéws n’est pas relative mais absolue; elle ne signifie pas « si tôt » mais « si vite »; elle ne fait pas allusion au dernier voyage de saint Paul en Galatie, ni à la récente conversion des Galates (car cette circonstance, comme le fait remarquer Chrysostome, atténuerait leur faute au lieu de l’aggraver), mais elle indique le rapide changement qui est en train de s’opérer parmi eux (uerarifecfe, au présent).

B) Les Galates s’éloignent de « celui qui les a appelés » (nd to xadécavroc dp&c). Ces mots ne désignent pas saint Paul, car un homme n’est jamais présenté comme l’auteur de la vocation, ni Jésus-Christ (sens qu’on obtiendrait en rapprochant Xptoroù de toù xalécavroc), mais Dieu le Père, auquel est toujours rapporté, par appropriation, l'appel efficace à la foi. ;

C) Quoique, dans le Nouveau Testament, Etepos et &Xdoz puissent être employés comme synonymes, il faut laisser à Étepov edayyéltov sa valeur propre — « un évangile différent » — et le mettre en contraste avec &o. Il n’y à qu’un Évangile, l’rvangile du Christ, et les judaïsants ne prétendent pas en prêcher un autre, mais ils le préchent différemment.

Le sens est donc : « Je m’étonne que vous passiez si vite de celui qui vous a appelés dans la grâce du Christ à un Evangile différent, qui [en réalité] n’est pas un autre [Évangile], mais seulement quelques-uns jettent le trouble parmi vous et veulent renverser l'Évangile du Christ. ». Toutes les autres explications ou négligent la nuance délicate qui existe entre Étepoy et Go, ou ne tiennent pas compte du sens de 2 uñ, qui forme avec &o une même locution et ne devrait en être séparé tout au plus que par une virgule.

de la grâce indépendante des œuvres, celui des judaïsants était l'évangile des œuvres méritoires indépendamment de la grâce; enfin l’évangile de Paul était le véritable évangile de Jésus- Christ dont celui des judaïsants était le renversement.

L’autre évangile. — Le premier article de cet « autre évangile » était la nécessité de la circoncision pour les païens convertis, soit comme condition essentielle de salut, selon la doctrine extrême des judaïsants d’Antioche et de Jérusalem, soit plutôt comme perfection dernière et complément indispensable du christianisme !. On en étalait avec complaisance les avantages spirituels et temporels : participation aux prérogatives et aux bénédictions d'Israël, apaisement des Juifs réfractaires, rapprochement des deux fractions de l'Église, facilités du prosélytisme sous le couvert d’une religion légale. Sans insister sur les obligations onéreuses de la circoncision, on prônait l’éclat des solennités juives, d'autant plus agréées des néophytes qu’elles suppléaient à la pauvreté du culte chrétien à peine ébauché. Cependant la masse des fidèles, bien qu'ébranlée, résistait toujours. « Tenez ferme, leur écrit Paul, et ne vous laissez pas asservir au joug... Si vous vous faites circoncire le Christ ne vous servira de rien... Ils veulent vous imposer la circoncision pour se vanter de votre chair ?, » Quand il s'adresse à l'Eglise entière, il a toujours espoir et confiance; il s'empresse d’adoucir les mots pessimistes que la douleur lui arrache; il rejette les tentatives de perversion sur un petit nombre d’esprits brouillons. Si les judaïsants ont déjà fait des victimes, ils n’ont pas encore réussi à conquérir la place.

Leur seule chance de succès était de le perdre dans l'esprit des néophytes. Ils élevaient contre lui trois griefs.

1. Gal. 35 : « Sic stulti estis ut cum spiritu [ou Spirilu] cœpenitis, nunc carne consummemini. » Qu'on prenne le verbe émredetofe au passif « vous êtes conduits à la perfection », avec la Vulgate et les Pères grecs, ou à la voix moyenne « vous achevez, vous couronnez l'ouvrage », avec la plupart des exégètes modernes, la circoncision est opposée au baptème comme la fin au commencement et le chef-d'œuvre à l’ébauche. Ce trait ironique nous fait entendre que les judaïsants de Galatie présentaient la circoncision comme la perfection du christianisme pour les fidèles sortis de la gentilité. :

2, Gal. 91-2; 618, Cf. 85; 411-17; 510,

1. [ls lui reprochaient de soutenir le pour et le contre, suivant l’occasion et l'intérêt. Lançant l’anathème contre ses détracteurs, il les apostrophe ironiquement : « Est-ce que je ménage maintenant les hommes? Est-ce que je capte la faveur des hommes? » Comme on voulait le mettre en contradiction avec lui-même en rappelant l'histoire de Timothée, il répond avec une indignation mêlée de sarcasme : « Si je prêche encore la circoncision, pourquoi suis-je encore persécuté? Alors le scandale de la croix serait anéanti! Qu'ils soient mutilés ceux qui répandent parmi vous l’agitation et le trouble?! »

2. On lui reprochait encore de n'être que le disciple des disciples du Christ et d'enseigner ce qu'il n'avait jamais bien appris lui-même. Voici sa réponse : « Je vous déclare, frères, que l’évangile prêché par moi n’est pas selon l’homme; car je ne l'ai ni reçu ni appris d’un homme mais par révélation de Jésus-Christ$. » Ils connaissent tous, au moins par ouï-dire, la ferveur de son pharisaïsme et sa rage de persécuteur. Ce n’est pas alors qu’il put s’aboucher avec les chrétiens et se mettre à leur école. Un jour, il fut arrêté net dans sa course et retourné instantanément. Il avait plu à Dieu de révéler en lui son Fils. Satisfait de cette lumière intérieure, il se cache au désert; après trois ans, il vient voir Pierre, mais ne passe auprès de lui que quinze jours; ce n’est qu'au bout de quatorze ans qu'il se trouve enfin en contact avec ses collègues dans l’apostolati.

4. Gal. 21. Les mots n&lv àvéénv se référant clairement à L18 (&v%}0ov), il s’ensuit que Ôà dexatesodpwy ërov marque l'intervalle entre les deux voyages. Le dernier eut donc lieu de quinze à dix-sept ans après la conversion. On s'étonne quelquefois que Paul ne fasse pas mention du second voyage, vers 43 ou 44, à l’occasion de la famine. La réponse ordinaire est que Paul n’avait point à le mentionner, parce qu’il était notoire que les apôtres, dispersés par la persécution, n’étaient pas alors à Jérusalem. Il y à une réponse plus vraie et plus simple : c’est que le chapitre n n’est pas la suite logique du chapitre premier. Ici, Paul établit qu’il n’a pas appris son évangile des hommes mais qu'il le tient de Jésus-Christ; là, il montre que son évangile à été sanctionné par les principaux des Douze et c’est à ce propos qu’il est amené à parler de l'assemblée de Jérusalem et de l'affaire d’Antioche; mais il n'avait aucun motif de rappeler le voyage de l’an 43.

Il ne leur doit pas son évangile; Jésus-Christ a été son seul maître; il est théodidacte.

3. Enfin on l’accusait d’être en opposition avec les Douze, avec les colonnes de l’Église, avec les apôtres par excellence, comme on les nommait pour le rabaisser. Eh bien! Jacques, Jean et Pierre, auxquels il exposa son évangile, n’y trouvèrent rien à reprendre, rien à modifier, rien à compléter. Ils reconnurent formellement ses titres à l’apostolat; ils lui tendirent la main droite en signe de fraternité; ils conclurent alliance avec lui‘. En refusant de céder aux exigences des

1. Gal. 22*6:10, Les rapports de Paul avec les principaux des Douze peuvent se résumer ainsi :

À) Paul leur exposa en particulier son évangile : ’Aveléuny aÿroïc vd EdayyÉérov à xnpÜoow év toïc ÉOveouv, xat° idiav DË toïc doxoÙo LV, LMTWG Eic xEvdV Tpéxw À Édpauov. Comme aÿroï ne peut se rapporter qu’à l'église entière de Jérusalem, les oi Soxoüvres sont les chefs de l’église et probablement ceux-là seuls qui sont nommés plus bas (2? : oi Goxoüvrec otüdor eivau), Jacques, Pierre et Jean. La traduction de la Vulgate : qui videbantur esse aliquid (26) peut donner la fausse impression que Paul conteste leur supériorité réelle, mais la locution grecque ne suggère rien de pareil et les Pères grecs ne l’ont même pas soupçonné; pour eux, comme pour les classiques, of ôoxoüvres ou ot Goxoüvrec elvai 1 signifie simplement « les principaux, les chefs, les personnages en vue ». Tout au plus, pourrait-on voir dans cette locution quatre fois répétée une légère ironie à l'adresse de ceux qui croyaient diminuer Paul en réservant ce titre aux Douze.

Le sens de pânws est interrogalif : « Afin qu’ils vissent si (si forte) je cours ou si j'ai couru en vain », avec la réponse négative sous-entendue. On pourrait aussi prendre prwç au sens final (ne forte); mais comme le contexte exclut évidemment tout doute de la part de Paul, il faudrait alors suppléer quelque chose (par exemple : « De peur de courir ou d’avoir couru en vain si ma thèse n’était pas acceptée »). Cette seconde explication paraît moins naturelle.

B) Les colonnes de l'Église ne furent à Paul d'aucune utilité. — Quelle que pût être d’ailleurs leur autorité (éotoi more Aoav, qualescumque essent, plutôt que quales aliquando fuerint), cela m'importe peu (oôév mor êvagépei), cela n’a rien à faire à la question; car, pour ce qui me concerne, les colonnes de l’Église ne m'ont rien conféré : ’Euoi yàp of Soxobvrec oùdèv mpooavélevro. Nous croyons qu’il faut laisser à ces mots toute leur indétermination, sans sous-entendre, comme le font la plupart des commentateurs, soit : « Ils n’ajoutèrent rien à mon évangile », soit : « Ils ne m'imposèrent aucune obligation nouvelle. » Il n’y a rien à suppléer : Nihil mihi contulerunt, « ils ne m’ajoutèrent rien, ils ne me donnèrent rien que je n’eusse déjà » est parfaitement clair, surtout venant après : Qualescumque essent nihil mea interest.

C) Jacques (nommé le premier parce qu’il passait pour le plus hostile à

judaïsants qui demandaient à grands cris la circoncision de Tite, ils sanctionnèrent la liberté des Gentils‘. Dans une autre circonstance, le prince des apôtres écouta les avis de Paul et n’hésita pas à lui donner raison. Tous ces faits prouvent qu’il y a unité de principes et de doctrines entre les prédicateurs de la foi et que l’imputation des judaïsants qui cherchent à faire de Paul un dissident, un schismatique, est une pure calomnie.

Ainsi se termine la partie historico-apologétique de la lettre dont la partie dogmatique occupe le centre ?.

La thèse de l'Épître. — Paul formule sa thèse capitale dans les termes mêmes qu'avait acceptés le prince des apôtres à l'assemblée d'Antioche, six ou sept ans auparavant : « Nous autres, * Juifs de race et non pécheurs de la lignée des nations, sachant que nul homme n'est justifié par les œuvres de la Loi mais bien par la foi du Christ Jésus, nous avons cru, nous aussi, au Christ Jésus pour être justifiés par la foi et non par les œuvres de la Loi; car [dit l’'Ecriture], par les œuvres de la Loi nulle chair ne sera justifiée. Mais si, cherchant la justification dans

’évangile paulinien), ainsi que Pierre et Jean, reconnaissent la mission divine de Paul (yvôvres tv yapiv tv Gobeïoäv mot), concluent un pacte avec lui et partagent entre lui et Pierre les champs d’apostolat : à Pierre évangile de la circoncision ; à Paul et à ses compagnons celui de l'incirconcision. Mais ce partage n’était pas exclusif et Paul, pas plus que Pierre, ne l’entendit jamais ainsi, puisqu'il ne cessa point de travailler à la conversion des Juifs.

1. Gal. 25°, Quelles que puissent être les obscurités de détail, il ressort nettement de ce texte que Tite ne fut pas circoncis. Expliquer avec Pélage, Primasius et quelques protestants modernes : « Je ne fus pas contraint de circoncire Tite, maïs je le fis spontanément, à cause des faux frères intrus », c’est faire violence aux termes et imputer à Paul une évidente contradiction, puisqu'il ajoute aussitôt : « Je ne leur cédai pas méme un instant, afin de conserver intacte la vérité de l'Évangile. » Pour rendre cette explication tolérable il faudrait, comme Tertullien, Victorin et l'Ambrosiaster, ne pas lire les mots quibus nec (os oùdé) qui sont certainement authentiques. ,

2. Voir Belser, Die Selbstverteidiqung des h. Paulus im Galaterbriefe, Fribourg-en-B. 1896 (Biblische Studien, t. I, fase. 3).

Là

le Christ, nous nous trouvions être pécheurs nous aussi, le Christ serait donc ministre du péché. À Dieu ne plaise! Que si je rebâtis ce que j'ai renversé, je me dénonce moi-même comme prévaricateur. En ce qui me touche, par la Loi je suis mort à la Loi, afin de vivre à Dieu. Je suis crucifié avec le Christ. Je vis, il est vrai, dans la chair, mais je vis dans la foi du Fils de Dieu qui m'a aimé et s’est livré pour moi. Je ne renie pas la grâce de Dieu : car, si la justification est par la Loi, le Christ est mort en vain!. »

Dans ces phrases incorrectes, haletantes, fléchissant à chaque pas sous le poids des idées, aussi malaisées à comprendre qu'impossibles à traduire, Paul accumule tous les motifs qui militent en faveur de la liberté évangélique contre le servage persistant de la Loi. Il esquisse en passant cinq ou six preuves diverses. Voici le squelette de son argumentation :

1. Argument ad hominem : Pierre et Paul, quoique Juifs de race, ont reconnu que l’homme n'atteint pas la justification par les œuvres de la Loi, et c’est dans cette persuasion qu'ils ont cru à Jésus-Christ et renvacé à l'observation de la Loi?. Retourner en arrière et vouloir y ramener les autres constituerait une anomalie et une contradiction.

2. Argument scripturaire : Nulle chair, au témoignage du Psalmiste, n’est justifiée devant Dieu par ses propres efforts ? ;

1. Gal. 215-21, Nous supposons avec tous les anciens et un grand nombre de modernes que ce passage entier fait partie du discours adressé par saint Paul à saint Pierre devant les fidèles d’Antioche. Le commencement (Nos natura Judæi etc.) s’adresse certainement à Pierre et non pas aux Galates; et aucune raison, aucun indice, ne permet de soutenir que les interlocuteurs changent dans la suite.

2, 215-16 : Nos in Christo Jesu credimus, ut justificemur ex fide Christi et non ex operibus legis. Au lieu de credimus il faut lire ou entendre credidimus (èmoteioauev), Comme portent d’anciens manuscrits de la Vulgate, La persuasion où était Pierre qu’en embrassant la foi il secouait le joug de la Loi ressort de 214 : EÙ ’fouatos Ürépywv bus x oùx Lou- Dxix®c Chs. Elle ressort aussi de ce qu’il accepte le principe général posé par Paul (21).

3. 216 :"Oru EE Épywv véwou 0) Gtxauwbñoerar rnûäca capt. C’est une citation un peu arrangée de Ps. 142 (143)? : "Ozt où dtxatwnoetor évwomtév cou räcç t&v. L’Apôtre, ici et Rom. 320, remplace évont6v cou par ££ Épywy vopou. Mais il en a le droit puisque le Psalmiste affirmant que nul homme ne sera justifié devant Dieu (par ses propres forces) Paul ne fait qu’appliquer

donc, puisque les termes sont généraux, pas plus par l'observation de la Loi que par toute autre chose.

3. Argument par réduction à l'absurde : C'est pour avoir compté sur la suffisance de la grâce et la rédemption surabondante du Christ que les judéo-chrétiens — et parmi eux Pierre et Paul — se crurent dispensés de la Loi et agirent en conséquence. Si ce fait les constituait pécheurs, leur péché rejaillirait sur le Christ, auteur et objet de leur foi!.

4. Argument théologico-scripturaire : Par la Loi, les Juifs sont morts à la Loi pour vivre à Jésus-Christ. Donc, regarder la Loi comme encore capable d'imposer des devoirs c’est aller à l'encontre de ses volontés, c'est la violer?. Cette preuve subtile exigerait des développements qui ne peuvent trouver place ici.

5. Argument théologique : La mort du Christ, source de toutes les grâces, a une valeur infinie. Établir un autre moyen, d’arriver à la justice ou à la perfection de la justice, c’est faire injure à la grâce et nier équivalemment la vertu rédemptrice de la croix.

Avant d'aborder la thèse de Paul, il est bon d'analyser les deux termes : justice et foi.

Justifier et justification. — Quelle que puisse être l’étymologie du mot « juste », il est certain que la justice est la conformité à la règle suprême de nos actions. Exprimant le rapport normal entre la volonté humaine et la volonté divine, elle se confond pour le Juif avec l'observation entière de la Loi, regardée comme l'expression adéquate de la volonté de Dieu. Elle embrasse donc toute la vie morale de.l’homme. « Juste » a pour synonymes « droit, bon, parfait, innocent », et pour termes opposés « méchant, impie, pécheur ». Tout le monde est d'accord là-dessus, et la controverse entre protestants et catholiques roule sur le sens de « justifier » et non sur celui de « juste ». Les protestants soutiennent que justifier (txatoëv), malgré sa forme causative, signifie déclarer juste et non pas

à un cas particulier la proposition universelle. Notez que dans la Vulgate propter quod doit s'entendre comme proplerea quod (ëx:) « parce que ». 1. 217418 — 9, 219, — 3, 220.21,

rendre juste. Ils disent que c’est le sens ordinaire du mot chez les écrivains profanes et que les verbes de cette forme ne sont pas causatifs quand ils dérivent d’un adjectif exprimant une qualité morale. À cette argumentation, il y aurait fort à dire. On sait que l’idée d’un Dieu sanctifiant l’homme était complètement étrangère aux païens : voilà pourquoi dans les auteurs profanes, « justifier » signifiera toujours « déclarer juste, regarder ou traiter comme juste, juger », par extension « approuver » et par euphémisme « condamner ou punir ». Il en sera de même dans la Bible toutes les fois que ce verbe aura pour sujet un être fini; car il n'appartient qu'à Dieu de conférer la justice. Mais lorsque le sujet est Dieu, ou l’homme lui-même secouru par Dieu, le verbe « justifier » peut fort bien garder sa valeur causative. Le plus souvent, il est vrai, — au moins dans l’Ancien Testament, — la part de Dieu dans la justification du pécheur est exprimée par la grâce et la miséricorde, et quand le juste, innocent ou repentant, est amené au tribunal du souverain Juge, la justification n’est plus qu'une sentence favorable ou une ordonnance de non-lieu. Mais il en est quelquefois autrement !. D'ailleurs, il est évident que le jugement de Dieu est nécessairement conforme à la vérité et que nul ne peut être déclaré juste par le Juge infaillible s’il ne l’est en effet. Lorsque Dieu « justifie l’impie » il faut qu'il le rende juste, autrement nous serions enfermés dans ce dilemme : ou bien Dieu déclare juste quelqu'un qui ne l'est pas et il pèche lui-même contre la vérité, ou bien le pécheur déclaré juste est devenu juste par ses propres forces,

1. Le Psalmiste 72 (73)18 a qustifié son cœur (édtxaiwoa tv xapôtav pou), ce qui revient à dire, en vertu du parallélisme, qu’il s’est purifié de ses fautes (et lavi inter innocentes manus meas). — Le Serviteur de Jéhovah, le Messie, justifiera un grand nombre de personnes, Is. 5311; ce qui est expliqué par : Et iniquitates eorum ipse portabit. — L’Ecclésiastique, 1822, exhorte le lecteur à ne pas cesser de se justifier jusqu’à la mort. Voir aussi Dan. 125. Un parti pris irréductible peut seul se refuser à voir dans ces exemples le sens de « rendre juste ». Nous sommes forcé d’omettre tous les textes qui ont Dieu pour sujet, parce que nos adversaires les récusent. Mais, quand le Tout-Puissant entre en scène, pourquoi Stxorodv de ôixauos ne pourrait-il pas signifier « rendre juste », comme Xeuxodv de Xevx6s signifie « rendre blanc » ou comme ruploïv de ruplés signifie « rendre aveugle »?

ce qui est le contre-pied de la doctrine de Paul; en tout état de cause, justifier l’impie en le laissant tel est une impossibilité et un non-sens. « Paul, a dit Sabatier, n'aurait pas eu de paroles assez sévères pour flétrir une si grossière interprétation de sa pensée. » Fort bien; mais on est déconcerté de voir le même écrivain attribuer « à la scolastique du moyen-âge cette justification /orensique qui ne serait de la part de Dieu qu'une sentence aussi insuffisante qu’arbitraire ! », comme si tous les catholiques, scolastiques et autres, ne l'avaient pas toujours repoussée avec horreur. Luther qui l’inventa ne parvint pas à persuader Mélanchthon et, malgré la profession de loi de Smalkalde, les luthériens n’ont jamais pu s'entendre sur une doctrine si fondamentale. Pour donner quelque appui à des théories si étranges, ils devraient produire un texte scripturaire où le pécheur justifié par Dieu soit encore appelé pécheur. Mais ce texte n'existe pas. Les fidèles sont nommés « saints » par le seul fait qu'ils sont chrétiens et censés dignes de ce titre. La justice n’est point en eux une simple fiction; elle est aussi réelle et leur est aussi personnelle que le péché qu’elle remplace. Elle n’est pas non plus seulement le prélude d'une nouvelle vie, et comme le côté négatif de l'opération divine dont la sanctification serait le complément positif. C’est la vie nouvelle elle-même et c’est en fait la même chose que la sanctification. Il suffit pour s’en convaincre de méditer ces trois séries de témoignages :

1. La justification est « une justification de vie? », c'est-àdire une justification qui confère la vie surnaturelle. Elle alterne avec la régénération et le renouvellement de l'Esprit- Saint qui sont le fruit du baptème®. Le Saint-Esprit est appelé un « Esprit de vie‘ » parce qu'il apporte la vie de la grâce partout où il habite et il habite dans tous les justes; ou, comme parle encore saint Paul, « il est vie à cause de la justice ® ».

2. Si nous nous tournons vers la justification qui vient de la foi le résultat sera le même; car « le juste vit par la foi 6 ». On

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