OCCASION ET IDÉE GÉNÉRALE DE L'ÉPITRE
cet énoncé : La justice de Dieu est par la foi de Jésus-Christ. Nous avons parlé dans l'Épitre aux Galates de la justification par la foi; il nous reste à examiner le tour spécial que l’Apôtre imprime à sa thèse en remplaçant la justification par la justice de Dieu. On ne saurait nier que la justice de Dieu ne désigne le plus souvent un attribut divin et quelques rares exégètes l’entendent ici de même. La justice de Dieu serait sa sainteté, ou sa fidélité, ou sa résolution de ne pardonner à l’homme qu'avec une satisfaction proportionnée à l’offense. C’est, diton, le sens ordinaire dans l'Ancien Testament; c'est aussi quelquefois le sens dans saint Paul'!. De plus, l'opposition entre la colère de Dieu qui se révèle du haut du ciel et la justice de Dieu qui se révèle dans l'Évangile nous invite à concevoir une justice qui fasse pendant à la colère, par conséquent la justice immanente de Dieu.
Ces arguments ont quelque force, mais ils sont contrebalancés par des raisons plus nombreuses et plus convaincantes. On ne saurait méconnaître le parallélisme d'idée et d’expression entre notre texte et le passage suivant de l'Épiître aux Philippiens : « N'ayant pas ma justice qui vient de la Loi, mais celle qui vient de la foi de Jésus-Christ, la justice de Dieu appuyée sur la foi?. » La justice qui viendrait de la Loi, sans l'appoint de la grâce, si elle était possible, serait la propriété absolue de l’homme et celui-ci pourrait, en toute rigueur, l'appeler sa justice; mais cette justice ne saurait plaire à Dieu qui n'aime en nous que ce qu’il y a mis; au contraire, la justice qui vient de Dieu, tout en étant le bien de l’homme à qui elle est donnée et qui la possède réellement, appartient aussi à Dieu dont elle dérive. Même sans sortir de notre texte, la citation d'Abacuc ne peut évidemment convenir qu'à une
1. Rom. 35 (st à dôtxie juwv eo Gtxaro rdv ouviarnotv) ; 32-26 (eic Évôer- Ety ts Otxauooüvns œdroù). Dans tous les autres cas, il s’agit de la justice divine qui est dans l’homme; ou du moins le sens est discutable.
2. Phil. 3 : à Éyewv éuñv Oteatooüvnv TAY ëx vômou, GXAX TAv ÔLX Tiotewc Xouotod, v x Oeod dixaoovnv mi Th Tioret. Ici la justice de Dieu est décrite par ses cinq caractères : L. Elle n’est pas la propriété exclusive de l’homme (uà éxwv èwv à.). — 2. Elle ne vient pas de la Loi (ëx véuou). — 3. Elle est produite par la foi de J.-C. (à niotewc). — 4. Elle dérive de Dieu (êx Osoù). — 5. Elle continue à s'appuyer sur la foi (èxt 1% nice).
Justice inhérente à l’homme, bien qu'elle ait en Dieu sa source : « La justice de Dieu s’y révèle de la foi en la foi, selon qu'il est écrit : Le juste vivra par la foi. » Du reste la justice de Dieu est définie plus loin et la définition ne laisse aucun doute sur
Sa vraie nature. C’est « la justice de Dieu par la foi de Jésus-
Christ destinée à tous les croyants et reposant sur eux? ». Une pareille justice ne reste pas enfermée en Dieu; elle se répand, se propage et se communique; elle devient personnelle à l’homme par le moyen de la foi.
Ainsi la « justice de Dieu » est parfois l'attribut qui lui convient en qualité de juge; mais c’est ici le renouvellement de l’homme par la foi et la charité, création véritable qui ne peut avoir que Dieu pour auteur. Ce qu'il y a d’original dans la doctrine de Paul c’est de faire dériver notre justification de la justice intrinsèque de Dieu et non de sa puissance. Dieu
exerce et montre sa justice en nous justifiant par sa grâce : tel.
est le paradoxe apparent qu'il nous faudra examiner après avoir prouvé que la vraie justice, celle que Dieu veut trouver et qu'il couronne en nous, est placée hors de la sphère de nos efforts et que par conséquent « nous sommes justifiés gratuitement » par la foi de Jésus-Christ 3.
Cette justice, qui est en même temps de Dieu et de l’homme, « se révèle dans l'Évangile de la foi en la foi comme il est écrit : Le juste vivra par la foi ». La révélation d’une chose n’est pas toujours sa première manifestation. Une vérité est dite révélée quand elle est éclairée d’une lumière nouvelle. Tel, le mystère de la rédemption; telle, la justification par la foi prédite obscurément et par la vie d'Abraham et par les indications des
1. Rom. 117 : Atxatocüvn Yüp Oeoù v aùtS dnoxalÜrrerot ëx TiotEws Eic miotiv xaÜGS yéypantau ‘O DE Hixatoc èx Tiotewc Enoetor. La phrase, unie à la précédente par la particule yép, explique pourquoi l'Évangile est « une force de Dieu pour le salut de tout croyant ».
2. Rom. 321-22 : Nuy) 6ù Xwpls vôpou Gtxxmocdvn Oeoû tepavépurar… BtxatocÜvn dÈ Oeod à mlotewc xt}, Comparez Phil. 3°. Ce n’est évidemment pas la justice immanente de Dieu : 1. qui se révèle indépendamment de la Loi; 2. qui a été prédite par la Loi et les prophètes; 3. qui est produite par la foi; 4. qui fait que l’homme est justifié gratuitement. Il s’agit donc de la justice personnelle de l’homme.