‹ La théologie de Saint PaulChapitre 122 sur 630 · I. FOI PROTESTANTE · texte numérisé non relu

I. FOI PROTESTANTE

Il est très difficile de dire ce que les réformateurs du xvr° siècle entendaient par la « foi qui justifie », car on ne trouve chez eux ni définitions précises ni surtout notions uniformes. Ils s’'accordaient seulement à repousser la doctrine catholique; ils niaient que la foi informe soit une vraie foi et que la foi doive son pouvoir de justifier à la charité qui l’informe. La charité, d’après eux, était bien un fruit de la foi, mais elle venait après la justification et ne pouvait exercer aucune causalité sur elle. On trouvera dans Bellarmin, De justific., 1, 4, ou dans Môhler, Symbolik, I, ur, 16, les textes des coryphées de la Réforme qui laissent une forte impression d’obscurité et d’incohérence. Les réformateurs s’accordaient tous à exclure de la foi qui justifie, la charité, la contrition et toute autre disposition intérieure; peut-être l’article 1v de la Confession d’Augsbourg était-il assez vague pour être souscrit par la plupart d’entre eux : « Homines gratis justificantur propter Christum per fidem, cum credunt in gratiam recipi, et peccata remitti propter Christum, quia sua morte pro nostris peccatis satisfecit »; mais, comme ils voulaient éliminer de l'acte de foi l'élément intellectuel, tout en lui laissant néanmoins la certitude, leur embarras pour définir clairement leur foi spéciale était extrême. S'ils disaient avec Calvin, Institut. II, 11, 7 : « Fides est divinæ erga nos benevolentiæ firma certaque cognitio, quæ gratuitæ in Christo promissionis veritate fundata, per Spiritum sanctum et revelatur mentibus nostris et cordibus obsignatur », ils avaient besoin de longues explications pour faire comprendre qu’un tel acte partit du cœur et non de l'intelligence et ils ne savaient comment expliquer la réalité de cette foi dont l’objet, au moment où il était perçu comme existant, n'existait pas encore. S'ils préféraient la définition de Luther; « Fides est certa, altissimeque animo insidens, divinæ bonitatis et gratiæ, per verbum Dei cognitæ atque manifestæ, fiducia », ils écartaient bien l'intelligence, rnais il leur était dès lors impossible de dire comment cette confiance non intellectuelle était certaine; et il leur fallait admettre les conséquences profondément immorales devant lesquelles Luther ne reculait pas : « Vides quam dives sit homo Christianus; etiam volens non potest perdere salutem suam quantiscumque peccatis nisi nolit credere »; ou encore (Lettre à Mélanchthon) : « Esto peccator et pecca fortiter, sed fortius fide et gaude in Christo. » On fait remarquer, il est vrai, qu’au moment où Luther écrivait cette lettre (1521) son état d’excitation nerveuse atténuait fort sa responsabilité.

Nous n’avons pas le droit d'attendre des théologiens protestants de nos . jours plus de clarté ni plus de précision. La plupart, même de ceux qu’on pourrait croire disposés à s’émanciper de l’orthodoxie luthérienne, sonsidèrent la confiance comme l'élément unique ou principal de la foi : « Il n’est aucunement douteux, dit Beyschlag (Weutest. Theol.?, t. II, p. 178), que la notion fondamentale de miorw ou de movevev ne soit la confiance. » Et il voit un exemple frappant de cette acception dans 1 Cor. 137 (ñ &yérn mévra moveüet)! On remarque cependant, chez un grand nombre d’entre eux, le souci d'éviter ce que la notion protestante

de la foi a de trop choquant ou d’ouvertement contraire à l’Écriture. Ainsi B. Weiss (Lehrbuch der bibl. Theol. des N. T.5, p. 321-323) unit la confiance à l’adhésion intellectuelle et entend surtout par confiance celle qu’on témoigne à Dieu en croyant à sa parole. Cf. Simar, Theol. des heil. Paulus ?, p. 215-216. Ce sont peut-être les rationalistes qui maintiennent avec le moins de ménagements la notion de la foi luthérienne.

La foi la plus protestante semble être celle que Baur définit ainsi : Comme principe de justification, la foi est la persuasion fondée sur Jésus- Christ, que ce qui n’est pas est néanmoins (Der Glaube als das Princip des àtxatodoôaxt ist die im Hinblick auf Christus gefasste Vorstellung dass, was an sich nicht ist, dennoch ist), Paulus der Apostel Jesu Christi, 1845, . p. 545. C’est la négation pure et simple du principe de contradiction. Baur se demande avec stupeur quelle influence un pareil acte peut avoir sur notre salut. Il y à là en effet de quoi rêver. — Pfleiderer, Der Paulinismus, 1874, p. 166, définit la foi « le plein accomplissement de la volonté divine, non pas de la volonté qui commande mais de la volonté qui donne (?) ». — Pour Ritschl, Die christiche Lehre der Rechtfertigung und Versühnung ?, 1889, III, 558, « la foi au Christ n’est pas la croyance à son histoire, ni l’assentiment de l'esprit à un credo quelconque »; croire av Christ c’est croire « dass man den Werth der in seinem Wirken zu unserer Versühnung mit Gott offenbaren Liebe Gottes, in dem Vertrauen sich aneignet, welches in der Richtung auf ihn sich gerade Gott als seinem und unserem Vater unterordnet, worin man des ewigen Lebens und der Seligkeit gewiss ist ». Quel sphinx devinerait cette énigme? — Mais le galimatias peut encore aller plus loin : « La foi est une prise de possession recevante, laquelle cependant est d’abord rendue possible par la réception de la grâce préparée en Dieu avant toute réception (ein empfangendes Nehmen, welches aber selbst erst durch das Empfangen der vor allem Empfangen in Gott fertigen Gnade môglich ist). » Fricke, der paulinische Grundbegriff der äinaosüvn 8e05, 1887, p. 26. — Il ne faut pas s'étonner si, du côté protestant, les définitions de la foi qui justifie manquent de clarté; car, selon Fricke, p. 29, la pensée de Paul est si difficile que très peu d'hommes l’ont saisie et qu'avant Luther elle était oubliée depuis mille ans. Au jugement de M. Harnack, durant les cent vingt ans qui suivirent la mort de Paul, seul l'hérétique Marcion l’a comprise et encore l'a-t-il mal comprise.

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