LÉ
prophètes, en particulier d'Abacuc. Cette doctrine était de meurée à peu près incomprise, parce qu'on n'avait pas su la concilier avec les promesses de Moïse qui semblaient rattacher à la Loi toute justice véritable, Maintenant, grâce à l'Évangile, la question est élucidée. Il est constaté que sans la foi la Loi ne peut rien; que la foi peut tout, même sans La Loi. C'est une révélation : Justitia Dei in eo revelatur.
Les mots ex fide in fidem pourraient être négligés sans que le sens en souffrit beaucoup. Ils tiennent lieu d’une locution adverbiale qualifiant soit la justice de Dieu soit la révélation qui s’en fait dans l'Évangile. L'exégèse la plus simple consiste à les regarder comme exprimant une gradation, un progrès : de la foi qui débute à la foi qui grandit, de la foi imparfaite à la foi consommée. L'Écriture est pleine de locutions pareilles : « Ils iront de vertus en vertus; ils seront transformés de clartés en clartés; de la mort à la mort; de la vie à la vie ».
Colère de Dieu. — Cette impuissance pourrait se prouver par la définition même de la nature et de la Loi, par la notion de justice surnaturelle, par le conflit actuel entre la chair et l'esprit. L'Apôtre ne s’interdit pas ce genre de démonstrations ; mais, dans les trois premiers chapitres de l'Épître aux Romains, son argumentation revêt une forme plus simple, plus populaire. Parcourez, semble-t-il dire, l'histoire de l'humanité; y trouvez-vous réalisé l'idéal de justice que nous portions tous gravé dans notre âme? Non; chez les Juifs comme chez les Gentils, le péché a régné sans obstacle. La raison ne sut pas résister à l'entraînement du mal & la Loi fut une digue trop faible. Donc, à moins de désespérer du salut, terme de nos aspirations, il faut demander cette justice à l'Évangile qui la promet et qui la donne.
Le plaidoyer contre les Gentils est mené avec une vigueur et une concision dignes de Paul. Que faut-il pour leur ôter toute excuse? La connaissance de Dieu et de la Loi naturelle avec une conduite diamétralement opposée à ces lumières : « L'ire de Dieu se révèle du haut du ciel contre l'impiété et
l'injustice des hommes qui retiennent la vérité dans l'injustice. En effet la connaissance de Dieu est manifeste en eux, Dieu la leur ayant manifestée. Car ses attributs invisibles, tant sa puissance éternelle que sa divinité, sont contemplés dans [le miroir de] la création sensible, présentés à l'esprit par ses œuvres. Aussi sont-ils inexcusables ; car, connaissant Dieu, ils ne l'ont pas glorifié comme Dieu et ne lui ont pas rendu grâces; mais ils se sont perdus dans leurs vains raisonnements et leur cœur insensé s’est rempli de ténèbres. Tout en se disant sages, ils ont agi en fous et transféré la gloire du Dieu incorruptible à des images représentant des hommes mortels et des oiseaux et des quadrupèdes et des reptiles. C’est pourquoi Dieu les a livrés aux désirs de leurs cœurs !. » La colère de Dieu se révèle non pas au tribunal intime de la conscience, ni dans les avis menaçants de l’Écriture Sainte, ni dans la scène redoutable de la parousie, comme le veulent un grand. nombre d’exégètes, mais dès ce monde — remarquez le présent droxa}ürrera — dans le châtiment infligé par Dieu à l’impiété, dans l’aveuglement terrible dont les suites sont l’idolâtrie et une conduite ignominieuse. Les païens ont connu Dieu et ils l'ont méconnu : voilà leur crime et voilà la cause du courroux de Dieu. La distinction imaginée par quelques exégètes entre les philosophes et le vulgaire est sans fondement. Paul parle des païens en général; il prouve que tous ont péché, qu'ils sont tous inexcusables, que leur faute est précisément d’avoir refusé à Dieu connu d’eux l'honneur qu'ils lui devaient. Les philosophes sont plus coupables, parce qu'ils ont péché davantage contre la lumière, mais ils ne sont pas les seuls coupables. Restreindre à eux seuls l'argumentation de l'Apôtre c’est perdre de vue sa thèse et énerver son raisonnement.
1. Tout le passage Rom. 118-532 n’est qu’une immense période dont les versets 18-23 forment la protase et les versets 24-32 l’apodose. L'idée est condensée dans le verset 18 et développée dans le reste mais en ordre inverse : 1. vv. 19-20, connaissance de Dieu (développement de ràv &XNBetav xatex6vruwv); 2. Vv. 21-23, conduite opposée à cette Connaissance (mi räcav doébetav nai Gdtuiav &vÜpomwv); 3. VV. 24-32, vengeance de Dieu irrité (&roxalÜmretot 6pyà O0 àx’ oûpavod. Il nous parait certain que àr’ oüpavoÿ se rapporte à &mox&\6Tretat et non pas à ôpy# ni à Ozoù.
LA Li
Dieu connu des païens. — Les païens ont connu Dieu : Paul l'affirme à plusieurs reprises avec une aveuglante clarté. Il ne dit pas qu'ils pouvaient le connaître; il dit qu'ils l'ont connu.
4. « Ils retiennent la vérité dans l'injustice !. » Bien que les Gentils ne soient pas nommés, on ne peut douter qu'ils ne soient en cause. 11 s’agit d'eux dans tout le contexte et ils sont suffisamment désignés par :our impiété (dsébsu). La vérité qu'ils retiennent captive, qu’ils oppriment, en l’empêchant de produire ses fruits naturels, c’est la connaissance de Dieu et la Vulgate à raison d'ajouter ce mot Dei qui manque dans l'original. Il faut donc qu'ils la possèdent à quelque degré cette vérité qu'ils retiennent dans l'injustice.
2. « Qu'ils connaissent Dieu cela est manifeste en eux; car Dieu le leur a manifesté?. » Ce n’est point là simplement une connaissance en puissance mais une connaissance actuelle, qui a Dieu pour auteur et qui paraît avec évidence dans l'esprit des Gentils (év adrotc).
1. LIS : ëmt mäcav doéberuy nai &duxiav dypwmwy Tœv Tv dAflerav Ev &duxlo xaxeyévrwv. Le mot xotéyeuv signifie « posséder » et « retenir ». Il peut bien se traduire par « arrêter », au sens de « maintenir ce qu’on a sous la main pour l'empêcher d’agir ou de s'échapper », mais non au sens d’« éloigner de soi ce qu’on ne tient pas encore pour l'empêcher d’approcher ». Les deux textes qu’on cite à l’encontre (Luce. 44; 2 Thess. 26-7) ne prouvent pas le contraire. Ainsi, en toute hypothèse, « retenir (xaréyerv) la vérité dans l'injustice » c’est soit la posséder soit l'empêcher d’agir, ce qui suppose la possession. Bengel, dans son Gnomon N. T., rend bien l'idée : « Veritas in mente nititur et urget, sed homo eam impedit. » — Que les mots év äxie veuillent dire « injustement » ou « par l'injustice » ou « injustes qu’ils sont », peu importe.
2. 119 : Guére To yvworov Toù Oend pavepév ÉoTt év adtoïs" à Oeds Yap adroic ëpavépwoev. La raison pour laquelle (ä671) éclate le courroux de Dieu c’est qu’ils connaissent Dieu sans l'honorer. L’adjectif verbal yvwotéc qui dans Platon veut dire « connaissable » n’a dans la Bible que l'acception de « connu ». Cependant, comme Paul ne l'emploie pas ailleurs, on est libre de choisir. La traduction de la Vulgate « quod notum est Dei » a Pair d'une tautologie qu’on évite en prenant, avec Chrysostome, tù yvwotèv 09 Oecù au sens de à yv@ois toÿ @eoÿ « la connaissance qu’on a de Dieu », comme dans vù Suvarév (Rom. 922), ro xonstéy (Rom. 2), rù dofevès où @c0û (1 Cor. 1%). Seulement, dans notre texte, roÿ Ocoù est un génitif objectif. — Ajoutons que ëv œÿrots n'équivaut pas à aÿroï: et ne signifie pas non plus « parmi eux », mais « En EUX », dans leur raison et leur conscience. Pareillement, égavépwoev ne peut s’entendre que d’une « manifestation » de la vérité perçue et non d'une présentation de la vérité à laquelle ils auraient fermé les yeux.
3. « Connaissant Dieu ils ne l'ont pas glorifié comme Dieu et ils ne lui ont pas rendu grâces !. » Le crime des païens est de n'avoir pas honoré Dieu selon leurs lumières non pas possibles mais réelles. La connaissance actuelle pouvait-elle s’exprimer plus clairement ?
&. « Connaissant très bien le jugement de Dieu, savoir que ceux qui font ces choses sont dignes de mort, non seulement ils les font mais ils approuvent même ceux qui les font?2. » Paul ne relègue pas dans un passé obscur la connaissance que les païens ont eue de Dieu : il en parle comme d'une chose présente, notoire. Qui connaît la loi de Dieu et la sanction infligée par lui au péché connaît la justice divine: mais qui connaît un attribut divin connaît Dieu lui-même.
5. Enfin l’Apôtre nous décrit avec une admirable précision le double chemin qui conduit tout homme raisonnable à une connaissance de Dieu, obscure et imparfaite tant qu'on voudra, mais néanmoins réelle : le spectacle de la création et la loi morale gravée dans notre cœur.
Par la création. — La preuve cosmologique de l'existence de
1. 121: Guôre yvôvrec rov Oeby oÙx &c Oedv éd6Eaoav. Ils sont inexcusables parce que (Gr) ils ont connu Dieu sans l’honorer. En vertu de quelle exégèse traduirait-on yvévtec par « Pouvant connaître » ou le restreindraiton à quelques rares privilégiés?
2. 192 : oftives vo Gtxaiwua toù Oe0ÿ ÉTIYVOVTES, ÔtL où Tà Totaÿre TPÂTOUVTEC d£vot Oavdrou eiciv. Le relatif ofrivec « vu que » (quippe qui) insinue la cause du châtiment infligé par Dieu. Les païens connaissaient parfaitement (érryvévres, plus fort que Yvévrec) le Gtxaiwux de Dieu. Atxalwua est « le décret, ce que Dieu déclare juste (Sixatov) »; il s’agit ici d’après le contexte d’une sentence de condamnation, car la teneur en est exprimée aussitôt : c’est que les auteurs de ces crimes sont « dignes de la mort » éternelle. — La traduction de la Vulgate est assez confuse et paraît contraire à l'argumentation de l’'Apôtre. Pour la rendre conforme au texte grec, il faut omettre les mots suivants : L. non intellexerunt; 2. et (devant non solum) ; 3. les deux derniers qui, et noter de plus que Justitia Dei n’est pas la justice immanente de Dieu, mais son jugement (td àtxaiwysa). D'après le texte latin, les païens connaîtraient Dieu en théori (cum cognovissent) et l'ignoreraient en pratique (non intellexerunt). D'aprèsle texte original, ils le connaissent sans réserve, mais ils agissent contrai rement à leur connaissance, soit en faisant le mal, soit même en l'approuvant chez les autres : ce qui dénote une plus grande malice, comme le remarquent les Pères grecs et, parmi les Latins, saint Augustin et le pape Symmaque,
Dieu, réminiscence du Livre de la Sagesse, nous fait penser également à Aristote et à Philon. Celui-ci compare les créatures à une échelle qui permet à la raison d’atteindre le ciel; mais, trop platonicien, il semble n'admettre qu’une science conjecturale de Dieu et qu’un argument probable. D’après Aristote, « le Dieu invisible est vu par le moyen de ses œuvres »; il est connu par voie de déduction. Saint Paul précise davantage : « Les attributs invisibles de Dieu (1 &dpura adroÿ), tant sa puissance éternelle que sa divinité, intellectuellement perçus (vootueva) dans ses ouvrages, sont vus distinctement (xxdopäru) par les créatures du monde {ärd xricews vod xdouou) !. » Ainsi, pour le philosophe d'Alexandrie, le monde est un marchepied qui nous hausse à l'idée de Dieu; pour le penseur de Stagire, c'est la prémisse d’un syllogisme dont Dieu serait la conclusion; pour l’ouvrier de Tarse, s'inspirant de l’auteur de la Sagesse, c'est un moyen de démonstration aussi bien qu'un miroir où Dieu reflète ses principaux attributs. En effet, le spectacle du fini, du contingent et du relatif, nous conduit par la triple voie de la négation, de la causalité et de l’analogie, à la connaissance de l'infini, du nécessaire et de l'absolu. Le trait d'union entre Dieu et l’homme est l'intelligence (vois); les bêtes voient comme nous le monde; mais, faute de penser, elles n’y voient pas Dieu.
Les trois attributs divins réfléchis dans le monde sont, d’après saint Paul, la puissance, l'éternité et la divinité. Dieu est dans le monde comme la cause dans l'effet, mais il n’y est pas ordinairement perçu sous la notion abstraite de cause. Le spectacle de l’univers suggère plutôt à l'esprit l'idée d’un créateur tout-puissant. Cette puissance — le plus simple des raisonnements le montre — doit avoir toujours existé puisqu'elle ne saurait se produire elle-même et que, si on la suppose produite par un autre, cet autre serait Dieu : elle est donc éternelle. À ce double attribut de puissance et d’éternité (ñ &tdtos Svae), Paul joint la divinité (Geidrnç). Le nom est très bien choisi. Au-dessus des dieux de l'Olympe, qui n'étaient dieux